CHAPITRE XL
Le roi de Navarre proteste contre les tentatives faites par les ligueurs pour l exclure de la couronne.
Henri, roi de Navarre, tenait, dans la Rochelle , une assemblée générale de tous les Français catholiques etprotestans qui lui étaient affectionnés. Il envoyait alors à Blois une protestation contre les tentatives faites par les ligueurs au préjudice de son droit à la couronne. Dans cette protestation , dont les copies imprimées furent répandues en assez grand nombre, le roi de Navarre infirmait l’autorité de l’assemblée de Blois (i) ; il lui refusait la qualité d’états généraux , comme ne représentant point la totalité de la France. Il déclarait que, sans aucune raison, on le traitait d’hérétique, puisqu’il offrait de soumettre ses opinions religieuses à un concile libre , général ou national, pourvu que le pape, qui s’était permis de l’outrager, n’y eût aucun pouvoir.
(,) Daniel, Hist. de France, tom. 6. DeThou,liv. 9Z. - Davila, Guerr. eiv. de France , liv. 9.
3l 6 HIST. DE FR., II e . P., L. V.
Henri III remit cette protestation (i)à l'archevêque d’Embrun , en ajoutant que la justice ne permettant de condamner personne sans l’entendre , il lui paraissait juste , avant d’aller plus loin , d’écouter les défenses du roi de Navarre. Il proposait de le sommer de nouveau de rentrer dans le sein de l’église.
Le clergé, assemblé dans une chambre (2) particulière , décida que Henri , roi de Navarre, opiniâtre et relaps , étant notoirement hérétique, on ne devait entretenir aucune correspondance avec lui. La noblesse et le tiers approuvèrent cette décision. Le môme évêque se chargea de la présenter au roi , qui ne fît aucune réponse.
Henri III était parfaitement informé que les manœuvres des ligueurs tendaient à lui laisser la seule apparence de la royauté , en transportant le pouvoir suprême au duc de Guise et à ses frères. Ainsi Charles>-Martel , et ensuite Pépin son fils, maires du palais, maîtres des finances et des troupes, tinrent les rênes du gouvernement , tandis que les rois , ensevelis dans la mollesse, ne sortaient pas de la solitude de leurs palais. Les ligueurs disaient assez hautement , que cet exemple convenait parfaite-
(i) Mathieu , liv. 8.
(a) Essais sur les états généraux , tom. a.
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fnent à la circonstance où l’on se trouvait. D’un ,333 côte, ils comparaient le caractère de Henri 111 à celui du dernier roi mérovingien -, de l’autre , le duc de Guise, partageait aux yeux de ses partisans, l’éclat dont Charles-Martel brilla aux yeux de ses contemporains. Les princes de la maison de Bourbon étant déclarés déchus de leur droit à la couronne , les uns comme notoirement hérétiques, les autres comme ayant favorisé les hérétiques dans toutes les occasions , le cardinal de Bourbon , reconnu héritier légitime , devait vivre à peine le temps nécessaire pour accoutumer les Français à la domination de la maison de Lorraine.
Il ne s’agissait que d’investir le duc de Guise de tous les droits attachés à la charge éminente de lieutenant général delà couronne de France.
Cette dignité lui avait été promise par l’édit de réunion. Henri III lui avait donné en échange celle de généralissime, dont les prérogatives étaient moins étendues. Ses partisans exigeaient une décision des états à ce sujet.
Elle ne pouvait manquer d’élre favorable au duc ; alors toutes les barrières entre lui et le trône s’applanissaient.
Pendant qu’on disputait à Blois , on apprend que le duc de Savoie (1) s’était emparé dumar-
( 1 ) Guichenon , Hist. de la maison de Savoie. Hist. de Lesdiguières, liv. d.
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quisat de Salaces et menaçait le Dauphiné. Cet événement put contribuer à l’assassinat des Guise. Le duc de Savoie se défendait avec peine dans ses montagnes contre le duc de Lesdiguières , chef des protestans du Dauphiné. On ne pouvait se dissimuler qu’il n’avait pris les armes contre la France , sans être appuyé par une coalition capable de lui prêter les forces dont il manquait.
Le duc de Savoie (i) se faisait précéder par un manifeste , dans lequel il déclarait que la religion seule lui mettait les armes à la main. 11 armait , disait-d , pour soutenir la ligue signée par lui conjointement avec le pape, l’empereur et le roi d’Espagne j on devait donc prévoir une guerre prochaine avec ces puissances , mais ces puissances étaient liées formellement d’intérêt avec le duc de Guise , chef réel de la ligue ; c'était donc lui dont les secrètes suggestions avaient décidé l’armement du duc de Savoie , afin d’achever d’écraser Henri IIL entre la guerre civile et la guerre étrangère. Non-seulement le duc de Guise se trouvait dans des circonstances pareilles à celles dont Pépin profita pour précipiter du* trône les descendans de Clovis , mais le prétexte de
(») Mdm. du duc deNevers, tom. a. GuichenoD, Hi*t. de la maison de Savoie.
