MONSEIGNEUR
« Bien que j'aie reconnu en mille occasions, par l'honneur que j'ai « d'approcher à toute heure de Votre Éminence , qu'elle ne cherche « point d'autre récompense de ses vertueuses actions que ses actions « vertueuses mêmes, et que sa magnanimité oublie aussi facilement ses « bienfaits qu'elle a de disposition à pardonner les injures , je la super plie de trouver bon que je ne paroisse pas insensible à tant de faveurs « qu'elle a répandues sur moi et sur ma famille , et qu'au moins en les « ' publiant je leur donne la sorte de payement que je suis capable de « leur donner. Si elle a de la peine à souffrir que je la fasse souvenir des « obligations infinies que je lui ai, qu'elle ne m'envie pas la joie de les « apprendre à tout le monde, et qu'elle me permette de lut enquérir n pour serviteurs tous ceux qui sont touchés de la beauté de la vertu , « en leur faisant voir de quelle manière elle traite les siens et quel « avantage il y a de lui être fidèle.
■ Je ne veux pas, Monseigneur, entrer dans le vaste champ de tous « les bienfaits et de toutes les grâces qui sont sortis des mains de Votre « Éminence ; je me renfermerai dans les choses qui me regardent , et ne « lasserai ni sa modestie ni sa patience, n'employant que peu de paroles « pour ce grand nombre de bienfaits dont il lui a plu de me combler. « Quelles paroles, aussi bien, pourroient exprimer ses libéralités, puis- « que l'étendue de ma gratitude même ne sauroit les égaler?
« Je dirai seulement qu'après quelques épreuves de mon zèle , dans « la campagne de 1649 et i65o , où Votre Éminence ine commanda de « la suivre en Normandie , en Bourgogne , en Picardie , en Guicnne el « en Champagne , m'ayant dès lors confié le soin de toutes les dépenses « qu elle faisoit faire dans ce voyage pour le serv ice du roi , après avoir « donné des marques publiques d'en être satisfaite , par une chanoinie • dé Saint-Quentin qu'elle fit obtenir à mon frère, nonobstant les ins- - tances que quelques personnes considérables en a voient faites; dans ce
2i MONARCHIE FRANÇAISE. — LOUIS XIV. (1661
à seconder les intérêts personnels du cardinal-ministre, il n'avaitcessédeluisignaler, aumoinsdanslasphèredes choses fiscales, les abus dont l'existence se manifestait
« grand orage qui s'éleva en i6di , et qui obligea Votre Éminence à cé-
■ der pour un temps à sa furie , elle ne fut pas hors du royaume qu'elle « jeta les yeux sur moi pour me commettre la direction de toutes ses « affaires . Votre Éminence voulut encore ajouter à la grâce d'un si grand « bienfait celle de donner des marques d'une confiance tout entière et « même d'une très-grande fermeté à maintenir le choix qu'elle avoit fait,
• lorsque ceux qui s'étoient élevés, à sa recommandation , aux pre-
■ mières charges de l'État , ayant déclaré par diverses pratiques ne vou- « loir aucune sorte de conférence avec moi , dans la vue de se rendre « maîtres de ses affaires , elle leur en écrivit dans des termes si pressants « et si positifs qu'ils furent contraints d'en perdre la pensée et de s'ac-
■ commoder à ses intentions. Ces termes mêmes étoient accompagnes « de tant de marques de bonté pour moi qu'une princesse qui avoit eu « part à ce démêlé ne fit pas difficulté de me dire qu'elle se tiendroit « pour bien récompensée si , après avoir servi Votre Éminence pendant
■ dix ans le plus utilement, elle recevoit quatre lignes de sa main , de la « manière dont Votre Éminence avoit écrit quatre pages sur mon sujet. « Une faveur en toutes façons si importante fut suivie de plusieurs « autres presque en même temps : Votre Éminence me donna un béné- « fice de dix mille livres de rente pour ce même frère à qui elle avoit « procuré une chanoinie de Saint-Queutin , et à un autre, qui venoit
• d'être blessé sur la brèche de Chastel en Lorraine , elle fit accorder une « lieutenance au régiment de Navarre , et pour un troisième elle obtint
■ de la Reine la direction des droits de tiers des prises faites par les « vaisseaux du Roi sur les ennemis de cette couronne. Mais, comme si
• Votre Éminence eût résolu de ne point laisser passer d'année sans la
• signaler par de nouveaux bienfaits , la suivante ne fut pas commencée,
• que je me vis honoré de la charge d'intendant de la maison de Monsei- « gneur le duc d'Anjou, et que je vis ce même frère gratifié d'un autre
• bénéfice de huit cents livres de rente. Votre Éminence couronna tant « de bienfaits par un dernier d'un prix inestimable, je veux dire par les « témoignages avantageux qu'elle voulut bien rendre en diverses ren-
• contres au Roi et à la Reine, comme si elle eût voulu justifier ses grâces
• par mon mérite , quoiqu'elles n'eussent autre principe ni autre fonde-