CHAPITRE XXIII
Mort de la reine de Navarre , Jeanne d' Albrct. Mariage du roi de Navarre avec Marguerite de France.
Pendant les préparatifs du mariage, la reine de Navarre , Jeanne d’Albret , mourut presque subitement le 10 août. Le temps de la mort de cette princesse, les massacres qui la suivirent, l’embarras que son mâle courage aurait pu don^ ner à la cour, enfin la nature de sa maladie , qui commença après avoir acheté des gants chez un parfumeur , nommé René , venu de Florence à la suite de Catherine de Médicis, tout cela fit croire à un empoisonnement. D’Aubigné, eu donnant ce faitjjour certain (1) , trace un bel éloge de cette princesse , n’ayant de femme que la douceur et la beauté , Tante entière aux choses viriles, l’esprit puissant aux grandes affaires , le cœur invincible aux grandes adversités (a).
(1) D’Aubigné, Hist. Univers.
(2) Hist. de Henri-rle-Grand , pag. 3 o.
Apres les funérailles de Jeanne d’Albret , le prince de Bearn prit le titre de roi de Navarre, et je le nommerai ainsi dans la suite. On différa de quelques jours son hymen pour laisser passer Je temps du plus grand deuil.
Cette cérémonie fut célébrée le 18 août ; la veille, les deux époux avaient été fiancés par le cardinal de Bourbon. La princesse convient elle-même dans scs mémoires, qu’elle avait une répugnance invincible pour le prince destiné à devenir son époux (i) ; il parait que cette répugnance venait des principes religieux. Davila assure que le cardinal de Bourbon ayant demandé (i) à Marguerite si elle prenait le roi de Navarre pour son époux , elle ne proféra pas une seule parole , mais que le roi son frère lui fit baisser la tète d’un coup de main; on prit ce geste pour un consentement.
Quand les liens solennels du roi de Navarre avec la princesse Marguerite furent consacrés à la face des autels , toute crainte parut entièrement cesser parmi les réformés ; ils rendaient grâces au ciel dans leurs temples d’avoir touché le cœur du roi Charles et de sa mère.
La prudence de l’amiral fut enchaînée ; les germes des soupçons s’éteignirent dans l’ame
(i) Mcm. de la reine Marguerite , liv. i.
(a) Davila, Gucrr. civ. de France, liv. 5.
de ce guerrier trop loyal , trop vertueux pour apercevoir la trahison , le crime au milieu de l’abandon et des plaisirs d’une alliance auguste. ,
Cependant les Rocbellois persistant dans leurs défiances , refusaient d’admettre dans leurs murs un gouverneur et une garnison catholiques.
„ La mort de la reine de Navarre , regardée paf eux comme un présage sinistre des plus grands malheurs, augmentait leurs inquiétudes; ils exhortaient l’amiral de se défier des caresses de la cour; le même conseil lui était donné de toute part. Un capitaine réformé , nommé Langoiran t prenant un jour congé de lui , et l’amiral voulant connaître pourquoi il se retirait : « C’est, dit Langoiran , parce qu’on nous traite trop bien ; cet accueil peu naturel ne me paraît pas debonaugure; j’aime mieux me sauveraveç les fous, que de périr avec ceux qui se croient trop sages. »
Coligny répliqua : « Pour moi , je préféré d’être tué , si tel est mon sort , au pénible sentiment de me défier toujours des paroles données et reçues à la face de la nation ; la vue des assassins ne me ferait pas changer d’avis : je n’ai plus de soupçons; si j’en avais, je les arracherais de mon ante. »
Charles , après avoir fait mentir toute la journée ses yeux , ses gestes, sou accent et scs paroles, demandait le soir à sa mère en riant,
' CHARLES MAXIMILIEN. ' 7 5 s'il avait bien joué son rôlet ( 1). C’était à vingt ans que ce prince poussait la dissimulation à un point si inconcevable ; il avait appris à cet âge l’art funeste d’inviter les caresses des réformés par les siennes pour fasciner leurs yeux. Comment ceux qui se mettaient le plus en garde , auraient-ils conservé des doutes devant cet air affable , ouvert , apanage heureux de nos jeunes années , symbole de la candeur et de l’innocence? Cependant cet air affable, ouvert, voilait le massacre, opprobre éternel de nos annales.
Tous les symboles de la franchise et de la sincérité accompagnaient avec tant d’artifice les bons traitemeus dont on accablait les réformés , que la mort de la reine de Navarre ne tira pas leurs principaux chefs de leur sécurité profonde j ils l’attribuèrent à une fluxion de poitrine , occasionnée par les fatigues qu’elle se donnait pour faire de ses mains les apprêts de l’hymenée de son fils. Les jours se passaient en festins , en danses , en joutes j et tandis que la gaîté et le tumulte des fêtes remplissaient tous les cœurs d’une vive allégresse ; tandis que Jes réformés se flattaient que les anciennes discordes s’éteignaient absolument , Charles, le duc d’Anjou, Catherine de Médicis , Birague,
(i) Daniel, Hist. de France, tom, 6 .
Gondi , Tavaunes , retirés dans le fond du Louvre, déterminaient les dernières mesures pour égorger sans résistance les malheureuses victimes qui dansaient, ivres d’une folle joie. 1
Massacre de la Saint- Barlhelemi.
JVThser ai rapporte que Charles témoigna d’abord quelque répugnance à résoudre définitivement le massacre général des réformés ; mais que s’y étant enfin déterminé , il ajouta, enjurant à son ordinaire : « Eh bien ! puisqu'il lé faut , je ne veux pas qu’il reste un huguenot en état de me reprocher un jour les ordres que je viens de signer. »
Pardonne, lecteur; ma main se refuse à tracer les horribles circonstances d’une action abominable qui , selon l’expression de Perefixe , n’avait jamais eu et ne saurait avoir rien de semblable. On dit que le chancelier de l’Hôpital, apprenant dans sa retraite l'affreuse nouvelle des massacres de la Saint-Barthelemi , s’écria avec le poète Stace :
Excidat ilia dies.... nec postera credant scecula .
La mémoire de cet événement doit être per-