CHAPITRE XIII
Catherine de Médicis , visitant les provinces méridionales de France , tente de ramener le roi de Navarre à la cour. ' .
Tandis que le roi se livrait à une vie molle et oisive ; qu’on le voyait figurer dans un bal, ouvrant son pourpoint, découvrant sa gorge ornée d’un collier de perles, de trois collets de toile, de deux à fraises, et d’un renversé à la manière des femmes de la cour j qu’il satisfaisait tour à tour les goûts, les uns frivoles, ridicules, les autres abominables, la discorde continuait à dévorer la France. Les réformés avaient reçu la paix de Henri 111,
mais la ligue, plus puissante que ce prince, " les menaçait perpétuellement d’une destruction 7 inévitable. Lesdiguières, chef des protestans de Dauphiné , réfléchissant que Montbrun , sous lequel il avait appris le métier des armes , étant tombé entre les mains des catholiques , avait été condamné à mort par le parlement , malgré la parole qui lui avait été donnée lorsqu’il rendit les armes , n’osait désarmer.
Les ligueurs insultaient les réformés lorsqu'ils sc rendaient dans leurs temples , et souvent des injures on en venait aux coups. La guerre se continuait sous divers prétextes dans le Languedoc et dans la Guienne.
Pour éteindre ces foyers de discorde , la
reine mère résolut de parcourir les provinces
méridionales. Elle était accompagnée d’un i 5 7^* nombreux cortège et de sa fille Marguerite , qu’elle voulait remettre à son époux ( 1 ).
Arrivée à Bordeaux , elle envoya des députés au roi de Navarre , pour proposer une conférence. Elle eut lieu dans Nérac , où s’étaient rendus le cardinal de Bourbon , oncle du roi de Navarre , le maréchal de Biron et le comte de la Mothe-Fénelon. Ces trois négociateurs employèrent en vain les ressources de
(1) Mém. de la reine Marguerite, liv. 3 . Lettre du roi de Navarre aux églises réformées, datée de Nérac, le 10 octobre 1578.
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leur esprit pour engager le roi de Navarre et le prince de Condé de revenir .à Paris. Tous les écrivains s’accordent pour blâmer le roi de Navarre dans cette occasion. Les uns l’accusent d’opiniâtreté inconcevable , d’autres observent qu’il semblait plus conforme à sa dignité et môme à’ ses intérêts ( 1 ) , de préférer à la vie errante et’ vagabonde d’un chef de parti , les solides avantages dont on eût payé son retour à la cour, s’il eût voulu se réconcilier sincèrement avec le roi ; niais quand l’expérience de la St.-Barthelemi n’aurait pas détruit toutes les insinuations de Catherine de Médicis , ce prince pouvait-il ignorer les dispositions des ligueurs. Henri 111 s’étant déclaré chef de la ligue , semblait Stipuler pour elle $ mais cette circonstance ne pouvait rassurer personne. Le but de la ligue étant principalement la destruction de la religion protestante 5 Henri , en faisant la paix avec les protestans, non-seulement s’étail écarté de l’esprit de l’association , mais il devait être regardé par les ligueurs comme un déserteur soumis aux peines prononcées contre ceux qui s’étaient départis delà sainte ligue , lesquels devaient être poursuivis comme ennemis de Dieu et traitres à leur patrie.
( 1 ) Davila, Guerr. civ. de France, liv. 6.
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Cependant (1) , on convint de quelques cclaircissemens au sujet de plusieurs articles de la pacification , dont l’interprétation occa-, sionnait de nouveaux trouhles. Plusieurs nou-, velles places de sûreté furent accordées aux ( réformés. Les principales étaient Figeac , Puy-. mirol , et Bazas en Guienné , Alais , Sommières et Lunel en Languedoc (2)*
Catherine de Médicis prit une autre tôurnum pour tâcher d’attirer à la cour les chefs des pro-j testans. Connaissant l’empire de la vanité sur les hommes, et surtout sur les Français , elle engagea son filsàinsritueiTordre du St.-Esprit, dans lequel les catholiques seuls pourraient être admis. Elle espéra que pour entrer dans cet ordre , un grand nombre de grands seigneurs, abandonneraient la réforme , et que les catholiques seraient liés à son fils par un serment ( 3 ) dont les dispositions sembleraient annuler celui qu’ils avaient prêté au duc de Guise en entrant dans la sainte ligue ; mais cet appât no produisit pas l’efl’et attendu j il n’attira ni les, catholiques ni les protestans. Les premiers mé-
(1) Combat de Câilus, de Maugiron et de Livarot, contre d’Anlragues , Ribeiran et Schombert. Cailns et ' Mangiron furent tues.
