CHAPITRE XXIV
Manifeste des ligueurs. Édit de Nemours.
^ « A u nom de î)ieu tout-puissant , savoir faisons à tous ceux qu’il appartiendra, que depuis .quatorze ans la Francese trouvant agitée d’une rébellion contre la religion catholique romaine, Dieu a permis que les enfans du roi Henri H n’aient point de postérité. De sorte que, si la maison de Valois venait à s’éteindre, il pourrait arriver que cette auguste religiop fut détruite en France (i).
» Depuis la mort du frère du roi , les prétentions au trône formées par des princes hérétiques, ont été tellement favorisées, qu’ils trouveront aisément les moyens d’introduire dans la religion catholique les changemens qu’ils méditent pour s’enrichir des biens de l’Eglise , à l’exemple des spoliations ecclésiastiques dont l’Angleterre vient d’être témoin. Pour éviter ce rrialheur, nous , Charles de Bourbon. , premier prince du sang, cardinal de la sainte église romaine, avec l’assistance de plu-
(i) D avila , Guerr. civ. de France, liv. 7.
sieurs princes du sang, cardinaux, princes , pairs, prélats, grands officiers de Ja couronne, gouverneurs de provinces , gentilshommes , députés de$ villes et des communautés de la plus saine partie du royaume.
» Déclarons que nous avons juré solennellement de prendre les armes afin que la sainte église de Dieu soit rétablie dans son ancien * lustre ; que la noblesse jouisse pleinement des privilèges qui lui sont dus; que les nouvelles* impositions mises sur le peuple disparaissent ; que les parlemens reprennent leurs anciens droits , et qu’on tienne au moins, de trois en trois ans , les étals généraux , avec pleine liberté à chacun d’y présenter son vœu sur les griefs à réformer.
. » Notre unique but, en prenant les armes , est de protéger les gens de bien , de punir les tnéchans , et de rendre à chacun ce qui lui appartient. Nous protestons surtout que, loin d’attenter à l’autorité royale, notre résolution est d’exposer nos biens et jusqu’à la dernière goutte de notre sang pour défendre le roi , s’il prend les mesures capables d’éloigner les dangers dont la religion catholique est environnée.
» Tel est l’unique objet de nos vœux ardens et sincères ; et quoiqu’il ne fût pas hors de saison de supplier le roi de se désigner un successeur pour arrêter toutes les brigues à venir , nous nous contenions des lois du royaume pour
l’explication du mode de succession au trône.
- » D’ailleurs, les risques auxquels nous , cardinal de Bourbon , nous exposons malgré notre grandâge, démontrent suffisamment que nous ne saurions être éblouis par la splendeur cUune couronne. Notre zèle pourla religion nous promet un royaume infiniment plus désirable que tous ceux de la terre. Nous prions humblement la reine , mère du roi , d’employer à l’appui de nos bonnes intentions, tout son crédit sur l’esprit de son fils, ftous prions aussi tous les princes, pairs de France, grands officiers de la couronne , et ùutres personnes de toute qualité ou condition de nous prêter leur aide pour réussir dans un dessein si équitable et si pieux. Nous exhortons les villes de se défier de ceux qui voudraient leur faire partager je rude esclavage des catholiques qui gémissent dans les places appartenantes aux protestans.
- » Nous sommes en guerre seulement contre les ennemis de notre religion et de l’état. Nos armées levées pour la cause la plus sainte, observeront une exacte discipline et ne prendront rien sans le payer. Nous recevrons dans nos rangs tous les gens de bien , zélés pour la gloire de Dieu, l'honneur de la sainte église, l’avancement et la sûreté du catholicisme, à condition qu’ils promettront de ne poser les armes qu’après l’entier succès de cette grande entreprise.
# Notre principal espoir est dans la faveur
du Très-Haut. Nous inviious tous les bons catholiques de se réconcilier avec la majesté divine par une sainte réformation de leurvie (i), d’invoquer Dieu avec une conscience pure dans les saintes processions , afin que toutes nos actions se rapportent à la gloire du dieu des armées ». /
a Dès que ce -manifeste fut publié , les ligueurs entrèrent en campagne (a). Leur armée , forte de douze mille hommes , s’empara de Verdun, de Toul et des pays voisins. Metz se fût peutêtre rendu de même sans la vigilauce du duc d’Epernon , son gouverneur. Il y envoya de bonne heure une garnison nombreuse. Le duc de Guise n’osa pas en tenter le siège. Lyon , Bourges , Angers , Dijon et un grand nombre d’autres villes principales prenaient hautement Je parti des ligueurs. Le duc de Guise s’était rendu maître de la'ville importante de Mézières. Son armée se fortifiait chaque jour. Châlons était devenue une des places d’armes des princes lorrains ; ils y attendaient des renforts de cavalerie levés chez les catholiques d’Allemagne avec l’argent du roi d’Espagne;
Ce n’était pas avec des proclamations que
(l) Ce manifeste fut imprimé à Reims.
