INTRIGUES CONTRE FOUQUET
qu'au Heu de disgracier et de punir Fouquet il Pavait mis en demeure de renoncer à ses fâcheux errements et de consacrer Ses talents et son expérience au bien public.
Louis XIV, plein de confiance en Colberl, qu'il savait intègre et capable, s'aida de lui pour surveiller la question de Fouquet et découvrir les artifices au moyen desquels le surintendant cherchait à donner le change au jeune roi. Il communiquait à Colbert les états de recettes et de dépenses que lui faisait parvenir Fouquet, et l'habile confident ne tardait pas à lui démontrer ce qu'il y avait d'inexact et de mensonger dans ces comptes, et le roi laissait le surintendant persister dans une manœuvre dont on pouvait suivre les développements et qu'on était en mesure de déjouer à la première occasion sérieuse. En attendant, Fouquet se félicitait du succès de ses intrigues ; plus que jamais il se croyait en faveur. Vainement ses amis l'engageaient à se défier des apparences, et surtout à ne rien déguiser au roi de la véritable situation du Trésor. Sans tenir compte des avis que Pélisson , Gourville et d'autres amis lui donnaient sur les menées de Colbert, il persistait à fournir au roi des documents accusant une situation fausseetqui ne supportaient pas le contrôle sérieux d'un homme habitué aux affaires de finance. Confiantdans sa fortune et dans son audace, il affectait de jour en jour des airs de fierté plus intolérables, et il accroissait fort imprudemment le nombre de ses ennemise. Cpendant on cherchait à en finir avec lui. Èt d'abord il s'agissait de l'éloigner du poste qu'il occupait au parlement de Paris comme procureur
général, charge alors acquise à prix d'argent et qui n'était point révocable. Colbert prêta les mains à une intrigue assez peu digne de son caractère et de son génie. Le roi avait déclaré qu'il ne nommerait jamais chevalier de ses Ordres un homme, quelque notable qu'il fût , s'il était de robe ou de plume, c'est-à-dire magistrat ou financier. Colbert persuada , dit-on , à Fouquet que l'intention du roi était de le nommer chevalier de ses Ordres ; il lui fit entendre que la charge de procureur général, dont il était investi , mettait à ce dessein un obstacle invincible. Entraîné par sa vanité , Fouquet vendit sa charge quatorze cent mille livres à M. de Harlay. C'est ainsi que Louis XIV, doutant encore de sa force et appréhendant de nouvelles résistances féodales, évitait d'aborderde front la difficulté et passait son temps à conspirer contre son propre ministre.
11 avait d'autres préoccupations moins avouables encore et dont les chroniqueurs d'adultères se plaisent à tenir registre . Ici encore nous ne ferons l' h istoire de ces liaisons fragiles qu'autant qu'elles réagirent surlebienêtreoula moralité des peuples. Nousn'imiteronspasles écrivains romanesques, encore moins les annalistes de scandale, qui, laissant souvent dans l'ombre les réclamations des opprimés et les souffrances des provinces , étalent complaisamment sous les yeux de leurs lecteurs le tableau des amours du roi et des intrigues de ruelle. Ceuxqui, à cepointdevue,trouveraientnotreœuvreincomplète peuvent chercher ailleurs des détails d'antichambre dont ils se croiraient privés ; les pamphlets, les Mémoires et les historiettes du dix-septième siècle
<66l]i PREMIÈRES AMOURS DU ROI. 29
remplissent toutes les boutiques de librairie ; nous nous maintenons, par goût et par devoir, en dehors de cette spécialité.
Rien n'indique chez Mazarin une grande sévérité de mœurs. Jaloux du pouvoir, mais indulgent pour des écarts qui ne menaçaient nullement son autorité, le ministre, tuteur politique du roi, ne s'était pas montré d'une rigueur extrême lorsqu'il s'agissait d'éloigner de Louis XIV, encore adolescent, les tentations dangereuses, les plaisirs coupables. D'ailleurs le jeune prince, fier et passionné, n'aurait pas manqué de briser le joug si on l'avait fait peser trop lourdement sur ses actions privées. Au milieu d'une cour enjouée et avide d'émotions, il avait trouvé ie moyen de donner satisfaction à ses entraînements tantôt nobles, tantôt vulgaires, et la reine-mère avait eu souvent à gémir de voir ses conseils éludés ou méconnus. Le roi commença par de faciles amours qui exercèrent la malignité des courtisans ; on a vu ailleurs quelle passion lui avait inspirée Marie Mancini, nièce de Mazarin; il adressa, vers le même temps, ses romanesques hommages à mademoiselle de la Motte d'Argencour; mais , on prévint à temps les dangereux effets de cette liaison, et la jeune fille qui en était l'objet fut reléguée à Chaillot, où elle vécut heureuse et honorée. « Anne d'Autriche, dit madame de Motte ville, représenta à son fils combien, en peu de temps, il s'étoit écarté des sentiers de l'innocence et de la vertu. Il en convint, et, touché d'un vrai sentiment de chrétien, sans aucune considération humaine, il se détermina à fuir l'occasion du crime. Il gémit, il soupira; mais enfin il
vainquit, et chercha , dans le secours de la religion, l'augmentation des forces dont il avoit besoin (i). » Ces incidents , que nous n'avons point mentionnés à leur date, précédèrent le mariage du roi ; mais ce prince ne demeura pas longtemps fidèle à sa femme, bien que dans les premiers temps de leur union il prît quelque soin de sauver les apparences. A cette époque la demeure royale présen tait un spectacle inaccoutumé depuis les Valois. « La reine-mère, dit Saint-Simon, étoit dévote; la jeune, timide, et paroissoit embarrassée d'une grande cour; de sorte que tout ce qu'il y avoit de plus distingué en hommes et en femmeS se rassembloit chez la comtesse de Soissons. Comme surintendante elle demeuroit au palais des Tuileries , y régnoit quand son oncle mourut, et y soutint son empire par un reste de la splendeur du cardinal, et plus encore par son esprit et son audace. Son appartement étoit le centre de la galanterie, des menées et des intrigues. On y vivoit, pour ainsi dire, en famille, entre gens décorés de titres, presque tous parents, amis ou alliés , et on n'y recevoit point de gens nouveaux et inconnus, comme on a fait depuis. C'est là que le roi prit cet air galant et poli qu'il a si bien su allier toute sa vie avec la décence et la majesté. On peut dire que sa taille, sou port, ses grâces, sa beauté , et la grande mine qui succéda à sa beauté, jusqu'au son desa voix et sa marche le distinguoient autant entre les autres hommes que le roi des abeilles entre elles, et que, s'il ne fût né que particu-
(i) Mémoires de madame de MotfeviUe, t. IV, p. 47**