(2) Daniel , Hist. de France , tom. 6. . ''
( 3 ) Le Laboureur, Addit. auxmém. de Castelnau. ;
Tom. H j aP. part. ia
I78 HIST. DE F^R. , II*. P., L. V. prisaient ( 1 ) le roi , à cause de sa vie scandaleuse ; les seconds le détestaient comme l’auteur de la St.-Barthelemi. Tous , voyant dans sa personne un prince faible , débauché , et bassement hypocrite , le bravaient tour à tour ( 2 ).
La ligue prenait les accroissemcns les plus redoutables. Les Guise avaient gardé jusqu'alors quelques mesures; ils jetaient entièrement le masque. On verra dans la suite la cour de Madrid jouer un grand rôle dans les guerres civiles de France. Philippe 11, héritier des prétentions de son père à la monarchie universelle , se flatta de faire de la France une des provinces de son empire , ou du moins de la donner en dot à sa fille Claire-Eugénie ; mais ces prétentions , nées de l’horrible anarchie dans laquelle la France fut si long-temps plongée , ne pouvaient se développer alors. J'ai déjà observé, qu’en formant des liaisons politiques avec les ligueurs , le cabinet de Madrid, eut d’abord seulement en vue d’empècher les
(1) Millot, Élém. de l’Hist. de France, l'om. 3 . I (a) La première cérémonie de l’ordre du Saint-F,sprit eut lieu le premier janvier Renault, Ahr. rhion.,
tom. 2. Combat du vicomte deTureuno, depuis maréchal de Bouillon , et du baron de Salignac , contre le* deux frèrès Duras et Durf'ort.
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réformés français de secourir les Flamands , insurgés depuis long-temps contre l’Espagne, et qui devenaient insensiblement une puissance.
APITRE XIV.
Troubles des Pays-Bas.
,IiES dix-sept provinces des Pays-Bas ayant formé autrefois des étals séparés , comme je l’ai observé précédemment , chacun de ces états conservait des lois particulières. Le gouverue- - ment de chaque province se trouvait isolé. Une longue habitude familiarisait les Belges et les Bataves avec cette espèce de chaos politique. Maximilien et Philippe , les deux p'emiers princes autrichiens qui jouirent de l’héritage de la maison de Bourgogne , ne se crurent pas en état de rien innover. Charles-Quint eut le projet de former des Pays-Bas , un royaume régi par des lois communes. Effrayé des ré J clamalions élevées de toute part, aux premières tentatives par lui laites, pour introduire dans toute la région les mêmes lois et les mêmes coutumes , il abandonna Sagement son entreprise l cependant , il eut l’art de lier si étroitement ces provinces les unes aux autres , par U
iD7 9 .
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marche compassée d’une commune administration, qüe le centre administratif annonçait une monarchie naissante.
Philippe II n’hérita pas des grandes qualités de son père; trompé par ses courtisans, il se crut en mesure de courber les Belges et les Balave9 sous le joug du despotisme qu’il appesantissait en Espagne. Il ne ÆÊÊài pas son dessein de faire des Pays-Bas : *^Prespèce de place d’armes , pour porter la guerre à son gré en Allemagne , en Angleterre et dans le nord de la France. Pour réussir dans ce dessein , il fallait établir dans la Belgique, le gouvernement militaire; ce fut d’abord provisoirement et à l'occasion des hostilités. Au lieu d’accueillir comme Charles-Quint , les réclamations des provinces , lorsque les abus de l’administration militaire paraissaient détruire leurs privilèges, il rebutait les remontrances et semblait provoquer une révolte, afin d’avoir occasion de réduire le pays par la force des armes et de lui imposer des lois.
Lorsque Philippe II quitta les Pays-Bas en 1 55 9 , pour venir en Espagne, Guillaume de Nassau , surnommé le Taciturne , gouverneur de Hollande, demandait la régence des Pays-Bas pour la duchesse de Lorraine , dont il se proposait d’épouser la fille. Philippe mit des obstacles à cet hymen , et conféra le gouvernement des provinces belgiques et ba-
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laves à Marguerite , duchesse de Parme , fille naturelle de Charles-Quint, en lui donnant pour conseiller privé le cardinal de Granvelle, évêque d’Arras. Les naturels du pays étaient éloignés de l’administration; le peuple alarmé dugrand nombre de troupes espagnoles , cantonnées dans les Pays-Bas, n’oubliait pas que Philippe avait juré de'n’y plus revenir. On supportait le joug espagnol avec impatience , tapdis que le numéraire du pays prenait la route de la Castille , non-seulement par l’effet des impôts exorbitans , mais par les envois des familles castillanes, en possession de toutes les dignités et de tous les emplois lucratifs dans les dix-sept provinces. ' ■
J’ai déjà observé que la religion protestante faisait de grands progrès dans ces provinces ( i). Philippe II , l’ennemi le plus acharné des protestans, écrivait à la duchesse Marguerite, qu’il aimait mieux être sans états , que de commander à des peuples infestés de l’hérésie.
