LOUIS XIV ET LA. HOLLANDE
Les conseillers espagnols, les jurisconsultes au service de la maison d'Autriche opposaient à ces prétentions inattendues des arguments d'une grande valeur. « Toutes les terres de la couronne d'Espagne, disaient-ils, sont indivisibles ; elles forment un tout transmissible avec la couronne; c'est pourquoi la Franche-Comté de Bourgogne, comme la Flandre, doivent échoir au jeune roi, puisqu'elles sont une annexe inséparable du territoire. On parle des coutumes spéciales de la Flandre et de la Franche-Comté, mais elles ne sont applicables qu'au cas où il n'y auroit pas de mâles héritiers ; celui qui porte l'épée des bataillesdoit également porter la couronne de comte pour gouverner. Enfin, et par-dessus tout, la renonciation de l'infante Marie-Thérèse n'est-elle pas formelle et complète? » Évidemment le droit était du côté de l'Espagne. Louis XIV, qui invoquait les coutumes de Brabant contre la royauté de Charles II , son beau-frère, n'aurait point toléré qu'on essayât de régir la monarchie française d'après les diverses lois sur la succession existant dans les comtés et dans les baronniesdu royaume. 11 n'en persistait pas moins à revendiquer, du chef de sa femme, les provinces espagnoles des Pays-Bas et la Franche-Comté elle-même. Appuyées par la force, ces prétentions revêtaient à ses yeux et aux yeux de la France l'apparence d'un droit incontestable, et de part et d'autre on prévoyait la guerre.
Dans cette éventualité, Louis XIV, qui n'aimait guère la république protestante des Provinces-Unies, comprenait la nécessité de dissimuler son antipathie pour
cette nation et de s'en faire une alliée contre l'Espagne. L'entreprise était facile. Indépendamment des \ieilles inimitiés dépopulation qui existaient entre la Hollande et l'Espagne, il y avait des causes qui se rattachaient à la situation topographique. Rien ne favorisait plus une expédition en Flandre que la présence d'une armée hollandaise sur les derrières des corps espagnols qui campaient depuis Lille jusqu'à Anvers. La Hollande était ainsi pour la Flandre espagnole ce que le Portugal était pour la Péninsule. Depuis longtemps le comte d'Estrades, envoyé auprès des états généraux, préparait cette grande diversion ; on ne ménageait aucun sacrifice; mais le plan de Louis XIV rencontrait en Hollande des obstacles qui naissaient de la disposition des esprits au double point de vue de la nationalité et de la religion.
Affranchie depuis plus d'un demi-siècle de la domination espagnole, la Hollande avait promptement développé sa puissance et ses ressources ; elle avait occupé les colonies de l'Espagne dans les Indes, et exploité en Europe la Belgique, sa voisine et sa sœur. Étroitement resserrée entre l'Allemagne et la mer, réduite à un faible territoire, elle s'était agrandie par des conquêtes dans l'océan Pacifique et dans les plus lointains parages. Elle était pour le vieux continent européen un vaste entrepôt colonial, elle servait de banque au commerce maritime de tous les pays. La pèche du hareng et de la baleine lui procurait de grands bénéfices ; ses bâtiments faisaient pour les autres peuples, surtout dans les mers du Nord, le commerce de transport, et ses riches négociants, puissants entre tous,