Tome y II
i544* Charles fut d’assiéger des places , afiu d’assurer ses communications avec scs convois venus des Pays-Bas et des bords du Rhin. Ces obstacles ne lui permirent pas de se porter sur Paris , comme il en était convenu avec le roi d’Angleterre.
Charles s’empara assez aisément de Commerci et de Ligiii , deux villes absolument dénuées de fortifications. Il investit ensuite Saint-Dizier : c’était une place champêtre, suivant l’expression de Mar^ tin du Bellay , et jamais on ne l’avait comptée parmi les places de guerre ; mais elle gardait un passage important sur la Marne. Louis du Breuil y commandait , ayant avec lui le capitaine Lalande, déjà signalé par la belle défense de Landrecy. Charles espérait d’emporter la place d’emblée ; il fut réduit à Passiéger dans les formes', et, comme il était dans son caractère d’abandonner difficilement ses entreprises , il s’obstina à continuer ce siège , sans consulter les règles de la prudence. .
Henri YIII débarqua dans Calais au mois de juillet. L’empereur, occupé au siège de Saint-Dizier, envoya un ambassadeur le féliciter sur son arrivée et le presser de s’avancer vers Paris. Henri redoutait des revers , marchant en avant avec ses seules forces. Aucune armée ne se présentait pour le combattre en Picardie; mab il se voyait environné de places de guerre , munies de fortes garnisons. 11 ne pouvait s’avancer sur Paris sans perdre scs communications avec Calais. 11 crut devoir , à l’imitation de son allié , s’emparer des villes à sa bien-
séance. Son armée investit Boulogne et Montreuil. 1544. L’intérêt commun disparaissait déjà devant l’intérêt particulier , effet ordinaire des coalitions. Au lieu de cette union nécessaire à l’exécution d’un vaste dessein , les deux monar||ues montraient respectivement une fâcheuse jalousie. Elle dégénéra en soupçons et en haine.
» * Fraoçoisl." était parvenu à rassembler une armée
, peu inférieure à celle de Charles-Quint. Le dauphin , évitant uue bataille dont la perte aurait mis la France en danger, se contentait de fatiguer l’empereur par des combats partiels , et de couper les chemins à ses convois. Saint-Dizier continuait à se défendre. Cette place aurait arrêté encore long-temps l’armée impériale. Un artifice , imaginé par un des ministres de l’empereur , l’obligea d’ouvrir ses portes. Ce ministre , s’étant procuré , on ne sait trop comment , le chiffre dont le duc de Guise, gouverneur de Champagne, se servait dans sa correspondance avec le comte du Breuil , lui fit parvenir une lettre dans laquelle le duc lui mandait que la prudence , forçant le roi à ne pas risquer une bataille pour le secourir , il l’autorisait à se rendre sans attendre les dernières extrémités. Cette lettre fut remise mystérieusement par un paysan à un tambour envoyé par dü Breuil au camp ennemi pour proposer un échange de prisonniers. Du Breuil et les officiers , enfermés afec lui dans la place , ne soupçonnèrent pas la fausseté de cette lettre.
Les provisions de bouche et de guerre étaient à la
i544. veille de manquer. On députa vers l’empereur Jacques de la Chateigneraye. La garnison rendit la place après quarante jours de siège, elle obtint des conditions dignes de sa valeur.
Saint-Dizier reçut dans ^s murs les troupes de l’empereur , le 1 7 août. Ce prince pouvait alors s’avancer au centre de la Champagne ; cependant l’opiniâtre résistance , éprouvée devant cette place , ne lui laissait aucun espoir de parvenir avant l’hiver auprès de Paris. La difficulté de nourrir son armée augmentait en s’éloignant de ses frontières. 11 avait perdu l’élite de ses troupes au siège de Saint-Dizier , les approches de la mauvaise saison rendaient sa situation pénible. Malgré ces obstacles , il continuait de marcher en avant. De nouveaux ambassadeurs , envoyés au roi d’Angleterre , devaient le solliciter d’avancer de son côté vers l’isle-de- France.