(a) Chrooologie uovennaire de Victor Cayet. Mém, de Nangis. Mathieu, lir. 7 . ,
HENRI III* K (i) 2 *Jv>
Henri HT pouvait mettre un terme à ces progrès. Les écrits se multipliaient et brouillaient les choses au lieu de les éclaircir. Les cantons suisses catholiques avaient consenti à des levees de soldats ordonnées par la Cour de France. Des capitaines corrompus par l’argent de la ligue, ou celui du roi d’Espagne , livrent une partie de ecs soldats aux ligueurs. Les cantons exigèrent que les autres seraient employés exclusivement à la défense de la personne du roi, pour éviter que des Suisses combalissent contre d’auf très Suisses. •- *, ■‘Vj*’»*'-'
Peu de régiroens français restaient fidèles au roi 5 la dissimulation des Guise les avaient attachés presque tons au. parti de la ligue. Les dispositions des Parisiens inquiétaient aussi le roi. Mais son embarras fut à son comble lorsque Nicolas Poulain , lieutenant du prévdt de 1 île de France , lui apprit l’existence de la faction des Seiae (i), sans en avoir pu découvrir les véritables projets. La sûreté de la famille royale 6e trouvait compromise au sein d’une ville immense , où, d’habiles fourbes assuraient la mul- *. titude que le roi favorisait secrètement la reli-
(i) Nous avons , de NicolasPonlaîn , un procès verbal qui contient Vbistoire de la ligue depuis le second jour de janvier i585 , jusqu’à la journée des Barricade* , le
1 2 mai >588.
236 HIST. DE FR., II r . F. , L. V. gion réformée. Le conseil du roi se trouvait 1 J ' dans une perplexité cruelle.
La cour ne pouvait se dissimuler qu’en quittant Paris elle livrait cette capitale aux ligueurs ;
mais en restant, elfe se voyait à la discrétion d’une populace fanatique et capable, dans un accès d’cflérvesceuce , de se porter aux derniers, excès. Le roi avait appelé auprès de lui son régiment des gardes et une compagnie de gens déterminés (i), payés au plus haut prix pour veiller perpétuellement auprès de sa personne. Ce secours ne le rassurait pas contre une in- : , surrcction populaire. rjx
Ces considérations, jointes à l’espoir de dissiper avec le temps, par artifice, une association qu’il était difficile de rompre par la force des armes, déterminèrent le conseil de se rappi-ocher des ligueurs. Catherine vint à Epernay, ensuite à Reims, où le cardinal de Bourbon et le duc de Guise lui firent des propositions qu’elle fut obligée de rejeter, malgré son désir de conclure la paix (2). En quittant Reims| celte princesse consentit que les ligueurs présentassent au roi leurs propositions par écrit» ■ ;
( 1 ) Dans cette compagnie étaient ceux qui poignardèrent le duc de Guise à Blois.
( 2 ) Lettre du duc de Guise au duc de Nevers. Lettre ducardinal de Bourbou à la duchesse de Nevers. Biblia thèque impériale.
Ce fut le sujet d’une requête dans laquelle les ligueurs exigeaient que le roi forçât les réforr més, par la voie des armes , s’il ne le pouvait faire autrement, d’abandonner leurs pièces de sûreté ; qu’il cessât de protéger les réformés de Genève ; qu’il accordât des places de sûreté aux ligueurs, et qu’un édit solennel défendit l’exercice de tout autre culte en France que celui de la religion catholique.
Henri II I ne pouvait admettre ccs propositions sans déclarer la guerre ( 1 ) au roi de Navarre- Cependant tel était l’embarras de sa position , qu’il donna à la reine mère des pleins pouvoirs de traiter avec les ligueurs aux meilleures conditions possibles. L’arrangement fut signé à Nemours au mois de juillet. Ou accordait plusieurs gouvernemens et beaucoup d’or aux princes de la maison de Lorraine. 11 était défendu (a) de professer en France d’autre religion que le catholicisme , sous peine de confiscation de corps et de biens. Tous les ministres protestans avaient ordre de sortir du royaume dans un mois , et tous les réformés dans six , à
(t) Édit de Nemours, par lequel le roi , en dépouillant les protestans de ce qu'ils avaient obtenus , procure de nouveaux avantages à la ligue. He’nault,' Abr. chron. , tom. 2 . • . - .. -r . -
( 2 ) Mathieu , liv, 8. Daniel , tom. 6 .
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moins qu’ils n’abjurassent leur religion. La ligue contraignit le roi de porter cct édit«( t) au parlement de Paris, Æt de le faire enregistrer en sa présence.