‹ Histoire de FranceChapitre 69 sur 192 · M8H] CONDITION SOCIALE DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

M8H] CONDITION SOCIALE DE LA FRANCE

son pouvoir judiciaire variaient selon les lieux et les coutumes. Les nobles seuls avaient droit de chasse , et ils l'exerçaient sur les terres de leurs vassaux; le braconnage était puni de mort ou des galères. La grande lutte de franchise durait encore depuis Louis le Gros; les paysans se débattaient pour acquérir ou conserver quelques parcelles de terre; pour l'emporter sur leurs seigneurs ils s'associaient en communes; ils en appelaient au Parlement chaque fois que se trouvaient menacés ou méconnus les droits de vaine pâture, d'exemption de fouage, et généralement tous ceux dont l'exercice rendait leur position plus tolérable.

Deux faits se produisaient alors dans la société, qui préparaient inévitablement l'émancipation des classes roturières et la fusion entre les divers états.

D'un côté l'instruction pénétrait peu à peu dans tous les rangs ; la politesse et les belles manières cessaient d'être l'apanage des gentilshommes ; les salons de la noblesse s'ouvraient aux bourgeois de bonne compagnie. De l'autre, par le seul résultat du déplacement des capitaux , les gens de finance formaient comme une classe intermédiaire entre le peuple et la noblesse de robe ou d'épée ; ce ne fut point assez pour eux , et bientôt ils s'allièrent aux familles illustres qu'une ruine prématurée mettait hors d'état de soutenir leur rang ; les nobles , en méprisant les maltôtiers,ne laissèrent pas d'épouser leurs filles richement pourvues. Il y eut en cela beaucoup d'intrigues d'une part et de ridicule de l'autre; mais l'impulsion était donnée, et l'on pouvait dès ce moment prévoir une transaction entre les anciens ordres du royaume.

Pendant que , sous les auspices du plus absolu des rois, l'égalité se plaçait d'elle-même au sein de la société française, une aristocratie jusqu'alors ignorée, et bien puissante de nos jours, commençait à surgir et à rayonner : c'était la noblesse de l'intelligence et du talent. La classe des gens de lettres prenait peu à peu dans l'opinion une position fort élevée, non qu'elle fût affranchie du dédain que l'ignorance titrée déversait encore sur elle, mais parce que ce besoin profond de civilisation, d'atticisme et de politesse qui se faisait partout sentir, forçait la Société de se retourner vers le point d'où descendait la lumière, vers ceux qui, après le roi , étaient le mieux en demeure de breveter la gloire. Louis XIV, comme Auguste, se montrait fier de ces talents, qui devaient rehausser l'éclat de son règne; il s'environnait de leur cortège, et ne laissait jamais sans récompense des adulations destinées à donner le change à la postérité. Ce moyen d'agir sur l'opinion était trop puissant pour qu'il hésitât à s'en servir; c'était par là qu'il encourageait à l'idolâtrie pour sa personne, et qu'il achevait de ruiner sous le ridicule les institutions qu'il battait en brèche par son pouvoir. Pense-t-on que, sans son aveu , celui de ses valets de chambre qui s'appelait Molière eût osé livrer aux huées des tréteaux les rejetons de la féodalité vaincue?

Unité de pouvoir, centralisation , ces mots résument le système auquel Louis XIV ne cessa de tendre ; il y fit concourir toutes les forces dont les éléments se trouvaient sous sa main. Aux yeux de ce puissant logicien , ce n'était point assez de briser le passé, il

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fallait organiser pour l'avenir. C'est à cette œuvre qu'il consacra son génie , et les résultats qu'il obtint nous confondent d'étonnement , nous qui cependant avons vu Napoléon construire un édifice analogue.

Avant toute chose il fallait à Louis XIV un instrument , un levier capable de répondre à sa pensée et d'assurer l'obéissance à sa volonté souveraine ; cet instrument fut celui dont les rois disposent toujours, mais qui, employé mal à propos, trompe souvent leur espérance. Est-il besoin de désigner autrement l'armée ?