Pendant cette négociation , ses généraux surprirent Epernai , et ensuite Château-Thierri , où se trouvaient de grands magasins de vivres. Ce double événement répandait la consternation dans Paris. Les gens riehes abandonnaient cette capitale menacée d’un siège. Les uns se retiraient dans Rouen , d’autres dans Orléans , ou dans Tours. Le dauphin détacha huit mille hommes vers Paris , jeta une forte garnison dans Meaux , et par une marchp habile vint campér sous La Ferté, entre les Impénaux et Paris.
Charles, inspirant des terreurs aux riches Pâri-
siens , n’était pas sans inquiétude. L’armée du dauphin se renforçait chaque jour. EQe devenait supérieure à la sienne. N’osant attaquer ce prince dans son camp , il’rétrograde tout à coup vers Soissons. Le roi d’Angleterre venait de lui notifier sa résolution formelle de s’attacher aux sièges de Boulogne et de Montreuil, avant de tenter toute autre entreprise. Se croyant dégagé par cette déclaration de ses obligations contractées par le traité de Londres, il prêtait l’oreille à des propositions de paix faites par la reine de France, sa sœur, par l’entremise de son confesseur.
Ferdinand de Gonzague , de la part de l’empereur, et François Errault, successeur du chancelier de Montholon , de la part du roi , signèrent la paix , dans,Crespi. Par les piincipaux articles de ce traité, les deux monarques se restituaient toutes les conquêtes faites depuis la trêve de Nice. L’empereur promettait en mariage au duc d’Orléans sa fille aînée , ou la seconde fille du roi des Romains. Sa fille devait avoir en dot les provinces bclgiques, pour passer aux enfans mâles à naître de ce mariage ; et si le duc d’Orléans épousait la seconde fille de Ferdinand , le duché de Milan faisait son 'partage. L’empereur prenait le terme de quatre mois pour déclarer son choix entre les deux princesses. Les conditions respectives devaient être fixées dans l’année à compter du jour de la signature du traité. Il était stipulé que le roi , entrant en possession, au nom du duc d’Orléans, de la Belgi-
1544. (jne ou de la Lombardie, rendrait au duc de Savoie tous ses états , à l’exception de Pignerol et Montraélian. François I."’ renonçait à ses prétentions sur le royaume de Naples. L’empereur renonçait aux siennes sur le duché de Bourgogne. Le roi s’en- : gageait à ne donner aucnn seconrs au roi de Navarre , s’il tentait de conquérir les pays au sud des Pyrénées.
. Diverses causes avaient déterminé l’empereur à signer le traité de Crespi. Le pape paraissait extréÿinement courroucé contre lui des concessions feites aux protestans dans la dernière diète impériale , et surtout de sa promesse de convoquer un concile en Allemagne , et d’avoir autorisé des conférences publiques sur les points de doctrine ou de discipline, controversés entre les catholiques et les protestans. L’alliance contractée par l’empereur avec Henri VIII excitait aussi le ressentiment du jjontife. 11 avait envoyé à ce sujet à Charles une réprimande en forme de bref. François I.", connaissant las dispositions du pape , lui faisait les offres les plus séduisantes. Charles n’ignorait pas qu’une ligue entre le roi de France et le pape .entraînerait l’adhésion desVénitiens et des Florentins. Les états autrichiens d’Italie pouvaient être envahis. L’Espagne succombait sous le poids des impôts et des levées extraordinaires de gens de guerre. Elle demandait la paix à grands cris.
Les Turcs , ne trouvant plus d’obstacles en Hongrie , s’approchaient des frontières d’Autriche. Les
protestans, devenant de plus en plus redoutables, >544. mettaient en avant de nouvelles prétentions. La noblesse autrichienne , imitant la noblesse immédiate de l’Empire , demandait au roi des Romains le libre exercice de la religion réformée. Les Bohémiens, attachés publiquement ou en secret à la doctrine de Jean Hus , favorisaient les nouvelles opinions religieuses. 11 n’était j>as possible de prévoir où s’arrêterait l’esprit de réforme ou d’innovation.
