AMOINDRISSEMENT DE LA NOBLESSE
servirent, et, en amollissant l'aristocratie par l'exagération de la politesse, du faste et des dépenses, il la réduisit insensiblement à acheter les faveurs et les emplois qui descendaient du trône par le sacrifice de sa force et de son indépendance politique. L'empire des femmes, dont la puissance se développe avec tant de succès au sein d'une société fatiguée de luttes, cette domination qui énerve le courage et séduit les âmes, cette galanterie encore décente dans ses formes extérieures, et qui dégénéra, dans le siècle suivant, en une corruption honteuse, c'est par ces voies que Louis XI V désarma les résistances de la noblesse et lui fit mépriser ses prérogatives comme autant de préjugés condamnés par le bon goût. On se tromperait d'ailleurs , et ce que nous venons de dire aurait dépassé notre pensée, si l'on pouvait croire que de cet état de choses, si nouveau et si bien fait pour porter à l'oubli des devoirs sérieux, était résulté pour la noblesse l'abandon complet des vertus et des généreux instincts. On n'en était point venu là, quoique sur la route , et l'on essayait seulement de concilier par de tristes capitulations de conscience le devoir et le plaisir, la religion et le monde. On faisait du mal et du bien , le bien , s'il était possible , pour se faire pardonner le mal. A la place des antiques sentiments chevaleresques on mettait l'exactitude rigoureuse à maintenir le point d'honneur, et de toutes les idées féodales on en conservait au moins une, la seule qu'agréât Louis XIV, un dévouement complet et aveugle à la personne du roi.
L'erreur de Louis XIV fut de croire que cette
vertu monarchique suffirait; il ne vit pas que ses successeurs ne parviendraient jamais à la maintenir dans son exaltation et sa pureté premières; que, d'ailleurs, un assemblage de courtisans, si fidèles "qu'on les suppose, peut bien constituer une maison militaire, mais jamais une aristocratie, jamais une force assez tenace pour garantir le trône et les institutions des envahissements de la démocratie et des classes moyennes. Et cependant, à voir ce qui se passait dans les autres sphères de la société, il était temps de songer à des garanties plus sérieuses.
Louis XLV s'imaginait qu'à l'aide de certains palliatifs il viendrait à bout de rendre impossible tout danger politique de ce genre ; il croyait avoir fait assez en donnant un moment le change à l'ambition et aux inquiétudes de la bourgeoisie , en tournant vers la richesse et le commerce cette activité remuante dont elle avait fourni trop de preuves sous la Fronde. Pendant qu'il offrait à la noblesse l'appât des honneurs de cour, il prenait la bourgeoisie par l'amorce des intérêts ; et comme cette classe de la société , lorsqu'une fois ses intérêts sont à couvert, éprouve plus que toute autre peut-être le besoin des distinctions vaniteuses, Louis XIV recruta souvent dans son sein de nouveaux nobles. En agissant ainsi il enlevait à l'aristocratie une partie de son prestige et à la bourgeoisie quelques-unes de ses humiliations. Le tiers, qui déjà sous le règne de Henri IV avait été l'objet de la protection royale , fut tout particulièrement favorisé sous Louis XIV, qui s'enorgueillissait avec jus-