M*) LES PROTESTANTS ET LOUIS XIV
cable.... Sans chambres particulières à ceux de notre religion la justice ne sauroit leur être rendue en France avec impartialité et d'une manière exempte de haine; ruiner un tribunal si nécessaire, ce seroit infailliblement retomber dans le mal que la prudence de Henri le Grand avoit voulu prévenir... Les lois, en effet, ont toujours permis de récuser les juges suspects... Ceux de notre religion regarderont toujours de cette manière les parlements dont les juges ont pour la plupart contre notre foi une animosité implacable, animosité qu'on n'a pas vu cesser avec les anciens troubles de l'État, mais qui dure encore dans toute sa violence. On en a remarqué depuis peu des preuves funestes dans le parlement de Pau, dont Votre Majesté elle-même a reconnu et condamné les emportements ; dans le parlement de Rouen, qui, malgré les arrêts et les menaces de votre conseil d'État, autorise le ravissement de nos enfants , et tâche de réduire à l'aumône nos avocats , nos médecins et nos artisans , en leur étant tout moyen de vivre, par une exclusion cruelle qui leur empêche l'entrée dans toutes les professions, et même dans les métiers les plus mécaniques...
« Quelle justice pourrons-nous donc attendre de ces parlements après cette suppression, si, pendant que les chambres mi-parties subsistoient , ils se doniioient néanmoins tant de licence?... Les catholiques, Sire, jugeront que l'intention de Votre Majesté est de nous perdre, puisqu'ils verront abattre notre sauvegarde... Quelques déclarations qui sortent de votre bouche sacrée ou qui émanent de votre autorité royale, les
peuples, jugeant de votre intention par des effets apparents, se licencieront (prendront licence) à tout entreprendre contre des personnes qu'ils s'imagineront être désormais abandonnées à leurs insultes... Pour ceux de notre religion, il est certain, Sire, et ceseroit trahir les intérêts de Votre Majesté que de le dissimuler, il est certain que cette suppression les jettera dans des frayeurs et dans des alarmes que tous les moyens imaginables ne sauroient jamais apaiser. Ils considéreront ce changement comme le signal de leur dernière ruine ; ils ne mettront plus de bornes à leurs craintes. L'Édit (de Nantes ) est maintenant regardé par eux comme une digue faite pour leur sûreté ; mais, quand ils verront faire à cette digue une si large ouverture, ils ne concevront plus rien qu une chute de torrents et qu'une inondation générale, tellement que, dans ce trouble et dans ces appréhensions, chacun d'eux tâchera sans doute de se sauver par la fuite , ce qui dépeupleroit votre royaume de plus d'un million de personnes, dont la retraite feroit un insigne préjudice au négoce, aux manufactures, au labourage, aux arts, aux métiers, et en toutes façons au bien de l'État. »
Après ces paroles, qui avaient un sens pour ainsi dire prophétique , l'orateur ajoutait : « Au nom de Dieu, Sire, écoutez en cette occasion nos gémissements et nos plaintes. Écoutez les derniers soupirs de notre liberté mourante. Ayez pitié de tant de pauvres sujets qui depuis longtemps ne vivent presque plus que de larmes. Ce sont des sujets qui ont pour vous un zèle ardent et une fidélité inviolable, et pour votre
1668] SUPPRESSION DES CHAMBRES MI-PARTIES. 28o
auguste personne autant d'amour que de respect... L'histoire leur rend ce témoignage d'avoir contribué autrefois à maintenir votre grand et magnanime aïeul sur son trône légitime. Depuis votre miraculeuse naissance, ils n'ont jamais rien fait qui puisse attirer le blâme sur leur conduite... et, comme ils n'ont que le sceptre de Votre Majesté pour asile et pour protection, ils sont obligés par leur intérêt aussi bien que par devoir et conscience de se tenir invariablement attachés à votre service. »
Il y avait loin de ces formes suppliantes aux levées de boucliers et aux cris de guerre des derniers règnes. Louis XIV, ne jugeant pas que le moment opportun fût venu d'en finir avec le calvinisme, répondit aux députés des Eglises protestantes par des assurances de paix et de bonne justice. L'orateur qui avait fait entendre les doléancesde ses coreligionnaires s'enhardit alorset fit un exposé de leursgriefs. aSire,dit-il,vousêtesbon,maisje ne sais comment il arrive, par la mauvaise disposition des peuples, que vos intentions ne sont point suivies. On nous réduit partout à l'extrémité. On rend notre condition non-seulement calamiteuse, mais entièrement insupportable. On nous ôte nos temples, on nous exclut des métiers, on nous prive de tous les moyens de vivre , et il n'y a plus personne de notre religion dans votre royaume qui ne songe à la retraite. » Le roi , ému à son tour, calma l'orateur en lui disant: .Vy penserai. Mais l'affaire fut portée au conseil, et, nonobstant cette promesse, la suppression des chambres mi- parties fut ordonnée. Allant jusqu'au bout dans cette voie , le gouvernement multiplia coup sur coup , dans ses
édits, les précautions de police , les mesures de surveillance, les actes d'exclusion qui contrariaient davantage les protestants et tendaient à les réduire à une sorte d'ilotisme religieux et administratif. A. la longue ils devaient évidemment se lasser d'un pareil régime et choisir entre l'abjuration ou l'exil. C'était le calcul du gouvernement, entraîné par l'opinion catholique , séduit par la conviction exagérée de sa propre force, et ce fut la faute du pays et du peuple plus encore que celle du pouvoir.
Moins ouvertement hostile à l'Eglise de Jésus-Christ que n'osait l'être l' hérésie de Calvin, plus perfide et parfois plusdangereuse,parcequ'elle séduisait les âmes sous la trompeuse apparence d'un retour à la doctrine orthodoxe, l'erreur de Jansénius, déjà réprouvée et condamnée, se développait alors tantôt sourdement, tantôt à face découverte, et la lutte religieuse, que les esprits superficiels avaient pu croire assoupie, recommençait sur un terrain nouveau et à l'aide de nouvelles armes. Repassons en peu de mots les phases de cette querelle un peu trop oubliée.
Les propositions erronées que renfermait le livre de Jansénius étaient propagées habilement par une secte composée desavants, de docteurs et de fanatiques, non moins orgueilleux que leurs maîtres. Vainement le pape les avait- il solennellement condamnés dès 1 6/£i; les héritiers et les disciples de l'évêque d'Ypres ne se tinrent pas pour vaincus et refusèrent de se soumettre à la bulle d'Urbain VIII. Durant les troubles de la Fronde ils s'étaient vus secrètement favorisés par le coadjuteur et avaient grossi outre me-