On connaissait parfaitement en France l’état d’anxiété dans lequel se trouvait l’empereur. Chacun blâmait la paix de Crespi. N’osant condamner directement le roi , on s’en prenait aux plénijjotentiaires. Les uns lestaxaient d’ignorance, les autres de trahison, sans considérer qu’ils avaient été simples rédacteurs d’un traité dont les deux souverains dictaient les articles , et sans faire attention que ces deux souverains, attentifs à sortir d’une position fâcheuse , signaient une paix dont ils n’avaient aucune volonté d’accomplir les conditions.
Le but du roi était de secourir les villes de Boulogne et Montreuil, réduites aux dernières extré- ’ mités. En effet , les troupes flamandes à la solde de l’Angleterre ayant été rappelées après la signature du traité de Crespi , le duc de Norfolk fut contraint de lever le siège de Montreuil au moment d’entrer dans cette place. Sa division se porta devant Boulogne. Cette ville fut contrainte d’ouvrir ses portes à Henri Vllï.
Des ambassadeurs de France arrivaient alors au
44o HIST. DE FR. L' PART. LIV. XXVI.
44. camp anglais. La conduite de l’empereur affectait douloureusement le roi d’Angleterre , la conquête de Boulogne soutenait ses espérances. 11 offrit de faire la paix à condition de rester en possession de Boulogne, d’être payé sur-le-champ des sommes dues par la cour de France à celle d’Angleterre , et d’être assuré que François I.'"^ renoncerait à ses liaisons avec l’Ecosse. Ces propositions furent rejetées.- Henri s’embarqua pour l’Angleterre. Les hostilités continuèrent : elles furent peu meurtrières. Henri, n’ayant plus rien à se promettre de son alliance avec l’empereur , revint à des conseils plus modérés. Les plénipotentiaires des deux nations conclurent entre Ardres et Guines des préliminaires , dans lesquels les Anglais rendaient Boulogne, et François I.*' promettait une somme de deux millions d’or pour arrérages de pension ou frais de la guerre. Cette somme devait être acquittée dans l’espace de huit ans. Au moyen de ce paiement , Henri s’obligeait à rendre à la couronne de France la ville de Calais. Les Ecossais étaient compris dans le traité comme parties contractantes.
7. Depuis la paix de Crespi , l’empereur, voyant les princes protcslans épuisés par leurs efforts pour chasser les Ottomans de la Hongrie , se croyait en mesure d’anéantir la ligue de Smalkalde. Les deux monarques avalent promis, par une clause secrète du traité de Crespi , d’ciTlploycr leur crédit réciproque à la convocation d’un concile général, dans lequel la religion réformée devait être anathéma-
tisée : exemple de duplicité qui attriste la raison 1544. humaine.
La guerre de Hongrie arrêtait seule les résolutions de Charles-Quint. François travaillait à un accommodement entre la maison d’Autriche et Soliman. La Porte Ottomane, forcée de porter la guerre en Perse, consentit à une trêve de cinq ans. Chacun gardait ses possessions dans la Hongrie. Le roi des Romains payait au padischa des Turcs un tribut annuel de cinquante mille écus d’or.
Le duc d’Orléans mourut dans cette circonstance. Cet événement épargna probablement à l’empereur l’embarras d’ùne nouvelle violation de sa parole.
Cette mort pouvait rallumer la guerre entre François et Charles-Quint; d’autres considérations balançaient dans leur ame leurs réciproques sentimens de haine et de jalousie. La ligue de Smalkaldc donnait en Allemagne , aux protestans , une influence peu inférieure à celle de l’empéreur.
Ce prince avait donné une existence légale au protestantisme ; accordant aux princes de cette religion la liberté de conscience , jusqu’à la décision d’un concile tenu en Allemagne. Ces princes devaient cette indulgence aux ravages des Ottomans en Hongrie, et aux guerres de l’empereur contre le rôl de France.
