BATAILLE DU SAINT-GOTHARD
au régiment de Turenne , qui , pour sauver son drapeau, le roula autour de son corps avant de rendre le dernier soupir; le marquis Duplessis- Bel lièvre, âgé de dix-neuf ans , qui faisait sa première campagne. Là périrent aussi un nombre de gentilshommes intrépides, toujours prêts à racheter par une mort glorieuse sur les champs de bataille les égarements de leur jeunesse et les écarts où les avait entraînés l'orgueil.
L'historiographe Pélisson, après avoir raconté leurs faits d'armes et leur dévouement, ajoute :
a Rien ne laissoit une plus grande impression chez les étrangers en faveur des François que d'avoir vu presque au sortir de l'enfance les héritiers des plus illustres maisons du royaume , avec ces grands noms connus par la renommée et par les histoires, pendant que la meilleure partie de la noblesse allemande se contentoit de penser chez elle à son propre péril, quitter biens, honneurs, charges, établissements, plaisirs, pour aller, à trois cents lieues de leur pays, s'opposer à l'ennemi commun, avec autant d'ardeur que s'il eût été sur leurs frontières en état de leur enlever tous ces avantages ; et cela par le simple désir de la gloire et par celui de plaire à leur roi. De là , et de tout ce que nous avons expliqué jusques ici, ceux que l'intérêt et la prudence obligeoient à de plus profondes réflexions concluoient aisément qu'une nation vaillante, avec autant de moyens de s'agrandir par les armes, si elle n'en cherchoit de prétextes, n'en laisseroit du moins échapper nulle juste et légitime occasion. Tel étoit donc l'état de la monarchie françoise, en une haute réputation de tous côtés, enviée, redou-
tée, d'une grandeur suspecte à tout le monde , mais qui empêchoit chacun en particulier de s'y opposer. »
L'empereur Leopold mit à profit la victoire de ses troupes (i)etde ses auxiliaires pour conclure avec les
(i) Cette victoire , trop vantée peut-être par les historiographes de Louis XIV, semble avoir coûté peu d'etforts. Voici la lettre qu'écrivit de Presbourg, le 12 octobre 1664, le comte de Coligny , chef des volontaires français (*) :
A Presbourg, ce ri octobre 1664.
- Puisque vous voulez apprendre de moi le détail de ce qui se passa à « Saint-Gothard , vous saurez que le détachement fut fait à bâtons rom- « pus, régimens après régimens, une heure ou une heure et demie après
■ les autres. Dès que j'en eus détaché deux , je dis à La Feuillade, qui m étoit de jour, qu'il falloit qu'il y allât. Il y alla , et me vint redire un « moment après que les Turcs avoient repassé la rivière; je lui répon- « dis que j'avois peine à le croire , et qu'il s'y en retournât. De là à « quelque temps , moi toujours à la veille d'être attaqué par toute l'armée « des Turcs en bataille devant moi à la portée du mousquet , on m'envoya « demander un troisième bataillon , que je menai alors moi-même. Je « trouvai tous les généraux des armées en conseil sur ce qu'ils avoient à
• faire; et, comme nous consultions là-dessus, le comte de Waldcck, le
■ général de la cavalerie de l'empire , me vint dire en grande hâte que « les Turcs alloient attaquer mon poste. J'y courus en diligence, et je
■ trouvai qu'ils avoient fait quelques mouveraens, mais qu'ils n'attaquoient « pas. Je m'en retournai fort vite, et, en un demi-quart d'heure que je « mis à aller et venir, je trouvai que les Turcs s'étoient tous enfuis d'eux-
■ mêmes , sans tirer ni qu'on leur tirât un seul coup de mousquet.
« Voilà comment l'affaire s'est passée , et si brusquement que pas un
• seul officier général des trois armées ne s'y est trouvé. Et quand La « Feuillade envoie des gazettes dans lesquelles il dit qu'il a fait des mer- « veilles , il a menti , car c'est le plus grand poltron de France. —
■ Adieu.
« COLIGWY. »
Ce qui semble justifier ce récit , c'est le traité honteux qui suivit. Neuf jours après la bataille, Léopold conclut une trêve de vingt ans, par la-
O Publiée par MM. Petitot et Monraerqué, Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, deuxième série, t. LXV,p. 154.