‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 66 sur 101 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Journée des Barricades.

H enri III fait défense au duc de Guise d’eotrer à Paris , sous peine de désobéissance ; il lui écrit deux lettres , et ordonne de dépêcher deux couriers pour les porter ( 1 ). Il ne t

se trouva pas d’argent pour cette dépense né-r cessaire. On mit les lettres à la poste ; et le duç de Qpise continua son voyage, ayant pour çxçuse de n’avoir pas reçu l’ordre du roi ( 2 )*

Il entra dans Paris le 6 mai , accompagné de sept ou huit personnes seulement. Mais à peine il pénétrait dans les rues, qu’un peuple immense l’entoura , en criant : Vive le noble duc de Guise, le protecteur des catholiques (5).

Les uns le saluaient , les autres le remerciaient; çeux-ci s’inclinaient en sa présence , ceux-là baisaient les bords de son habit et les harnois de son cheval. Ceux qui ne pouvaient l’approcher témoignaient leur joie par leurs applau-

(1) Mathieu , liv. 8. Davjln, , liv. 9.

(2) Voltaire, Essais sur les mœurs , tom. 3 .

( 3 ) Davila, liv. 9. Journal de Henri III, nouée

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dissemens réitérés. Des femmes aux fenêtres répandaient des fleurs sur son passage.

Guise , sans s’arrêter dans sa maison , alla descendre à l’hôtel de Soissons où la reine mère faisait (i) sa résidence. Cette princesse le conduisit elle-même au Louvre. On y délibérait dans la chambre du rot de le faire assassiner dès qu’il paraîtrait. Plusieurs individus de la compagnie des quarante-cinq s’offraient pour ce meurtre; mais cinq ou six cents hommes d’armes arrivaient sur ses pas , et sa mort eût été probablement suivie de la plus affreuse vengeance. Celte visite sc passa en accusations et eu reproches de la part du roi, et en justifications de la part du duc. La reine mère connaissait l’humeur violente de son fils; sentant à l’altération de son visage , qu’il méditait des projets sinistres , elle tempérait de son mieux l’aigreur de cette conférence. Le duc prit congé du roi ,et ne traversa pas sans émotion la grande cour, où les gardes étaient en bataille , ayant à leur tête le comte de Crillon, dont il croyait avoir sujet de se plaindre; il ’se rendit dans sa maison, rue St.-Antoine , accompagné d’une grande affluence de peuple.

(i) C’est aujourd’hui la halle an blé. Il ne subsiste de l’hôtel de Soissons qu’une colonne canelée, élevée par ordre de Catherine de Médicis.

"hënbi ni. ' * i8'9

Plusieurs blâmèrent Henri III (t) de ri’dvoir pas su se résoudre dans cette occasion à mettre le duc hors d’état de brouiller l’état désormais. D’autres , considérant les forces dès Parisiens et le «ombre des partisans de la maison de Guise à la Cour , trouvèrent la conduite de Henri prudente et mesurée. Méserai (i) observe que , durant toute la conférence (3), le duc , à côté du roi , ayant toujours une main sur la garde de son épée , témoignait par sës regards de feu , qu’au moindre sighe douteux , il était décidé d’arracher la vie à Celui qui au u rait ordonné sa mort. Cette circonstance put décider la conduite du roû

Au surplus , tous les contemporains bb9èr| vent, que le duc de Guise fut étonné lui-mêrflè de sa témérité. Envisageant de sang-froid lè péril qu’il avait couru , il se hâtait de rassembler ses amis , et se trouva bientôt environné d’une force redoutable. Les Seiae et les Capi^laines de quartier de Paris tinrent conseil du 1 2 3 rant la nuit dans Son hôtel. Il fut ordonné què

(1) De Thon , liv. 90. Dâvila , liv. 9. Daniel , tt»m. 6 .

(2) Abr. , tom. 3 .

( 3 ) Sixte-Quint avant appris la manière dont le tint de Guise avait été reçu au Louvre, s’écria : O le lâche prince, d’atoir ainsi laisse! échapper* l’occasion de se défaire d’un homme qui semble ne potir lë perdre. De T/iouj liv. 90.

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i588. tous ^ es Parisiens enrôlés sons les drapeaux de la sainte ligue , se tiendraient prêts au moindre mouvement à se rassembler en armes dans la « place principale de leur quartier, sous leurs chefs respectifs , et à exécuter les ordres qu’ils recevraient de la part du duc de Guise (1).

On ne prenait pas de moindres précautions dans le Louvre (2). Des espions rodaient dans les rues et dans les places pour rendre compte de tout ce qui se passait , les uns au roi , les autres au duc de Guise (3) ; tout respirait le trouble et la terreur dans Paris.

