CHAPITRE XXI
Propositions faites à la reine par les chefs des réformés pour affermir la paix.
Cette perspective aveugla les protestans, parce qu’ils brûlaient du désir de secourir leurs frères opprimés dans les Pays-Bas , et de réprimer l’intolérance barbare de Philippe 11.
Coligny, après avoir conféré plusieurs fois avec le maréchal de Cossé , voulant pénétrer plus avants dans les secrètes intentions de la cour, chargea son neveu Teligny, le capitaine Briquemaut et le conseiller au parlement de Toulouse , A rnaud de Cavagne , de faire de sa part quelques représentations au roi et à la reine mère. Ces députés , après avoir assuré que la reine de Navarre, les princes et l’amiral , étaient dans une impatience commune de se présenter aux pieds du trône, observaient que, malgré toute leur bonne volonté, la prudence les avertissait que venant à la cour , ils , se remettaient
64 HI5T. DE ¥R., II*. P,, L. IV, ' d’eux-mémes à la discrétion de leurs mortels ennemis , si le cardinal de Lorraine et le duc de Guise n’étaient pas éloignés des affaires. Ils témoignaient aussi que la défiance des princes diminuerait, s’ils voyaient rétablir dans l’exercice de sa charge le chancelier de l'Hôpital , homme constamment ennemi des partis violens. Ils demandaient encore que le marquis de Villars j créé amiral de France depuis l’arrêt du parlement rendu contre Co-^ ligny , et privé de cette charge par l’édit de pacification , ne fût pas nomme lieutenant j ral du prince de Bearn, dans le gouvtj ment de Guienne , mais que ce pripcc liberté de choisir à son gré ; qu’on rendis au prince de Coudé le château de Saint-Valéry , dont le comte d’Apchon s’était emparé durant les troubles ; que le frère naturel du prince de Bearn obtint l’évêché de Commingés , et que la reine de Navarre possédât en touté souveraineté le comté d’ Armagnac. Ils firent plusieurs autres demandes , moins dans l'espoir de les obtenir , que de pénétrer , à la faveur des réponses faites à çes divers articles , les vues les plus cachées de la reine mère. ’ îc : V Ce projet n’échappait pas à la finesse de Catherine de Médicis. Les députés furent reçus avec les témoignages les plus flatteurs d’afieclion. La cour avait résolu d’employer envers eux les mêmes # artifices qu’ils mettaient en
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usage pour la sonder (i). Après avoir rejeté faiblement ces propositions pour ne pas augmenter leur défiance par une facilité trop marquée, la reine mère finit par accorder une partie des demandes de Coligny , et de donner de bonnes espérances sur le reste.
' On accorda à la reine de Navarre là libre souveraineté du comte d Armagnac 5 on donna au frère naturel du prince de Bearn plusieurs revenus ecclésiastiques , en compensation de l’évéché de Comminges; le marquis de Villars eut ordre de suspendre son voyage de Guienne ; le château de Saint - Valéry en Caux fut restitué au prince de Condé } quant au rappel du chancelier de l’Hôpital on s’en dispensa , sous prétexte de sa mauvaise santé qui ne lui permettait pas de supporter le poids et la multiplicité des affaires. L’éloi-> gnement de la maison de Lorraine était la plus délicate des prétentions des réformés ; on leur donna à entendre que sur ce pointla volonté du roi était bien d’aCcord avec la leur, mais qu’il fallait attendre des conjonctures favorables , et qu’il serait dangereux de dépouiller , sans aucun prétexte plausible , des hommes aussi puissans, des charges ét des honneurs dont ils étaient revêtus depuis longtemps. . ....
( 1 ) Davila', Hist. des Guerr. civ. de France, liv. 5.
Tom. Il j 2 e . part. 5
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Teligny, Briquemautet Cavagne , revinrent à Ja Rochelle , avec les conditions qu’ils avaient obtenues , et plusieurs interprétations du dernier édit très - favorables aux réformés. Le roi écrivait de sa main à l’amiral : sa lettre por-t tait tous les caractères de la sincérité. 11 lui montrait beaucoup d’empressement de le voir et de le consulter sur des projets de guerre y qu’on savait être très-agréables à son parti. Ces artifices , accompagnés des expressions de la plus entière confiance , conduisirent enfin Coligny à la cour j c’est tout ce qu’on voulait alors.. ■
Un autre appât non moins séduisant, et qui fit taire toutes les alarmes, fut le mariage du prince de Bearn et de Marguerite , sœur de Charles, proposé par le roi lui -même. Birpn qui venait d’être (i) nommé grand maître de l’artillerie , fut chargé des premières propositions de cette alliance.