Charlcs-Qulnt obtint d’eux des ti’oupes et de i545. l’argent ; ces secours inattendus lui procurèrent les moyens de feire une paix avantageuse avec les Fran-
44* raST. DE FR. I.« PART. LI V. XXVI.
i545. çais, et d’éloigner les Ottomans de Vienne. Ses frontières n’étant plus en danger , il onblia les services rendus. Les princes de la ligue de Smalkalde , se déclarant en feveur de Charles - Quint , avaient traité les ambassadeurs de François I.®^ d’une manière méprisante ; ce monarque désirait de se venger d’eux. Charles concerta avec lui les détails de cette vengeance : dans cette vue , il engagea Paul III de convoquer le concile de Trente; cette assemblée tint ses premières séances à la fin de l’année i345 , et dura dix-huit ans , sous les pontificats de Paul 111 , de Jules 111 , de Marcel II , de Paul IV et de Pie IV. Je parlerai de ses opérations synodales d^ns la suite.
Je me contenterai d’observer ici que les réformés^ sollicitaot la convocation d’un synode en Allemagne, dans lequel seraient discutés les points de religion controversés entre eux et les catholiques , supposaient une assemblée présidée par l’empereur et les princes de l’Empire des deux communions, et composée de théologiens nommés par les deux partis , à la portée de ceux dont l’intérêt était de dooper aux juges des lumières pour la décision de ce grand procès. Leur intention n’était pas de se mettre à la discrétion de leurs ennemis ; ib déclarèrent que jamais ils ne reconnaîtraient pour leurs juges des évêques assemblés, non pour examiner leur doctrine, mais pour la condamner; des évêques dirigés par le pontife romain , leur adversaire ; des évêques, liés par un serment d’obéissance •à ce pontife, dont les bulles avaient déjà qualifié
leurs opinions d’hérésies, et eux- mêmes d’héré- i545. tiques.
Par cette déclaration , Charles se tenait pour dégagé de ses promesses envers les princes proteslans; résolu de les combattre à force ouverte , il signe avec le pape une ligue offensive et défensive. Paul III accordait à l’empereur la moitié des revenus des églises d’Espagne pendant une année, et la faculté de vendre pour 5oo,ooo écus de biens ecclésiastiques; Paul III promettait douze mille Iiomnies d’infiinterie , cinq cents chevaux , et un subside de Î200,000 écus. Cette ligue devait rester secrète jusqu’au moment où l’on entrerait en campagne.
Une extrême circonspection était nécessaire aux protestans dans une circonstance aussi délicate , ils jouissaient de la liberté de conscience d’une manière précaire , en vertu du recès de plusieurs diètes. •L’empereur venaitde convoquer la dlètedeW orms, ils se Qattèrent d’y obtenir la liberté de conscience par un décret irrévocable. Charles-Qulnt , retenu dans la Belgique par un accès de goutte , n’assista pas aux premières séances de la diète; le roi des Romains la présidait. Ce prince déclara dans son discours d’ouverture : « que les controverses en matière de religion , entraînant des discussions trèspénible , l’empereur allait obtenir du pape la convocation d’un concile général ».
Cette déclaration , reçue avec applaudissement par les princes catholiques , causait une vlye surprise aux princes protestans. Sans entrer dans au-
1545. cune explication , ils observèrent qu’un recès formel de la dernière diète ayant réglé toutes tes matières en fait de religion , ils s’en tenaient à l’exécution de ce réglement. L’arrivée de l’empereur à Worms ne changea rien à ces dispositions , les préparatifs de Cliarles-Quint n’étaient pas assez avancés pour parler en maître ; sans laisser entrevoir ses nouvelles liaisons avec le pape , il indiqua une nouvelle diète à Ratisbonne, oîi se décideraient les points contestés, au moyen de conférences entre des théologiens des deux communions.
On ne connaissait pas à Smalkalde le traité conclu entre François 1.'’^ et l’empereur ; mais les supplices auxquels étaient livrés les réformés de France ne permettaient pas aux réformés d’AUem.àgne de compter sur la bonne volonté du roi.