Le 10 mai , le duc de Guise rendit à la reine mère une visite de cérémonie , accompagné de plus de quatre cents capitaines , cuirassés sous leurs habits , et portant des armes à feu sbus leurs manteaux. Le roi se trouvaitchez sa mère. Le duc de Guise, enhardi par la situation du lieu où il était le plus fort, parla très au long des motifs de son voyage , des satisfactions exigées par les ligueurs , de la manière vigoureuse dont il fallait pousser la guerre contre le roi de Navarre ; enfin , il ajouta qu’on se flattait en vain - de voir renaître la tranquillité en France aussi long-temps que le roi con-

(1) Davila, Guerr. civ. de France, liv- 9, (a) De Thou , liv. 90.

( 3 / Daniel , tom. 6.

HENRI IIS. 2 gt

serverait auprès de lui des gens dont les sentimens étaient suspects en matière de religion , et dont les conseils , au lieu de l'affermir à poursuivre les protestans , ennemis de l’état , menaçaient la ville de Paris , dont les habitam se restreignaient à demander la sûreté de la religion catholique.

Heuri III répondit des choses vagues ; maisà peinede retour au Louvre, ayantmandé le prévôt desmarchands et les écbevins de Paris , il leur commauda de faire une perquisition exacte dans les hôtels garnis et de chasser de la capitale tous les étrangers sans distinction , à moins qu’ils n’y fussent appelés par des affaires les plus pressantes (i). Les magistrats chargés de ces ordres , se retirèrent en promettant de les exécuter de leur mieux. Mais dans plusieurs quartiers, des attroupemens nombreux s’opposaient à cette perquisition , quoique le comte de Villequier, gouverneur de Paris , eût rassemblé des gens armés pour prêter mainforte aux officiers municipaux. Dans les autres quartiers , les étrangers feignant d’obéir , se retiraient à l’hôtel de Guise , et dans les endroits où la ligue se montrait en force.

Cette désobéissance offrait un prétexte au roi pour faire entrer , durant la nuit, six mille

(i) Daniel, Hist.de France, tom. 6, De Thon ,liv. 90.

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j 538 * Suisses dans Paris. La porte Sl.-Honoré leur 1 fut ouverte par un échevin nommé Ja Canaye (ï). Le duc de Guise , informé de cette mesure , rassemble durant la nuit l’armée parisienne. Des émissaires répandent par son ordre dans toutes les maisons , une feuille imprimée , dans laquelle on assurait que le roi devait le lendemain livrera la hache du bourreau , cent vingt proscrits. On nommait le duc de Guise , leprésident de INeuilly , le président Lemaître , les Seize , les capitaines de quartiers, un grand nombre de curés et les plus célèbres prédicateurs. Les capitaines du duc de Guise s’étaient partagés les différens quartiers, et à mesure que des Parisiens armés se présentaient, ils les distribuaient en compagnies et assignaient leurs postes , dirigeant ainsi les mouvemens impétueux , mais aveugles d’une multitude effrenée.

A une heure après minuit, le 12 mai (2) , les Suisses, ayant à leur tète le maréchal de Biron, entraient dans Paris tambour battant. Us s’emparèrent , sans résistance , des postes autour du Louvre. A ce signal , une immense multitude s’assemble de toute part; une partie des Suisses s’était portée en avant pour prendre

(i) Cayet, tom. 1. De Thou, liv. 90, D’Aubigaé. (ï) D’Aubigaé. De Thou , liv. 90.

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poste sur les ponts; ils sont entourés et forcés les uns de rendre les armes, les autres de se replier vers le Louvre. .

En moins de six heures , les avenues des marchés , des ports, des quais, des places et des principales rues , se trouvèrent fermées par des chaîties tendues ou par des barricades faites avec des madriers et des futailles , de la terre et du fumier. Ce travail s’exécutait avec une promptitude inconcevable ; les troupes du roi se trouvèrent environnées de tonte part par des barricades , conduites jusqu'à cinquante pas du Louvre. Cent mille hommes bordaient ces nouveaux retranchemens , armés de tout ce qui leur était tombé sous les mains. On entendait crier de toute part , qu’il fallait tailler en pièces les soldats étrangers. Neuf cents Suisses occupaient le cimetière des Innocens ; plusieurs périrent les armes à la main; d’autres se rendirent prisonniers : les Parisiens les emmenèrent avec violence et dérision. Ceux qu’on avait placés au châtelet, au petit pont , à l’hôtel de ville , éprouvèrent le môme sort. Le tocsin sonnait dans tous les clochers. Les Parisiens avaient enlevé les pavés des rues pour en accabler les Suisses et les Gardes-Françaises du haut des toits et des fenêtres des maisons. Ces troupes , accablées par des forces supérieures , furent contraintes de rentrer dans le Louvre.