L'introduction d'une force militaire permanente , accomplie par les efforts de Charles VU , avait mis un terme aux désordres commis par les bandes qui, sous les prédécesseurs de ce prince , composaient l'armée française; ces troupes sans frein furent assujetties à une discipline sévère. Mais, en même temps que la féodalité et les communes se virent dispensées de soudoyer à grands frais ces aventuriers audacieux et pillards , elles furent privées d'un moyen de résistance et de conservation qui garantissait leurs privilèges contre la couronne. Les rois eurent désormais des troupes régulières, payées et nourries aux frais du trésor, et singulièrement propres à assurer le maintien de l'ordre. Jusque alors l'infanterie n'avait été considérée que comme un auxiliaire de peu d'importance, mais les longues luttes entreprises pendant le seizième siècle contre l'Italie et l'Espagne avaient enfin éclairé la France sur la puissance de cette arme. L'infanterie suisse, dont chaque Etat réclamait le secours et le soldait chèrement, avait vu se former à son exemple

la redoutable infanterie espagnole. La France et V Allemagne cherchèrent bientôt à entrer dans cette voie, et l'on vit paraître sur les champs de bataille de gros corps de Gascons, d'Italiens et de lansquenets (landsknechts). L'emploi des armes à feu et les changements qu'il introduisit dans l'art de la guerre ne tardèrent pas à exiger que le soldat et l'officier se formassent par une longue et patiente discipline au rude métier des combats. Sous Louis XIV, enfin, la baïonnette remplaça la pique, l'uniforme fut substitué à la diversité des vêtements de guerre , l'administration des vivres et des subsistances reçut une organisation régulière, et le soldat, mieux entretenu, mieux armé, mieux instruit , se voua , comme un instrument aveugle , au service du roi son maître. Dès ce moment l'armée formait dans la société un élément à part et distinct , destiné autant à comprimer au dedans qu'à combattre au dehors.

Par une singulière anomalie , ce qui , dans l'organisation de cette armée, devait paraître surtout injuste et oppressif, la dévolution presque entière des grades militaires aux fils de la noblesse , fut cependant l'un des motifs qui ne permirent pas à Louis XIV d'abuser de la force militaire placée sous son commandement suprême. La noblesse, quoique sous le joug de la discipline , n'en conservait pas moins une haute influence sur le soldat et un sentiment trèsexagéré de sa propre dignité; elle servit le roi avec amour et dévouement, parce qu'il n'exigea d'elle rien de contraire à l'antique loyauté française, et tout porte à croire qu'elle n'eût point consenti à devenir un

l'akmée sous LOUIS XIV.

instrument aveugle de tyrannie, soit contre le tiersétat , soit contre les cours judiciaires , soit contre les droits du clergé. Des créatures que le roi eût prises à son gré dans les rangs subalternes de l'armée pour les élever aux premiers postes se fussent montrées plus complaisantes et moins scrupuleuses.

Mais , si Louis XIV n'osait déshériter la noblesse du monopole des grades , si même il repoussait comme indigne de sa grandeur et de sa dignité tout ordre de choses qui eût investi des roturiers, gens abjects à ses yeux de l'honneur de conduire ses armées, la discipline qu'il introduisit porta une grave atteinte aux traditions de la féodalité, en leur substituant une hiérarchie purement militaire. Louis XIV ordonna que le grade prévaudrait contre le titre, et dès lors le duc ou le marquis , servant en qualité de colonels ou de capitaines, durent obéir en frémissant à un maréchal de camp simple baron , ou à tout autre supérieur au-

(i) Ces mots ne sont que trop exacts ; on peut s'en assurer en lisant plusieurs ordonnances émanées de Louis XIV, et notamment l'article 16 de son édit contre les duellistes. Voici dans quels termes le roi s'exprime à l'occasion des gens du tiers-état qui provoqueraient des nobles en combat singulier : « D'autant qu'il se trouve des gens de naissance ignoble , « et qui n'ont jamais porté les armes, qui sont assez insolents pour ap- « peler les gentilshommes, lesquels refusant de leur faire raison à cause « de la différence des conditions , ces mêmes personnes suscitent contre « ceux qu'ils ont appelés d'autres gentilshommes , d'où il s'ensuit quel- « quefois des meurtres d'autant plus détestables qu'ils proviennent d'une « cause abjecte, nous voulons et ordonnons qu'en tel cas d'appel et de « combat , principalement s'ils sont suivis de quelque grande blessure