Ces opérations politiques étaient conduites avec tant d’art , que non-seulement elles séduisirent les chefs des réformés, mais quelles alarmaient les puissances catholiques. Le pape ( 2 ) refusait d’aeçorder les dispenses nécessaires
( 1 ) Mdm. de la reine Marguerite. Hist. de Mathieu toœ. 3. *
. ( 2 ) On lit dans la vie de Pie V , par Girolatno Catena , imprimée en i588, que Châties assura le nonce
CHARLES SlAXïMÏLTEtfJ è'f pour le mariage projeté. Philippe II n’était pas moins inquiet des desseins de la cour de France j il apprenait que des troupes se rassemblaient Sur les frontières de Picardie , et que ces troupes, commandées par des capitaines réformés, disaient hautement qu’elles devaient passer dans les Pays-Bas au secours des peuples soulevés contre la domination. espagnole (i); le duc de Savoie témoignait aussi des appréhensions. La comtesse d’Entremont, qui possédait de grands biens dans ses états, venait d’épouser l’amiral de Coligny , resté veuf de Charlotte de Laval , sa première épouse. La comtesse , malgré la défense du duc de Savoie, s’était rendue à la Rochelle pour célébrer son mariage. Le duc de Savoie craignait que le crédit de Coligny ne rendît quelques services à uri petit nombre de réformés , cachés dans les hautes montagnes entre la Savoie et lo * Piémont.
Les Guise (2) , de concert avec le roi , af-
qu’il ne faisait le rnarisge de Marguerite . que pour avoir une occasion d’exterminer tous les protestons; qu’il voulut donner au prêtai italien une bague pour assurance du crime qu’il méditait. Que le nonce refusa ce gage, mais qu’après la journée de la Saint-Barthelemi , Charles lui envoya cette bagne pour marque de la foi de ses sermens.
( 1 ) Guickenon., Hist. générale de la maison de Savoie.
(a) Davila, guer. eiv. de France , liv. 5.
fectaient d’être mécontens de la conclusion delà paix, des faveurs dont on comblait les réformés, et surtout du mariage du prince de Béarn avec la sœur du roi. Cette princesse avait été d’abord destinée à Sébastien , roi de
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du Portugal (i) -, et c’était une des conditions’ auxquelles le roi d’Espagne avait consenti au mariage d’Elisabeth d’Autriche avec le roi.
Sébastien avait même envoyé, à Paris, un am>-. bassadeur pour faire la demande de Marguerite: des intrigues de cour rompirent cette négociation. On assure que le duc de Guise té* moignait la plus vive passion pour celte princesse, et qu’elle l’écoutait favorablement j on dit même que cette intrigue ayant été poussée si loin qu’ils s’étaient donné des promesses de mariage , le cardinal de Lorraine conseilla à l’ambassadeur du Portugal de cesser toutes poursuites , parce que Marguerite étaildestinée au duc de Guise son neveu.
Au surplus , soit que le temps ou l’inconstance eussent éteint la passion du duc de' Guise , ou que , par les conseils de son oncle , il Sacrifiât son amour à la vengeance qu’il mér ditait contre l’amiral , il se conforma en cette occasion aux volontés du roi , sans cacher soit
'-if.
(i) Metm. de la reine Marguerite, liv. i, Mathieu * inaï. iv. 6. - ’
CHARLES MAXIMILIEN. 6g dépit, capable d’augmenter la confiiflbcc des chefs des réformés.
La cour fit le voyage de Blois pour être plus à portée' de négocier avec la reine de Navarre , qui continuait de résider dans la Ro- , chelle. Les conditions du mariage furent bientôt réglées ; l'amiral parut à la cour accompagné d'une suite nombreuse. Ce fut un spectacle remarquable de voir ce guerrier célèbre , qui avait blanchi dans le tumulte des armes, tom-. ber aux genoux du roi et, les yeux humides, l’assurer de son entier et inviolable dévouement; mais la duplicité de Charles fut encore plus étonnante. 11 donna plusieurs fois le doux nom de père à celui qu’il destinait à une mort cruelle.
Ces marques éclatantes d’affection furent accompagnées de largesses magnifiques. Le roi fit compter à l’amiral sur son épargne la somme de cent mille francs , pour l’indemniser des pertes par lui essuyées durant la guerre. Il lui accorda, pour une année , les revenus du cardinal de Ch&lillon , son frère , mort depuis peu en Angleterre. Enfin , les autres amiraux avaient toujours cédé le pas aux maréchaux de France, quand la charge de connétable était vacante 5 il fut décidé qt*e Coligny aurait séance dans le conseil après le duc de Montmorency* doyen des maréchaux. On remit sur le tapis le projet de la guerre contre l’Espagne; le comte
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~~ de Schomberg fut chargé d'engager les princes protestans d’Allemagne à fournir des troupes, au moyen des subsides payés par la cour de France. L’amiral était l’ame de ces négociations. 11 obtint la permission de faire un court séjour dans sa terre de Cbàtillon-sur-Loing; il devait ensuite revenir à Paris , pour mettre la dernière main aux mesures prises.