Jean Chauvin, plus connu sous le nom de Calvin , naquit à Noyoh le 10 juillet i5og; il écrivait mieux que Luther, et parlait plus mal. Tous deux laborieux, durs et emportés , brûlèrent de se signaler , et d’obtenir cette domination sur les esprits qui transforme un théologien en une espèce de conquérant. La doctrine de Calvin dont je parlerai dans les livres suivans , dilférait en plusieurs points de celle de Luther. Les sectateurs de cette doctrine furent d’abord nommés sacramentaires en France. Le roi , s’appuyant de cette différence de nom , prétendait que les supplices dans lesquels on les Lisait périr ne nuisaient pas à sa prédilection en faveur des protestans d’Allemagne. Cette perfide
distinction ne pouvait les tromper j ils regardaient i545. le roi de France comme le plus acharné de leurs persécuteurs. Une scène affreuse les confirma cette année dans leur croyance.
François I.*' devenu infirme , s’occupait de la police intérieure de son empire : on se flattait de voir quelques années d’un règne pacifique et fortuné succéder aux plus longs et aux plus fâcheux désastres. Une fermentation , occasionnée par les opinions religieuses , dissipa de si douces espérances : le calvinisme naquit en France.
A la cour brillait la reine de Navarre , Marguerite , tendrement chérie de François I." son frère.
Le palais de Marguerite était le temple des muscs et l’asile de ceux qui les cultivaient. Des sa vans y semèrent les opinions de Calvin. Cette princesse leur accordait une protection décidée. On se souvient comment Jules II avait osé dépouiller par une bulle Jean d’Albret de la Navarre. Marguerite vouait aux successeurs de ce fougueux pontife une haine implacable. Ce motif poussa la maison d’Albret et ensuite la maison de Bourbon dans le parti réformé. Le suecès avec lequel les princes protestans s’étaient emparés des bi^s ecclésiastiques en Germanie, entraînait un grand nombre de seigneurs français vers la réforme, dans l’espoir d’obtenir les mêmes avantages. La crainte de ce dépouillement excitait merveilleusement les clameurs du clergé. Les prélats , les prêtres , les moines ci-iaient de concert à l’impiété , à l’athéisme ; ils
1545. obtenaient des édits sanglans contre les réformés.
Parmi ces persécutions , il en fut une dont le caractère inconcevable d’atroçité inspire un étonnemeut mêlé d’effroi.
\ Sur les hautes montagnes , entre la Provence , le
Dauphiné et le Piémont, les infortunés descendans des Albigeois ou Vaudois , chassés par les inquisiteurs des plaines du Languedoc, s’étaient soustraits aux recherches de leurs ennemis. Ils habitaient un graud nombre de bourgs^ de villages dans les vallons formés par les anfractuosités des Alpes. Le président de Thou rend justice à la vie innocente de ces agriculteurs ; il nous les représente patiens dans les plus rudes travaux , justes, sobres, ayant les procès en horreur, payant sans murmures les impôts à l’état , et les cens aux seigneurs de leurs communes. Leur unique occupation était de cultiver les terres défrichées par leurs mains, et de garder leurs troupeaux dans les montagnes. Us s’assemblaient chaque dimanche et priaient Dieu en commun suivant des usages antiques. Ceux qui fréquentaient les viUes voisines, pour faire des échanges , connaissaient seuls l’existence des évêques et du edfte catholique. Us jouirent durant plusieurs siècles de cette obscurité et de cette paix attribuées à, la lassitude des guerres contre les Vaudois.
Quand l’esprit humain s’est emporté long-temps aux dernières fureurs , il mollit vers la patience , vers l’iudulgence j oq voit celte disposition dajis
chaque particulier comme dans les nations entières. i S/jS.
Vers l’an i535, le bruit de la réformation introduite en Allemagne retentit dans les Alpes.
