LA ROYAUTÉ SOUS LOUIS XIV
En présence d'un passé qui, sans doute, n'appartint point à la liberté, mais durant lequel la royauté ne cessa de reconnaître des limites et des bornes ; en face des souvenirs qui nous rappellent les privilèges du tiers-état , de la noblesse , du parlement et du clergé ; malgré ce qu'ont eu de confus et de variable des traditions plusieurs fois modifiées par la force, nous ne craignons pas de dire que l'établissement monarchique imaginé par Louis XIV, et nécessaire un moment comme dictature à la prospérité de la France, fut une usurpation manifeste et flagrante.
Mais gardons-nous d'accorder aux mots une valeur que les choses contrediraient ; de ce que Louis XIV consolida le despotisme et en fit la base d'une nouvelle organisation sociale , il ne s'ensuit pas que cette entreprise doive soulever la réprobation qui semble devoir s'y attacher. On ne juge pas avec les idées du temps présent les choses qui , pour être sainement appréciées , veulent être envisagées d'un autre point de vue.
La puissance monarchique de Louis XIV , dans sa plus grande extension, n'eut jamais rien de cette brutalité et de cette grossièreté capricieuses qui rendent si lourd le joug des souverains de l'Orient Sans doute le principe fut le même, et l'on sait que Louis XIV avait envoyé le célèbre voyageur Bernier étudier le despotisme à sa source , dans le palais du graud-mogol ; personne n'ignore aussi que plusieurs autres de ses agents furent chargés de parcourir la Turquie et la Perse pour y recueillir soigneusement toutes les traditions du pouvoir absolu; mais là s'arrêtèrent
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ces tentatives qui, pour aller plus loin , auraient rencontré dans les sentiments du pays des obstacles insurmontables. Les idées chevaleresques dont le roi était imbu modifièrent d'ailleurs et adoucirent les principes dont il avait puisé le modèle dans les États de l'Asie. Les mœurs de la France et de la cour tempérèrent dans son application ce despotisme d'invention nouvelle, qui ne pouvait prendre racine en Occident, à deux pas de l'Angleterre et de la Hollande. Les qualités du roi , la part de gloire qu'il faisait rejaillir sur le pays exerçaient sur l'imagination des peuples une légitime influence qui porta la France à accepter un régime contre lequel elle eût protesté s'il eût été sans éclat et sans honneur. Aux mains de Louis XIV ce régime n'avait rien de dur, rien d'acerbe , rien d'exclusif.
Mais ce régime, pour n'être qu'une nécessité de transition, n'en était pas moins une nécessité, et peu de gens s'inquiétaient de sa durée. Les peuples , pas plus que les rois, ne vont au delà des besoins d'une situation donnée; ils renvoient volontiers au lendemain les soins qui le concernent : à chaque jour suffît son œuvre.
L'histoire de toutes les nations nous montre pour ch acune d'elles des périodes où, épuisées par les luttes et les sacrifices , toutes les forces de la société se reposent et semblent abdiquer; c'est surtout pour le peuple de France, celui de tous qui se lasse le plus promptement d'attendre et qui sait le moins hésiter entre les partis extrêmes , que cette vérité s'est manifestée dans toute son énergie. La France ne demande