CHAPITRE XXVIII
Les protestans lèvent des troupes en Allemagne. Composition de l’ordre du Saint - Esprit.
Théodore de Bèze, le plus éloquent des ministres réformés, employait ses talens à déterminer les princes protestans d'Allemagne à faire les plus puissans efforts pour tirer de l’oppression ceux qui professaient en France la même croyance qu’eux. La reine Élisabeth, appuyait cette négociation par ses bous offices \ et par des démarches effectives; elle fil déposer en Allemagne une somme considérable pour le paiement des troupes. L’électeur palatin , le duc de Wirtcmberg,.et les cantons suisses pro-
HENRI MI. 25 l
testans, envoyaient de9 soldats (i) ; mais personne ne secourut avec plus d’ardeur les protestaDS de France , que le comte de Monlbelliard, dont les états étaient contigus à la Bourgogne : il mit sur pied la plus nombreuse armée que lespsotestans eussent encore envoyée en France durant les guerres civiles.
• Cependant ces princes étrangers, faisant réflexion qu’ils n’avaient aucun su jet de se plaindre personnellement de Henri 111, résolurent, avant de commencer les hostilités contre lui , d’envoyer une ambassade à Paris pour se plaindre de ce que la cour avait violé la paix et la foi jurée aux réformés, et pour réclamer la cessation des hostilités, et la confirmation de l’édit publié à la paix précédente. 11 devait résulter de celle ambassadé que , si le conseil de Paris accueillait les remontrances des princes prolestans d’Allemagne, les réformés auraient recouvré leurs immunités sans effusion de sang , et , dans le cas contraire , l’armement germanique se trouvait justifié aux yeux de l’Europe entière.
Cette ( 2 ) démarche des princes allemands
(1) Rapin Thoiras, Hist. d’Angleterre, liv. 17. D’Àubigné, tom. 3 , liv. i. Mathieu, liv. 10.
(2) Mort du baron des Adrets , qui, après avoir fait grand bruit dans lo parti huguenot , tqmba dans l’oubli
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inquiétait vivement le roh II lui vint à la pensée que , s’il parvenait à se réconcilier avec le rot de Navarre , cette armée allemande pourrait etre employée à détruire la ligue, enveloppée tout à coup par les armées royales , celles des réformés, et ce déluge d'Allemands; il communiqua ce projet à la reine mère.
Catherine de Médicis , accoutumée aux souplesses des négociations , saisit cette idée avec avidité. Se transportant sur les bords de la Charente, elle obtint sans difficulté une suspension d’armes (i). Le roi de Navarre vint trouver la reine mère au château de Sainl-Brix , près de Cognac.
Henri 111, pour se rapprocher du lieu de la conférence , s’était avaricé jusqu’à Lyon après avoir donne ordre de recevoir les ambassadeurs des princes allemands avectoutes les cérémonies usitées envers ceux des têtes couronnées, et de les retenir jusqu’à son retour à Paris. L’ambassade était composée des princes de Montbelliard et d’Isembourg , qui avaient extrêmement contribué à la levée des troupes allemandes; ils venaient au nom des électeurs de
dès que le duc de Nemours l’eût ramend dans le parti catholique. Hénaull , tom. 3. 1
( 1 ) Mdm. de la ligue, tom. i.Davila, Hist. des guerr. eiv. de France , liv. 8.
Saxe, de Brandebourg ; de l’électeur palatin, de l’administrateur de l'archevêché de Magdebourg, du landgrave de Hesse, et de plusieurs autres principales puissances d’Allemagne. Ces ambassadeurs, malgré les honneurs et les fêtes dont on les accablait, témoignèrent leur mé-< contentement de l’absence du roi.
Âltribuantà la hauteur, à la fierté, un voyage dont la cause était bien différente , les deux princes retournèrent dans leurs états pleins de ressentimens , et abandonnèrent la négociation à des ministresHl’un rang inférieur. Henri III , instruit de ce fâcheux contre-temps, reprenait lentement le chemin de Paris, dans l'espoir d’apprendre enfin si le roi de Navarre s’était laissé gagner par les cajoleries de la reine mère.
Après avoir épuisé tous les délais , sachant que le roi de Navarre refusait obstinément de renoncer à la religion réformée , il fut obligé de s’arrêter à St.-Germain-en-Laye et d’y donner audience à l’ambassade allemande : l’ambassadeur chargé de porter la parole se servit d’expressions hautaines , dont le choix approchait des menaces (i). Le roi -répondit laconiquement qu’il ferait connaître ses intentions , et le soir même il écrivit un billet de sa main ,
(i) De Tbou, liv. 76.
