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L'ANGLETERRE ET LES PROVINCES-UNIES

d'York n'en perdit qu'un ; mais ce prince , qui avait montré beaucoup de courage dans l'action, ne sut pas profiter de la victoire. Laïlotte hollandaise fut promptement réparée par l'activité du grand-pensionnaire. Wassenaer avait péri au combat de LestofT; le célèbre Ruyter lui succéda dans le commandement.

Jean de Witt réclama en même temps l'assistance que la France lui devait, en vertu du traité de 1662. En agissant ainsi le grand-pensionnaire ne se conformait guère aux sympathies de ses concitoyens des Provinces-Unies, qui, loin de considérer le roi de France comme un allié , se défiaient à juste titre de ses intentions et le redoutaient comme l'ennemi naturel de leur propre indépendance. Jean de Witt n'y regarda pas de si près et n'écouta que l'intérêt de sa propre ambition , cherchant avant tout à se faire du roi de France un allié contre la maison d'Orange et le parti du stathoudérat, et se mettant peu en peine d'obtenir de lui un concours sérieux contre les Anglais. De son côté, depuis la conclusion du traité de garantie intervenu , en 1662 , entre la France et les Provinces- Unies , Louis XIV avait eu lieu de s'apercevoir qu'il ne pourrait compter sur la république, dans le cas où il viendrait à exécuter ses projets sur les Pays-Bas. Ne pouvant regarder les Hollandais comme des amis sûrs, son intérêt n'était pas d'augmenter leur puissance en les faisant triompher delà Grande-Bretagne. Vers le même temps la courde Londres menaçait de se liguer avec l'Espagne si la France secourait les états généraux. Dans cette conjoncture, Louis XIV balança s'il devait rester neutre ou tenir ses engagements. Ce-

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pendant l'issue malheureuse de la guerre pouvait porter le peuple des Pays-Bas à conférer le stathoudérat au prince d'Orange ; cette considération détermina le roi à soutenir les états généraux. Il leur envoya d'abord six mille hommes , commandés par le comte de Pradelle, pour les défendre contre l'évêque de Munster, Christophe-Bernard de Galen , prélat guerrier, soudoyé par l'Angleterre pour désoler la Hollande, et enfin , le 26 janvier 1666 , il déclara la guerre à Charles II. Mais la république tira peu de fruit de cette déclaration. La France voyait avec plaisir les deux puissances belligérantes s'affaiblir réciproquement; elle feignit plutôt de vouloir prendre part à la guerre qu'elle n'y prit part effectivement. Sa marine, encore naissante et faible, commandée par le duc de Beaufort, ne fit aucune diversion utile aux Hollandais. Dans la bataille que Monck et le prince palatin Robert engagèrent le ier juin 1666 contre Buyter et Tromp, à la hauteur de Dunkerque , et qui dura quatre jours , la flotte française , vainement attendue , ne parut point, non plus qu'au combat de North-Foreland, que se livrèrent les mêmes amiraux le a5 juillet suivant.

Cependant les deux nations maritimes, qui luttaient ainsi au prix des plus lourds sacrifices, se lassaient en même temps d'une guerre ruineuse et sans objet réel. L'Angleterre venait d'être désolée par la peste et par l'effroyable incendie de Londres; la Hollande comprenait qu'il ne fallait attendre de la France aucun appui réel. De part et d'autre on entama des pourparlers en vue de la paix. Ce n'était point le but

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que Louis XIV cherchait à atteindre. Ce roi traversa habilement les négociations ; il empêcha les deux puissances belligérantes de s'entendre ; il promit des secours efficaces aux Provinces-Unies; enfin il mit tout en œuvre pour empêcher un arrangement. Le grandpensionnaire Jean de Witt servit volontiers d'instrument à cette politique, et, le 6 juin 1667, l'amiral Ru y ter, à la tête de soixante-dix vaisseaux de guerre, sortit du Texel pour aller chercher et combattre les flottes anglaises. Cette audacieuse tentative eut un plein succès. Ruyter ne rencontra point le pavillon ennemi sur l'Océan, mais il entra à pleines voiles dans la Tamise, remonta ce fleuve, brûla tous les vaisseaux qu'il trouva sur sa route, et vint répandre jusque dans Londres la consternation et la terreur. Quand il consentit, victorieux , à regagner la mer, son expédition avait porté des fruits , et le peuple anglais contraignit son roi à conclure la paix.