« ou de mort , lesdits ignobles ou roturiers soient sans rémission

« pendus et étranglés.... et, quant aux gentilshommes qui se s croient • ainsi battus pour des sujets et contre des personnes indignes , nous « voulons qu'ils souffrent les mêmes'peines , etc. •

quel ils n'auraient jamais voulu céder les honneurs du pas et les prérogatives les plus minces de la cour. Nous ne craignons pas de dire que cette égalité devant la discipline et devant le ministre Louvois servit de transition entre le régime féodal et celui sous l'empire duquel toutes les têtes s'abaisseraient également sous la loi. Ces résultats s'accomplirent d'eux-mêmes, et Louis XIV ne les pressentit que fort imparfaitement ; mais il est des avantages et des conquêtes inséparables de l'ordre et de l'unité.

Louis XIV fit élever des citadelles qu'il destina à tenir en respect les villes dont l'esprit remuant lui donnait des inquiétudes; ce système porta ses fruits , et peu de populations entreprirent de réclamer par l'émeute des droits que la loi qualifiait désormais de rébellion. Avant ce roi, les gouverneurs des provinces avaient tendu à se faire des contrées soumises à leur direction autant de petites royautés indépendantes. On avait vu l'un d'entre eux, le maréchal de Lesdiguières, déclarer la guerre au duc de Savoie sans en avoir reçu la permission de Henri IV; les autres levaient arbitrairement des troupes et disposaient des récompenses. C'était un retour au régime de Charles le Chauve; Lous XIV y mit bon ordre. 11 déclara que les gouverneurs n'exerceraient que pendant trois ans, sauf à être continués dans leurs fonctions , et il se réserva à lui seul les nominations et l'avancement dans l'armée. Le titre de connétable, quoique depuis longtemps devenu sans valeur réelle, lui fit ombrage, et cette charge ne fut jamais rétablie.

Les détails que nous venons d'esquisser , et que

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nous sommes réduit à resserrer dans un cadre trop étroit, donneront peut-être quelque idée de l'établisr sèment monarchique de Louis XIV au plus haut point de sa splendeur. A mesure que Ton avancera dans l'histoire de ce règne, on verra les traits qui précèdent se modifier et s'altérer ; on distinguera entre la vieillesse du grand roi et l'époque où, dans la plé« nitude de son intelligence et de sa force, il organisa, il administra, il gouverna. Plus tard les querelles religieuses absorberont l'activité des esprits et ouvriront un déplorable refuge à l'esprit frondeur; le gouvernement , étonné de ces luttes dont les acteurs se passent de lui et répudient son arbitrage , interviendra violemment dans la question , et se fera, trop souvent pour sa gloire, persécuteur minutieux et sans dignité. Louis XIV jettera un regard d'inquiétude sur l'indépendance de l'Église, et recherchera, dans les traditions de Philippe le Bel , s'il n'existe aucun moyen de placer la direction des consciences sous la discipline du pouvoir civil. Tuteur des rois, il se résignera à accepter pour lui-même la servitude privée et la curatelle d une femme. Les dernières années seront remplies de plus de misères et de plus de deuil que la première moitié de son pouvoir n'avait compté de triomphes et de vanités, et cependant la main de Dieu, qui châtiera son orgueil en le brisant comme un roseau, n'effacera pas de cette figure froide et imposante l'empreinte de la majesté et de la gloire.