Marguerite n’étai t pas persécutrice , mais son ministre, le cardinal de Granvelle, se livrait, par fanatisme, à toutes les impressions du sanguinaire cabinet de Madrid. Les horreurs employées autrefois contre les Albigeois et les Hussites se renouvellent. On relève les gibets , ou rallume les bûchers pour y faire périr les.
( 1 ) Strada de Bello Belgico, liv. i.
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réformés. Philippe II ordonna , en i565 ,-que les decrets du concile de Trente fussent publiés dans les dix-sept provinces. A cetle nouvelle , ^
les catholiques joignent leurs plaintes à celles des proteslans. Ce pays se soulève par un mouvement spontané 5 le comte d’Egmont part pour Madrid , expose inutilement au roi le danger d’aigrir les Belges, en leur enlevant la liberté d§ conscience. Guillaume de Nassau se met à la tète des mécontens , les assemblées , présidées par lui, s’appelaient une conspiration à Madrid ; c’était dans les Pays-Bas l'acte le plus légitime.
Une association se forme pour le maintien des libertés nationales. L’acte dressé à cette occasion par Philippe de Sainte-Ildegonde, fut nommé modestement le compromis , Quatre cents propriétaires le signèrent sur-le-cbamp.
À leur tète se trouvaient Louis , comte de Nassau, frère du prince d’orange, Henri de Brederode et les comtes de Calemberg et de Berg. Ces députés , munis de pouvoirs trèsamples , se présentent devant la gouvernante des Pays-Bas, eu habits de pauvres. Us lui déclarent que les Belges et les Bataves ne veulent pas se retirer de l’obéissance de Philippe II , mais que cette obéissance- ne saurait aller jusqu’à lui sacrifier leur conscience. Plusieurs villes prennent les armes et demandent des secours aux réformés de France.
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Philippe envoie le duc d’Alhe(t) à Bruxelles avec une armée, levée en Italie et dans la Franche-Comté. Ses instructions lui enjoignaient .d’exterminer tous les protestans. D’Albe convoque les états de Flandres; il fait arrêter dans le sein de cette assemblée les comtes d’Egmont et de Hornes , et un grand nombre de représentans de la noblesse et des communes , auxquels , par son ordre , le bourreau tranche la tête. Les provinces bclgiques sont inondées de sang. D’Albe osa se vanter dans la suite d’avoir immolé , dans l'espace de six ans , plus de dix-huit mille individus aux soupçons de Philippe II.
Cent mille Flamands s’exilent de leur patrie. La duchesse Marguerite , abandonne une terre abreuvée de sang , et se retire à Parme. Le prince d’Orange , condamné à mort , se réfugie en Allemagne pour y lever des troupes et rentrer dans sa patrie les armes à la main. En vain le farouche d’Albe presse l’empereur , au nom du roi d’Espagne , de lui livrer ce prince , traité par lui de rebelle ; Maximilien répond que l’empire ayant la juridiction suprême sur lés Pays-Bas, il faut s’adresser à la diète impériale. On assure même que l’empereur fit prévenir le roi d’Espagne, que non-seu-
(i) Strada d» Bello Belgico, liv. 6.
Icment il ne pouvait lui donner des secours contre les nabitans des Pays-Bas, mais qu’il serait probablement forcé par le corps germanique , de les protéger contre les violateurs de leurs immunités.
Ces raisons n’avaient pas ébranlé l’ame inflexible de Philippe. D’Albe se rendait de ’ plus en plus odieux. De nouvelles impositions arbitraires achevaient de jeter les Belges et les Bataves dans le désespoir. On vit alors se renouveler les pectacle donné à l’Europe par les Vénitiens, plusieurs siècles auparavant. Un peuple, fuyant la tyrannie et ne trouvant plus d’asile sur terre , alla en chercher un au sein des eaux, • ■■