Par le traité qui fut signé à Bréda, le 3 1 juillet 1667, les différentes puissances contractantes se firent des concessions et des restitutions mutuelles, et Louis XIV, mettant à profit l'épuisement de ses alliés et de ses ennemis, se vit bientôt en mesure de faire valoir, les armes à la main , la jurisprudence imaginée par ses légistes au sujet du droit de dévolution en vertu duquel l'infante Marie-Thérèse, reine de France, pouvait revendiquer la Flandre, la Franche-Comté , le duché de Brabant , la seigneurie de Malines, la Gueldre supérieure, Namur, le Limbourg, le Hainaut, l'Artois, le Cambrésis et le duché de Luxembourg.

La régente d'Espagne, livrée aux conseils de son

confesseur, le P. Nitbard , jésuite allemand, ne pouvait supposer que le roi de France prendrait au sérieux sa théorie du droit de dévolution jusqu'à entreprendre une guerre dont l'injustice semblait flagrante. Louis XIV, bien que déterminé à user de la force, endormait avec soin ses ennemis par de longues et interminables négociations. 11 alléguait , il est vrai , que, la dot de l'infante Marie-Thérèse n'ayant point été payée par l'Espagne , les renonciations de cette princesse étaient frappées de nullité ; mais le cabinet de l'Escurial se plaisait encore à ne voir dans cet argument qu'une chicane indigne d'un roi fort et glorieux. Or on se trompait beaucoup, dans les conseils de Charles II, le débile héritier de Charles-Quint, sur les \ dispositions réelles de Louis XIV. Jeune, riche , bien servi, obéi aveuglément, ce prince aspirait à la gloire des conquérants. Ses flatteurs, et surtout Louvois, ministre de la guerre , l'enivraient d'espérances ambitieuses.

Fils du secrétaire d'État Le Tellier, Louvois était entré au ministère à l'âge où d'autres se préparent péniblement à des fonctions subalternes. Dans sa maturité précoce il montrait un esprit vaste et actif. Son caractère dur, tenace, persévérant , s'était déjà manifesté dans des situations difficiles , et nul mieux que lui n'était apte à pourvoir à tous les besoins de l'ordinaire et de l'extraordinaire des guerres. Il était laborieux, infatigable, fécond en ressources, vigilant et sévère, mais inquiet, audacieux et superbe , avide de pouvoir et de mouvement. Son administration inexorable était en parfaite harmonie avec une organisation

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militaire toute aux mains des gentilshommes (i). Souple avec le roi seul, il avait gagné un grand ascendant sur l'esprit de ce prince, qui le regardait comme son élève. En adoptant les idées de son ministre le roi croyait suivre ses propres idées.

L'année 1666 avait été remplie , entre la France et

(1) « Chaque régiment était une petite république sous les ordres de gentilshommes braves, mais mutins et indisciplinés; le capitaine, maître de sa compagnie , l'habillait de pied en cap , achetait les chevaux , les harnachait. Chaque colonel était propriétaire de son régiment, de telle sorte qu'en quittant le service il pouvait le vendre et le transmettre comme un héritage, et cette troupe ainsi indépendante était toujours tentée de courir aux duels, aux pillages. Le marquis de Louvois, avec sa puissance inflexible , n'était donc que l'expression de la discipline , d'autant plus dure que l'esprit d'organisation et d'ordre était plus difficile à maintenir dans des régiments ainsi constitués; un secrétaire d'État doux , insouciant de l'esprit militaire , eût préparé la décadence des beaux régiments de France. Cette volonté absolue excitait de vives plaintes de la part de la noblesse ; elles s'élevaient de toutes parts centre Louvois, qui ne permettait pas aux gentilshommes de maintenir leurs franches allures , leurs habitudes d'insubordination. Madame de Sévigné criait presque à la tyrannie parce que Louvois n'expédiait pas assez vite les provisions de colonel à son petit-fils , le gentil marquis , âgé de dixsept ans.

« Il est vrai qu'alors l'armée de France voyait beaucoup de ces glorieux enfants, qui dans les rangs des volontaires allaient perdre un œil, une jambe, un bras, comme de petits héros, à la construction des fascines , à un siège ou dans une bataille rangée. Quand le roi leur disait : « Je prendrai soin de vous » , c'était leur plus douce récompense, etc. »

Ces réflexions sont de M. Capetigue ; elles portent l'empreinte des jugements trop absolus qui se rencontrent souvent sous la plume de cet historien. Le désir de réhabiliter les personnages et les idées condamnés par l'histoire domine presque toujours M. Capefigue. Cette habitude , contre laquelle nous devons nous tenir en garde , n'a pas permis à un écrivain érudit et brillant d'occuper la place à laquelle son talent et ses études semblaient l'appeler. 11 faut éviter la prétention d'avoir raison contre tout le monde.