Les réformés de Genève y envoyèrent des ministres , alors les Vaudois furent trop connus. Les édits de François I.®”’ condamnaient les sacramen- • taires au feu. Les Vaudois, Outre leurs habitations cachées dans les montagnes, possédaient, dans le Comtat Venaissin , la petite ville de Cabrières, et dans la haute Provence , celle de Mérindol et plusieurs villages. Le parlement de Provence , écoutant les délations de quelques moines, décerna,' en i54o, un décret de prise de corps contre dixneuf habitans de Mérindol ; ils se cachèrent dans le creux des rochers. Le parlement les bannit à perpétuité , et attendu , ajoutait l’arrêt , que le bourg de Mérindol est notoirement la retraite des individus attachés à des sectes damnables et réprouvées , la cour ordonne que ce lieu sera rendu désert et inhabitable , toutes les maisons seront bridées et démolies , les habitations seront rasées a deux cents pas a la ronde. Les colons éperdus députèrent plusieurs d’entre eux vers le cardinal Sadolet , alors résidant dans son évêché de Girpentras. Ce savant les reçut avec bonté, il s’intéressa en leur faveur auprès du commandant des troupes françaises en Piémont. Le comte de Grignan, gouverneur de Provence, fut chargé de prendre des renseignemens à leur sujet ; il répondit : « Si ces hommes errent sur quelques points
1 545. de religion , ils sont irréprochables dans leur conduite ; toute leur ambition se borne à mettre en valeur des terres en friche à force de travaux ; l’abondance est répandue dans les lieux habités par eux ; leur industrie enrichit les propriétaires qui leur donnent leurs terres à cens ; une terre , affermée auparavant quatre écus par an, en rapporte jusqu’à cent : on ne peut les molester sans priver le roi de sujets utiles ». Sur ces observations envoyées à François I."", ce prince accorda aux Vaudois des lettres de grâce ou plutôt de surséance , leur ordonnant de se présenter devant l’archevêque d’Aix, pour être réconciliés à l’église.
Un peuple simple et agreste abandonne difficilement des opinions religieuses sucées avec le lait; la constance ou , si on veut , l’opiniâtreté de ces montagnards irrita le parlement de Provence. Cependant ils n’éprouvèrent aucune persécution durant plusieurs années.
En 1 545 , Jean Megnler , baron d’Oppède , fut nommé premier président au parlement d’Aix; il joignait à cette charge celle de commandant en Provence , en l’absence du comte de Grignan. Ce magistrat avait , dit-on , des sujets de haine personnelle contre les Vaudois. Un de ses fermiers , lui ayant dérobé le prix de son fermage , se cachait parmi eux , et la comtesse de Cental , devenue riche pour avoir peuplé ses terres d’habitations vaudoises , lui refusait sa main. Il jura leur perte : de faux rapports sur leur compte déter-
minèren t
minèrent François 1.®' à permettre au parlement^ i5^5. de procéder contre eux, quitus in eos legitus agatur , dit de Thou.
Des malheureux , dont le domicile était chaque jour violé par des visites inquisitoriales, finirent par s’attrouper. Us pillèrent , dit-on , un couvent de carmes. D’Oppède , aggravant ce délit , accusait les Vaudois de vouloir se rendre indépendans à l’exemple des Suisses , de fortifier des lieux de difficile accès , de préparer des amas d’armes. 11 obtint des troupes pour fiiire exécuter les arrêts du
parlement.
Trois mille hommes sont chargés de cette expédition ; d’Oppède marche à leur tête ; l’avocat-général Guérin fait l’office de major-général. Cette petite armée avait été levée dans le Piémont et dans la Provence, sous prétexte d’être embarquée à Marseille. Les Vaudois n’en furent alarmés qu’en apprenant la marche des troupes vers leurs agrestes demeures. On dut connaître alors la fausseté et la
noirceur des bruits répandus sur leurs prétendus . préparatifs militaires. Ces hommes trop opiniâtres, appelés par le déclamateur Maimbourg une canaille révoltée , ne songeaient pas à la révolte, puisque aucun d’eux ne se défendit. Des cris aigus et lamentables, portés dansyn moment de village en village, avertirent ceux qui voulaient conserver leur vie de fuir promptement dans les montagnes. La surprise , la douleur , le désespoir , jetèrent d’abord lesesprits dans l’abattement et. une sorte d’abandon; Tome y'II. ‘ 29
. 45o HIST. DE FR. I.‘ PART. LIV. XXVI.