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Guise, qui dirigeait l’insurrection, eut l’air d’en suspendre les effets à son gré. 11 voulait se porter pour médiateur entre la cour et la multitude. On parla d’accommodement ; des envoyés portaient et rapportaient des propositions du Louvre à l’hôtel de Guise. Le duc exigeait que le roi le nommât lieutenant général de la couronne de France , avec le pouvoir dont son père avait été investi sous François II , et qu’une loi enregistrée au parlement , déclarât déchus de tous droits à la couronne le roi de Navarre et les autres princes de la maison de Bourbon, ses adhérens. 11 demandait encore le licenciement de la compagnie des Quarante- Cinq et du régiment des Gardes-Françaises , des sûretés convenables pour les Parisiens , et six places de guerre à la disposition de la ligue.

La nuit s’écoula dans ces pourparlers , et le lendemain le duc fut surpris d’apprendre que le roi était sorti de Paris par le palais des Tuileries et le couvent des Feuillans ( 1 ). Montant à cheval avec une suite peu nombreuse , il était d’abord allé à Jrappes, près de Versailles ( 3 ), et ensuite à Chartres, où sa maison le joignit en désordre 5 le parlement fut mandé dans cette

(t) Mëserai , Abr. chron., tom. 3 .

(2) Perefixc, Hist. de Heori-le-Grand.

ville ; la reine mère resta dans l’hôtel de Soissons. '

Mably prétend que , dans cette occurrence , le duc de Guise manqua à sa fortune (1). «La fameuse journée des barricades , où Henri III montra la plus honteuse lâcheté et les Parisiens l’insolence la plus audacieuse , était le moment décisif pour consommer l’usurpation du duc de Guise. Qui doute que, dans cette favorable conjoncture , s’il se fut fait proclamer roi dans Paris , et eût convoqué les états généraux , il n’eût vu tous les catholiques se dévouer à sa fortune? Quand il aurait été incertain du succès de cette démarche, il fallait cependant la faire, parce que la journée des barricades devait le perdre si elle ne le plaçaitsur le trône. Henri.lII avait été sur le point de périr ; plus il était timide , plus sa timidité lui montrait le danger tel qu’il était. Ne pouvant éviter sa ruine que par un coup de désespoir , Guise devait trem- * hier , après l’avoir réduit à commettre une action qui ne demande qu’une sorte de courage dont un lâche est toujours capable.

Mably entasse encore un assez grand nombre de raisonnemens , pour prouver la facilité avec laquelle le duc de Guise pouvait à cette époque s’emparer de la couronne. La nature de

(») Considérations sur l’hist. de France , tom. 4-'

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mon ouvrage n’admet pas de longues dissertations. Le livre de Mably sc trouve dans les mains de tout le monde. C’e$t à l’homme attentif à juger, en confrontant les faits, si le duc de Guise, au lieu d’avancer ses affaires, ne se serait pas évidemment perdu s’il avait tenté d’usurper la couronne du vivant du cardinal de Uourbon, déclaré par lui - même premier prince du sang, et en cette qualité chef de la ligue. Ne devait-il pas redouter le parlement de Paris ( 1), qui désavoua hautement sa conduite, malgré le pouvoir dont il jouissait dans la capitale? Eniiu , n’eût-il pas changé en haine les sentimens que lui témoignaient les Parisiens, dirigés par la faction des Seize, dont la conduite constante prouva un attachement à la cour d’Espagne , rivale du duc de Guise. L’ambition du duc fut probablement épouvantée par la crainte de réunir contre lui les politiques, les proiestans et les individus attaches à la ligue des .Seize.

A l’égard du reproche de lâcheté fait à

( 1 ) Le duc de Guise étant allé visiter,, après le dé-r part du roi, Achille du Harlai , premier président, ce magistrat lui dit, haussant la voix : C’est grand’pitié quand le valet chasse le maître. A 11 reste , mon amc est à Dieu, mon coîiir est au roi , mon corps est entre les mains des médians , qu’on en fasse ce qu’on voudra. Discours sur la vie et la mort du président du Harlai.

Henri III, j’y ai répondu plus haut. Ayant été recevoir à cheval les Suisses à la porte Saint-Honoré , il leur défendit à haute voix et à plusieurs reprises , de commettre le moindre acte d’hostilité, et de faire le moindre tort aux habitans de Paris , sous peine de la vie ; les Parisiens durent leurs succès à l’exécution de cet ordre ;et si, dans cette occasion Henri III manqua aux règles de la politique, il est souverainement injuste de l’accuser de lâcheté.

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