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l'Espagne, par les négociations de plus en plus actives qui se rattachaient aux droits réels ou imaginaires de Marie-Thérèse , reine de France. Tandis que les jurisconsultes français écrivaient de longs traités destinés à réfuter lesjurisconsultes espagnols, le roi, énergiquement servi par Louvois, complétait les cadres de son armée et hâtait l'ouverture de la prochaine campagne; de son côté le cabinet de Madrid employait ce qui lui restait de forces à terminer honorablement la guerre depuis longtemps suscitée entre l'Espagne et le Portugal. Cette lutte était une circonstance heureuse pour la France, et, nonobstant les stipulations du traité des Pyrénées, le roi n'avait cessé de mettre à la disposition de la maison de Bragance des trésors et des soldats qui lui permettaientde tenir tête à la maison d'Autriche. Longtemps il avait dissimulé ou désavoué ces infractions à la paix jurée , prétextant qu'un roi de France ne pouvait empêcher de jeunes aventuriers d'aller en Portugal chercher des occasions de gloire. Dès qu'il se trouva en mesure d'agir à force ouverte il cessa de feindre, et conclut avec le roi de Portugal un traité d'alliance offensive et défensive, aux termes duquel il s'engageait à secourir don Alphonse VI à l'aide d'une subvention annuelle et d'une diversion tentée par les armes (3i mars 1667). Après la signature de ce traité, si menaçant pour l'Espagne, on se borna à échanger de nouvelles notes diplomatiques, et Louis XIV se rendit à Amiens (16 mai) pour veiller par lui-même à l'accomplissement de ses ordres.

Louis XIV ne déclara point la guerre à l'Espagne; il se borna à considérer son droit comme suffisant -

1t«) GUERRE IN FLA.NDR K. 259

ment établi et à prendre possession , comme souverain légitime, du chef de sa femme, des provinces qui appartenaient, selon lui, à l'infante Marie-Thérèse en vertu des coutumes du Brabant. Dans ce but il se fit suivre àla fois de la cour, de la reine, de sa favorite et d'une armée. Le maréchal de Turenne fut chargé des détails militaires de l'expédition ; le roi se réserva le commandement suprême et la surveillance. Quant à l'Espagne, elle semblait ignorer ce qui se passait; elle n'avait rien prévu, rien préparé , et ne paraissait vouloir opposer aux projets de la France qu'une résistance passive.

Le 21 mai , le roi passa en revue son armée, sous les murs d'Amiens ; les divers corps s'acheminèrent ensuite sur le Catelet et le Quesnoi, et , le 3 juin , les troupes campèrent à Charleroi, que les Espagnols avaient abandonné àla hâte, après l'avoir démantelé. Celte marche de neuf jours fut contrariée par la pluie; mais, malgré les intempéries, les Français, animés par la présence du roi , ne cessèrent de manifester beaucoup d'ardeur et de gaieté.

La campagne fut courte et plus heureuse que difficile. On rétablit les fortifications de Charleroi; puis, en moins de deux mois, Ath, Douai, où l'ingénieur Vauban fut blessé, Courtray, Oudenarde, se rendirent presque sans résistance. Cette promenade militaire ne fut interrompue qu'à Lille ; la place , fortifiée de quatorze bastions et entourée de doubles fossés , renfermait une garnison de six mille Espagnols ; elle refusa de se rendre , il fallut l'assiéger sérieusement. Le prince de Ligne osa tenter de la secourir ; il fut battu

par MM. de Créqui , de Bellefond et de Lauzun. Louis XIV, débarrassé ainsi de tout obstacle extérieur, ouvrit lui-même la tranchée et se fit un devoir de suivre les travaux du génie. Le comte de Brouay, gouverneur de la ville , ne voulant pas tirer sur le roi , lui fit demander où serait son quartier. Partout, répondit le jeune monarque. Il se considérait comme le premier soldat du royaume, et n'admettait pas pour sa personne la franchise des boulets. Un vieil artilleur le saisit par le bras, sous le feu d'une batterie, et lui dit brusquement : Est-ce là votre place? Le roi sourit et resta au poste qu'il avait choisi, prouvant ainsi au vétéran comme au gouverneur de Lille que sa place était partout. Cependant Turenne menaça de résigner son commandement si le roi continuait à braver ainsi le danger. Louis XIV ne faisait que remplir son devoir, mais il savait gré aux courtisans des alarmes exagérées dont ils faisaient parade. Turenne n'eut pas le temps d'accomplir la menace que lui suggérait son dévouement : la ville se rendit le 27 août , après onze jours de tranchée ouverte.