i5/|6. le désir naturel de conserver ses jours, la crainte de voir égorger les objets de sa tendresse prennent le dessus; tout fuit, hommes, femmes, en£ms, vieillards ; chacun se chargeant au-delà de ses forces de ce qui pouvait être transporté. D’Oppède et Guérin courent de village en village. On amenait les prisonniers devant Guérin ; il leur faisait réciter le Pater Noster et ve Maria^ s’ils récitaient mal
ces prières , il criait : Toile et crucijige, il les faisait fusiller à ses pieds. On brûle les maisons , les granges , les moissons , on poursuit les fugitif à la lueur de l’embrasement. 11 restait dans Cabnères soixante hommes en état de porter les armes , et un grand nombre de femmes et d’enfans. Ils fermèrent les portes, non dans l’idée de soutenir un siège, mais d’obtenir une capitulation. D’Oppède ignorant leur faiblesse promet la vie sauve. A peine signée, cette capitulation est violée; tous les hommes sont conduits dans un pré voisin et ma^crés ; les femmes partagent le même sort: La ville est réduite en cendres. Tous les bourgs , tous les villages furent incendiés ; quand les flammes s’éteignirent, . cette contrée , auparavant heureuse et florissante , n’offrait plus qu’un désert abreuvé de sang.
Quelques habitans échappés à la mort se réfugièrent dans les pics les plus inagcessibles des Alpes, vers les sources du Pô et de la Dora. François 1.'' eut horreur de cette barbarie; l’arrêt, dont imprudemment il avait ordonné l’exécution , condamnait à mort dix-neuf hérétiques. D’Oppède et Guétin avaient massacré des milliers d'infortunés. Ains
on trompe les rois. François I.*’’ ordonna eu mou- 1 545. rant à son fils de ne pas laisser impunie une atrocité sans exemple par les circonstances juridiques dont elle avait été environnée.
Les seigneurs de ces terres dévastées , privés de leurs revenus par les suites de ce massacre , se pourvurent contre les présidons D’Oppède et Lafont , et çontre l’avocat-général Guérin. La connaissance de ce procès criminel fut portée au parlement de Paris. Les trois accnsés furent enfermés dans les prisons de la Conciergerie. On plaida cette cause pendant cinquante audiences. Enfin, le i5 février 1 55a, Guérin eut la tête tranchée. De Thou nous apprend que le crédit de la maison de Guise sauva les deux présidens du supplice qu’ils avaient mérité.
Ces massacres arrivèrent en i545 ; ils inspirèrent une exécration générale , elle contribua à diminuer la rigueur des persécutions éprouvées par les réformés en France. Le roi , à l’instigation du cardinal de Tournon et de plusieurs autres évêques , avait décerné un grand nombre de commissions aux magistrats du parlement de Paris. Ils devfiient se .répandre dans les provinces, et afin qu’aucun réformén’échappât à leurs recherches, des monitoires publiés dans les paroisses enjoignaient aux fidèles, sous peine d’excommunication, de dénoncer tous Içs fauteurs des nouvelles opinions rchgieuses. Les commissaires eurent honte eux-mêmes de leur çpnniiission , elle ne fut pas exécutée. Le chancelier Oli-
>545. \ier, successeur de François Errault, fît renvoyer j>ar une loi la punition du crime d’hérésie à la correction des évêques. Ib abusèrent dans la suite de ce .pouvoir ; mab durant les dernières années de François I.*"^ cette déposition rendit quelque tran-
quillité aux réformés de France.