Pour maintenir son pouvoir contre l'activité des esprits qui cherchait incessamment sa nourriture et son théâtre, Louis XIV employa la politique ordi-

naire des rois forts : il occupa la nation à guerroyer contre l'Europe, et parce que, de tous les moyens employés pour détourner l'opinion et populariser un règne, la gloire militaire est celui qui s'use le plus vite, il ajouta à cette illustration des armes les généreuses séductions de la littérature et des arts. Ce fut par là qu'il arriva à distinguer son despotisme civilisateur de cette tyrannie brutale qui s'impose uniquement par la force et le fatalisme aux populations dégénérées de l'Orient.

Mais ce qui, avant toutes choses, fit accepter par la France Je gouvernement de Louis XIV, c'est qu'il fut tempéré par l'esprit de société qui distingue si éminemment notre pays. Louis XIV possédait à un très-haut degré la délicatesse de goût et de sentiments qui plaît à [l'élite de la population française , et ces qualités , loin de nuire à sa majesté , ne faisaient qu'ajouter un nouvel éclat à la couronne. Il fut, quoi qu'on ait pu dire, un monarque vraiment national et qui réunissait en sa personne les qualités sérieuses et brillantes de son peuple. L'esprit du monde, bien qu'il ouvrît de nouvelles sources de corruption, rendait le pouvoir aimable , et ses formes faisaient passer sur le scandale d'un grand nombre d'abus.

Ce caractère communicatif et social, cette élégance dans les mœurs, cette aisance et cette facilité d'expression , tous ces dons que la nature semble avoir particulièrement réservés aux Français, se concentrèrent, comme dans leur foyer naturel , à la cour du grand roi, et firent d'elle, pour le pays, un modèle toujours envié et toujours respecté. La France, loin d'être,

comme elle le devint plus tard, jalouse des supériorités de tout ordre qui cherchaient leur place autour du prince, se montrait fière de cette cour brillante comme d'un privilège ou d'un patrimoine. C'était par la politesse exquise de ces seigneurs qu'elle se façonnait elle-même à l'urbanité et à la civilisation , et se voyait en droit de tourner en raillerie l'étiquette si gauche, les vanités si grossières des autres cours de l'Europe. Et comment n'aurait-elle pas pardonné sa puissance à un prince qui remettait en ses mains le sceptre frivole de la mode? Quel autre représentant plus digne de sa grandeur eût-elle pu choisir? Aimer le roi et se dévouer à sa personne n'était-ce pas, en d'autres termes , se consacrer à la patrie et servir l'honneur? Il ne s'agit pas de peser ces sentiments dans la balance des révolutions modernes, qui ont affaibli tant de chevaleresques croyances ; on ne les comprendra bien qu'en se reportant à ce siècle illustre, que nos gloires contemporaines n'ont point le droit de reléguer dans l'oubli.

§ VII. Septième période du règne. — Événements et geerres de 1663 à 1679. —

Paix de Nimecub,

On a vu que, sans vouloir accueillir comme suffisantes les réparations offertes par le pape à la suite de l'insulte faite à l'ambassadeur de France par la garde corse, Louis XIV avait fait occuper Avignon de vive force et donné ordre à ses lieutenants d'entrer en Italie avec une armée. L'occupation du Comtat Venaissin et de sa capitale n'était point un fait purement militaire. Lorsque les rois avaient recours à ce moyen de guerre contre la cour de Rome, ils cherchaient à mettre de leur côté les formes de la justice, et on instruisait immédiatement des procédures longues et minutieuses dans le but d'établir le droit de la France et la légitimité de ses prétentions. Dans cette circonstance, la justice, selon l'habitude des parlements, vint en aide à la force monarchique. Un arrêt du parlement d'Aix, en date du 26 juillet i663, établit « qu'en jugeant rentier profit des défauts la cour déclaroit Avignon et le Comtat partie intégrante de l'ancien domaine de la couronne, lequel ne pouvoit jamais être aliéné. » En conséquence l'arrêt ordonna que le roi «seroit rétabli en possession de ce pays par deux présidents et huit conseillers commis pour recevoir le serment de fidélité de tous les sujets; que les armes de notre Saint-Père le pape seroient ôtées avec respect et décence de tous les lieux où elles étoient, et celles du roi mises en leur place, lais-

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