Le roi attaquait un ennemi pour ainsi dire désarmé ; et la conquête des Pays-Bas s'accomplissait presque sans obstacles. Surpris par l'attaque des Français, les Espagnols en étaient encore à publier des écrits contre l'application du droit de dévolution à la succession de l'infante, et déjà le vicomte de Turenne rejetait dans Bruges les débris de l'armée du comte de Marsin, qui, un moment, avait osé lui tenir téte. Le roi aurait pu profiter de la terreur de ses ennemis et prendre possession de la Belgique espagnole ; mais

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les Provinces-Unies, à leur tour inquiètes et alarmées , semblaient disposées à intervenir en faveur de leurs voisins. Louis XIV revint à Saint-Germain, laissant à Turenne le soin d'assurer à l'armée victorieuse de bons quartiers d'hiver. De leur côté les Espagnols ouvrirent des négociations et se montrèrent résignés à céder au roi de France quelques portions du territoire dont il s'était rendu maître à force ouverte.

Durant le cours de ces négociations, qui se continuèrent jusqu'à la fin de l'hiver (1667- 1668), le roi ne voulut pas laisser ses armes entièrement inactives , et ce fut alors qu'il entreprit d'attaquer la Franche- Comté, l'une des provinces espagnoles dont la possession par une puissance ennemie constituait un danger permanent pour nos frontières de l'Est. Pour diriger l'armée d'invasion destinée à conquérir l'ancien comté de Bourgogne, Louis XIV consentit à faire choix du prince de Condé, et ce fut ainsi que le vainqueur de Rocroi et de Lens fut de nouveau appelé à l'honneur de servir la France par l'épée. Jusqu'à ce jour, et depuis le traité des Pyrénées, Louis XIV avait tenu à l'écart le prince rebelle, pardonné à contre-cœur et pour complaire à l'Espagne. En dépit de quelques témoignages de bienveillance et de certains honneurs de cour, Louis XIV se souvenait encore de la révolte et des exploits du prince qui avait maintenu à l'Espagne les provinces dont il allait entreprendre la conquête. Le trait était demeuré si profondément gravé dans son cœur qu'un jour, jetant des regards avides sur plusieurs villes de Flandre, il ne put s'empêcher de dire à Condé : « Sans vous je serais le maître de tout ceci.

— Ah! Sire, répondit le prince, vous aviez promis de n'en jamais parler. »

On dit que Louvois, jaloux de la popularité de Turenne, eut le premier l'idée de faire rappeler au service du roi le prince de Condé, son ancien rival. Il est plus naturel de penser que Louis XIV, ayant dessein d'enlever la Franche-Comté à l'Espagne, confia le soin de celte entreprise à Condé, qui était alors gouverneur de Bourgogne, et qui se trouvait mieux que personne en mesure de diriger les préparatifs de la guerre sans éveiller les appréhensions de l'ennemi. Les biographes du prince de Condé disent que cet illustre capitaine, las d'être relégué dans la disgrâce, fatigué de l'oubli et du repos, cherchait avant tout l'occasion de reparaître sur la scène politique, et que pour atteindre ce but il avait rédigé, pendant la campagne de Flandre, un Mémoire très-dé veloppé sur l'opportunité et l'importance d'une invasion dirigée contre la Franche-Comté. Il envoya, dit-on, son plan au ministre Louvois, qui l'accueillit avidement et le présenta au roi. Louis XIV, touché du zèle et des lumières du prince, et le croyant suffisamment éprouvé, adopta son plan et lui en confia l'exécution.

Condé se rendit aussitôt en Bourgogne, sous prétexte d'y tenir les états. Pendant cette assemblée, qu'il prolongea à dessein, il prit dans le plus grand secret toutes les dispositions militaires que réclamait la circonstance. La Franche-Comté, par un étrange privilège qui remontait à Charles-Quint, avait le droit de demeurer neutre alors même que la monarchie espagnole, dont elle relevait, se trouvait en guerre avec la

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