1646. Luther était mort à Eislebe, lieu de sa nâbsance, le 18 février 1 546, dans la soixante-trobième année de son âge. Destiné à opérer une grande révolution , jamais homme ne fut peint avec des couleurs plus opposées. Les uns , indignés de b hardiesse avec bquelle sa main osa renverser ce que leurs préjugés appebient sacré et inviobble , lui imputèrent toute b perversité dont l’homme est capable. Les autres , dans les transports de leur admiration , le considérant comme le flambeau de l’églbe , environnèrent ses actions de cet enthousbsme , inspiré par b religion envers les hommes favorbés particulièrement des dons célestes. Le " jugement de b postérité doit se régler sur b conduite de ce réformateur , et non sur. b censure ou les éloges exagérés des contemporains.
Ayant cru découvrir b vérité , il joignit à beaucoup d’habileté pour sa défense une activité infatigable pour en accélérer lës progrès , une grande pureté de mœurs , une régularité de vie , et un parbit désintéressemen t. Supérieur à tontes les considérations personnelles , il abandonnait à ses disciples les honneurs et les revenus des églises , se contentant de son état de professeur dans l’univer-
site de Wittemberg , et de pasteur de celte ville , » 546. avec de modiques appointemens. L’excessive fierté de sou caractère diminuait Téclat de ses belles qualités. Sa confiance dans ses opinions tenait de l’arrogance ; son courage à les soutenir tenait de la témérité. La fermeté , avec laquelle il ne sc départait jamais de ce qu’il avait avancé, pouvait être regardée comme une obstination condamnable ; son zèle à confondre ses adversaires ressemblait à une fureur aveugle , elle s’exhalait souvent en injures grossières. Luther invectivait contre ceux qui ne pensaient pas comme lui , sans égard au rang on au mérite. Ni la tiare pontificale de Léon X, ni la dignité royale de Henri YllI , ni les talens et l’érudition d’Erasme , ne purent les garantir des injures dont il accablait les Telzel et les Eckius, ses adversaires ordinaires.
Cependant cette indécence ne doit pas être imiquement attribuée au caractère fougueux de Luther ; c’était en partie le vice de sou siècle. Dans un temps où l’on ignorait ces maximes , dont les douces leçons , réprimant sans cesse les passions haineuses , embellissent la société humaine , la chaleur des disputes devait être extrême ; les émotions fortes s’exprimaient sans délicatesse. Les ouvrages des savansse composaient en latin, ils s’autorisaient par l’exemple ^ anciens écrivains latins . et grecs à percer leurs adversaires des railleries les plus insultantes.
Quand il s’agit d’apprécier le caractère d’un
6. liomme , il faut se reporter au siècle dans lequel il a vécu. Les expressions, dont nous sommes révoltés dans les ouvrages de Luther , ne paraissaient pas répréhensibles aux yeux de ses contemporains. Nous lui reprochons aujourd’hui des excès , dont plusieurs contribuèrent à l’avancement de son immense entreprise. Pour réveiller leshom- , mes plongés dans l’ignorance et la superstition, il fallait des paroles volcaniques j de douces invitations n’auraient pas remué des âmes apathiques. Un esprit moins audacieux aurait redouté les dangers bravés et surmontés par Luther.
Vers la fin de sa vie , ses infirmités , sans affaiblir ses talens et son courage , altérèrent son tempérament J il devint plus chagrin , plus colère, plus impatient dans les contradiction!. Sa fermeté le suivit aux approches de son dernier instant. Il entretint ses amis du bonheur réseiTé aux justes dans une vie à venir, avec une ferveur édifiante. La nouvelle de sa mort fut reçue par les catholiques avec une joie indécente ; elle découragea ses disciples. Les uns et les autres ne croyaient pas sa doctrine assez enracinée pour se soutenir sans la main qui en avait jeté les premières semences. L’électeur de Saxe fit célébrer ses funérailles avec beaucoup de pompe. Il laissa plusieurs enfaus de sa femme Catherine Bore. Ses descendans, sur la fin du dix-huitième siècle, occupaient encore en Saxe des places distinguées.