2&4 HIST. t>E< JEU. , fl*. P., L. V.
i 586 —87 dans ^ e( ï ue ^ d déclarait , qu’étant maître absolii de publier des lois en France, de faire des grâces et de les révoquer à son plaisir ; qui-» conque osait l’accuser d’avoir manqué à sa parole, en avait menti j que pour le plus grand intérêt de son royaume , il avait révoqué les concessions par lui accordées aux protestans , et qu’il s étonnait que des princes voulussent se mêler du gouvernement de ses états. Un officier de sa chambre eut ordre de lire cet écrit aux envoyés allemands et de le supprimer à l'instant. Ces ministres demandaient copie de la réponse du roi (1)3 l’officier refusa de la leur donner, et ajouta que riuteniion du roi était qu’ils prissent cette déclaration pour une audience de congé. - , . . :v,âujt
Cette réponse de Henri 111 ne saurait souf-
1587 . £j*i r aucune réflexion. Ce prince en sentait sans doute l’incohérence , puisqu’il ne voulut pas qu’elle subsistât comme pièce probante, Néanmoins en bravant les princes allemands et conservant la ressource de désavouer scs bravades au besoin, il se flattait encore de terminer la guerre par un arrangement avec le roi de Navarre. Cet espoir s’éytfnouit bientôt. La reine mère revint à Paris 3 on se prépara de nouveau a la guerre. j ■ - t;^
(i)De Thou , liv. 86. Hist. du progrès du calvinisme, liv. 6.
Henri III tint le premjer janvier un chapitre général de l’ordre du St.-Esprit. Ceux qui composaient alors cet ordre , étaient Charles , cardinal de Bourbon ; Louis , cardinal de Guise ; René , cardinal de Birague , chancelier de France; Philippe de Lénoncourt , évêque de Chàlons ; Pierre de Gondi , évêque de Paris ; Charles d’Escars , évêque de Langres ; René de Daiilon , abbé de Ghatelier; Jacques Amiot, évêque d’Auxerre , grand aumônier de F ranee’; Louis, dncde Nevers ; Philippe de Lorraine, duc de Mercœur; Jacques de Crussol, duc d’Uzès; Charles de Lorraine , duc d’Aumale , Honoré de Savoie , amiral de France ; Arthur, maréchal de Cossé; François de Gouffier, François d’Escars, Charles d’Alvin de Piennes , Charles de la Rochefoucault , Jean de la Vauguyon , Christophe des Ursins, François, comte de Clinchainp; Scipion de Fiesque , Antoine de Pons , Charles d’Humières , Jean , maréchal d’Aumont; Jean de Malicorne , Albert de Gondy, duc de Retzj René de Villequier , Jean de Blosset , Claude de Villequier, Antoine d’Etrées, Charles de la Mark , François de Balsac d’Entragues , Philibert de la Guiche et Philippe Strozzi. Les officiers étaient Philippe Hurault , comte de Chiverni , garde des sceaux; Guillaume Pot de Rhodes , grand maître des cérémonies ; Nicolas de Neuville-Villeroi , grand trésorier ; Guillaume de l’Aubespine , greffier ; Mathurin
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Morin de la Plachette, héraull d’armes ; Phi-* lippe de Nambu, huissier.
Henri jura de nouveau dans cette assemblée de ne souffrir en France d’autre culte public que celui de la religion romaine , et obligea tous les chevaliers à foire ie-même serment.
Avant de prendre ce parti , Henri avait dépêché un de ses officiers au roi de Navarre y pour lui représenter de quelle conséquence il était pour lui de rentrer dans le sein de l’église catholique , s’il ne voulait pas perdre l’espoir de parvenir un jour à la couronne de France. Le priuce répondit, en priant le roi d’être bien convaincu que son changement de religion ne pacifierait pas les troubles du royaume ; que les Guise donneraient ce changement pour une pure hypocrisie; que leur véritable dessein était d’envahir sa couronne , et que s’il voulait rester neutre seulement trois mois , il lui répondait de forcer les ligueurs à la soumission.
D’après celte réponse, il paraît que le serment prononcé par Henri 1 H , dans le chapitre général de l’ordre du St.-Esprit, avait pour but uniquement d’uncôté, de déconcerter la ligue particulière de3 Seize , toute puissante dans la capitale, et dont le principal moyeu pour soulever la multitude des faubourgs, était d’assurer que le roi favorisait en secret le culte 7 protestant; et de l’autre, de convaincre le roi
ÎÏENRI lii.
Navarre, que son intérêt exigeait impérieuse- l58 ^ ment qu’il rentrât dans la communion romaine; de lui faire sentir que sans ce changement ; nécessité par la nature des circonstances , là famille royale se trouvant à Paris à la merci des ligueurs . et à peu près dans la situation où nou 9 avons vu Louis XVI durant les années 1791 et 179a , il lui était de toute impossibilité de lé protéger (1) contre les elforts de la ligue , ni même de rester neutre.
