‹ Histoire de FranceChapitre 63 sur 192 · M6T2] DICTATURE ROYALE · texte numérisé non relu

M6T2] DICTATURE ROYALE

trop souvent à la liberté que des prétextes d'anarchie , et, quand le désordre la fatigue , elle confond le droit et l'abus , et se surprend à faire amende honorable du crime d'avoir été libre. Quand ce dégoût la possède, elle éprouve le besoin de se livrer à un maître et de se sentir gouvernée. Pour un peu de gloire il n'est pas un roi qui ne se fasse suivre d'elle à travers les rudes épreuves du pouvoir absolu; son grand et noble peuple est le seul troupeau qui préfère au berger pacifique le pasteur armé du glaive , à la monotonie du bonheur les émotions aléatoires des combats, à la liberté impuissante une chaîne d'or.

Louis XIV, ayant commencé à régner durant l'un de ces accès fiévreux d'anarchie , inaugura le despotisme comme un remède et un moyen ; on ne discuta point , on crut sur parole. La France , travaillée par un siècle de convulsions politiques et religieuses, avait soif d'ordre et de renommée : les partis s'étaient usés par la guerre ou le frottement ; le protestantisme était humilié , l'aristocratie déchue , la féodalité détruite, l'étranger vaincu; mais toutes ces victoires avaient été obtenues au prix des plus douloureux sacrifices, et il y avait au dedans plus de ruines éparses que de véritables éléments de prospérité. Les classes moyennes, agricoles, commerciales et professionnellement libérales, avaient bien vu renverser tout ce qui dépassait leur niveau ; mais elles ne pouvaient tirer de leur propre sein un pouvoir ou un principe capable de les sauver ou de les diriger ; leurs intérêts , éveillés et impatients, cherchaient un représentant et n'en trouvaient pas d'autre possible que la couronne;

le peuple abdiqua donc volontairement en faveur de Louis XIV, et, quand ce monarque osa personnifier la France en lui seul, il ne fit que résumer les mœurs et les faits politiques de son siècle.

Ce qui contribua davantage à faire entrer le despotisme de Louis XIV dans les habitudes et les institutions du pays, c'est que l'origine du pouvoir absolu fut en même temps celle de cette civilisation française . qui n'eut jamais d'égale en Europe et dont la nation était orgueilleuse. On relégua dans l'histoire de la barbarie, en même temps que le vieux langage et la simplicité inculte des manières, les résistances légales des pouvoirs, les prétentions régaliennes de la noblesse, l'opposition des parlements et les traditions municipales de la bourgeoisie (i). Tout cela était passé dé mode ; le bon goût était d'obéir au roi, de lui sacrifier sa personne et ses biens, de se former, autant que possible, sur l'exemple de la cour et du maître. Et n'était-ce pas cette cour brillante que les puissances voisines nous enviaient , qu'on imitait si gauchement à l'étranger, et qui , mieux que nos armes , étendait au dehors l'influence et le nom de la France? Quand le danger de se montrer mécontent n'en eût pas ôté le désir, comment aurait-on pu être assez ingrat pour chicaner un pouvoir éminemment civilisateur et séduisant, qui nous élevait si haut dans notre propre vanité? L'oppression féodale n'était pas encore si loin de nous qu'à cette dure et pesante oli-

(i) Le cardinal de Retz , rédigeant ses Mémoires plusieurs années avant la paix de Nimègue, se croit obligé d'expliquer que la France n'a pas toujours été soumise au despotisme et que ce régime est nouveau.

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