* Le caractère de Henri 1 TI nous a été transmis d’une manière inexacte; d’abord par les contemporains , qui lé voyaient à travers le prisme de leurs préjugés , et ensuite par les auteurs suivans , qui , au lieu d’étudier la conduite de ce prince , et de la comparer avec les temps de troubles dans lesquels il gouvernait , ont trouvé plus aisé de copier leurs devanciers. Ce prince montra une faiblesse extrême , mais cette faiblesse était plutôt une suite de sa complexion que de son caractère , et dans plusieurs occasions il prouva que son amené manquait pas absolument (2) d’énergie.
En multipliant ses efforts et ceux de la reine
(1) Mém. de Sully, tom. 1. '
(2) Caractère d’esprit incompréhensible, en certaines choses an-dessns de sa dignité, en d’antres, au-dessous même de l’enfance. De T h ou.
Tom. II , 2 e . part. 1 7
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mère pour rameuer le roi de Navarre aux riies de l'église romaine , il u’avait assurément pas en vue la destruction de la religion réformée ; elle n’eût perdu qu’un homme dans la personne du roi de Navarre , et se réunissant sous les ordres du prince de Condé , ce parti eût déployé la même force , les mêmes ressources. Mais craignant de n’avoir pas d’enfans, et sachant que les ligueurs ne reconnaissaient pour successeur au trône le cardinal de Bourbon , âgé de soixante et dix ans , que dans la vue d’avoir le temps nécessaire pour transporter la couronne dans une famille étrangère; il voulait détruire ce prétexte en présentant ce successeur présomptif dans la personne du chef de la branche aînée de la maison de Bourbon , faisant profession de la religion catholique.
Il lui était probablement indifférent que le roi de Navarre fût catholique de bonne foi, ou seulement qu’il se pliât par politique à la conjecture délicate dans laquelle ou se trouvait. Je sais que je dis des choses nouvelles et assez opposées à l’opinion commune , mais on doit convenir qu’à l’égard des princes qui vécurent au milieu des factions , l’opinion publique fut perpétuellement violentée par lespassious contraires; on doit les juger par les faits publics et par la droite raison.
Henri III était parfaitement instruit que les
IJENPiI III . 1 • 2-5 9
Guise en veillaient à sa couronnai tous lescon- 7Z~ , . ’ . , . iad7,
temporal ns (t) rapportent ce propos répéta
fréquemment par le cardinal de Guise : que -son. plaisir serait de tenir la tête du roi quand mai lui ferait une troisième couronne chez les capucins. Faisant allusion aux deux couronnes dé France et de Pologne portées par ce prince*
La duchesse de Monipensier ajoutait qu’elle prêterait volontiers des ciseaux pour cette cérémonie. •
Le roi regardait donc les ligueurs commet ses véritables ennemis. Le roi de Navarre off rait de les combattre à la tête des réformés ; mais cet événement fût devenu nne guerre de religion, et on de pouvait en calculer les suites. Les choses devaient changer de face dès le moment où le roi de Navarre aurait entendu la messe.
Ce prince serait devenu le dépositaire des sentimens secrets du roi ; il eût fait connaître par son organe aux protestons que les rigueursexercées contre eux étaient instantanées; qu’il, était nécessaire à la conservation du roi et de l’état qu’on parût se conformer aux ordonnances; que les ministres fussent entretenus durant quelque temps à Genève ou en Allemagne , en laissant en France leurs familles , et que les temples fussent fermés. Alors îe-roi
(r) Millot, Élém. de l’hist, de France, tom, 3.
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pouvait employer les troupes du roi de Navarre pour combattre la ligue , et cette factiou détruite, les réformés seraient rentrés dans tous leurs droits.
Plusieurs contemporains rapportent (i) que Henri 111, allant au parlement pour faire enregistrer l’édit de Nemours, dit publiquement' au cardinal de Bourbon : « Mon oncle , contre ma conscience , mais bien volontiers > j’ai fait publier les édits de pacification , parce qu’ils concouraient au soulagement de mon peuple ; maintenant je vais faire publier la révocation d’iceux , selon ma conscience , mais mal volontiers , parce que d'icelui dépend la ruine de mon état. » Un prince qui mettait ainsi en opposition sa conscience et le bien de l’état, en parlant à un homme d’église , ne manifestait-il pas, autant qu’il était en lui ,ses vrais sentimens en obéissant à l’esprit du temps , et à cette fatalité qui avait assassiné le prince d’Orange à Delf, qui avait entraîné la Saint- Barthelemi, et dont il fut lui -même la victime.
(i) Journal de Henri Hl, année i58 5. Mém. de Nevers, tom. i.
iïy ( flfr.
HENRt III.