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religion suscitait dans Sixte-Quint un pontife de l’humeur de Zacharie. Henri III voyait sa ruine prochaine inévitable , s’il n’arrêtait , de la manière la plus prompte , les projets du duc de Guise.
Cette agression changeait aussi les dispositions d’une partie des députés aux états. 11 leur paraissait honteux de déchirer la France par une guerre intestine , lorsqu’un petit prince bravait la nation divisée. Celte bravade présentait le caractère de l’outrage le plus sanglant , le plus intolérable. Il appelait la plus prompte vengeance , et fut bientôt le vœu d’une grande partie des députés ; leurs voix se réunissaient pour faire la guerre au duc de Savoie et la paix avec les protestans.
Une disposition aussi inattendue (i) jetait le duc de Guise hors de ses mesures. Les Français , occupés à une guerre du dehors , devaient perdre peu à peu cet enthousiasme religieux sur lequel se fondait l’espoir de son élévation. Les ressorts préparés par lui de longue main, pouvaient se briser à la fois, à mesure que les princes du sang , aimés des guerriers , recouvreraient leur crédit aux dépens du sien. Le chagrin le plongea dans de fâcheuses réflexions : il résolut d’appeler la
(i) De Thou, liv. 92 .
i 5 ti 8 . ruse au secours de la force. Plusieurs écrits furent répandus j on y accusait le roi d’avoir lui-meme engagé le duc de Savoie à s’emparer du marquisat de Saluées pour traverser les délibérations des états et favoriser les protestans par lui protégés en secret. Le duc de Guise offrait d’aller reprendre cette petite province , aussitôt qu’il aurait été nommé par les trois ordres, lieutenant général de la Goudronne de France. A l’entendre, cette expédition devait à peine retarder de quelques semaines la ruine du roi de Navarre.
Mais , malgré la plus ingénieuse récrimination, les liaisons entretenues par le duc de Guise avec le roi d’Espagne et le duc de Savoie, étaient si universellement connues , que l’expédition du duc de Savoie, passait dans l'esprit du plus grand nombre des députés , pour une intrigue concertée dans le conseil particulier de la ligue. v; s&v
Deux (i) partis très - prononcés s’étaient formés dans les états, l’un pour faire la guerre au duc de Savoie, l’autre pour dissimuler son
( 1 ) Invention des bombes à la guerre par un homme de Venloo , si même elles ne sont pas plus anciennes , comme il paraît par des relations manuscrites du sie'ge de Rhodes en i55i, qui portent que les Turcs s’en servaient au sie'ge. Hénauit, tom. 2 .
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injuste agression jusqu’à l’entière extermination des prolestans. Dans cette lutte, les émissaires du duc de Guise reprenaient leurs avantages. Les orateurs de ce parti , sans désap-t prouver expressément la guerre étrangère , refusaient les subsides nécessaires pour la soutenir. Les uns faisaient une peinture exagérée de la misère publique , et attribuant' à la pesanteur des impôts des événemens malheureux dont les guerres civiles étaient les seules causes, ils déploraient les émigrations fréquen tes, et le dépeuplement de plusieurs provinces, dont les habitans allaient chercher une vie plus douce dans les royaumes voisins J d’autres criaient contre la rapacité des financiers et voulaient qu’ils fussent poursuivis par les voies de la justice. Le célèbre Pasquier, qui assistait à ces états, disait en vain à ce sujet , qu’ordonner la guerre et supprimer les impôts étaient des choses incompatibles , et qu’attaquer les financiers au milieu d’une guerre , c’était traiter en écolier les affaires d’état (t). , • * »■ , . e> ; >
On demandait la réduction des tailles à la somme payée sous François I". ; mais depuis lors la découverte du Nouveau-Monde , epaugmentant prodigieusement le numéraire, avait changé les rapports de toutes les dépenses.
( 1 ) Pasquier, liv. i3, lett. 3.
Tom. II } a*, part.
ut
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i588. L imprimerie multipliait les connaissances , mais on n’appliquait pas encore cet art nouveau à des objets utiles ; on imprimait de misérables ouvrages de controverse , dont la dangereuse lecture disposait les cœurs à la haine et à la guerre civile.
Depuis que la maison Capétienne occupait le trône , presque aucune guerre civile n’avait été terminée au désavantage des rois. Ils avaient triomphé de tous les grands vassaux et même des monarques britanniques , maîtres de la Normandie et de la Guienne. L’invention de la poudre à canon exigeant des troupes plus exercees, et rendant la guerre beaucoup plus dispendieuse, il devenait de jour en jour plus difficile que le succès de toute campagne ne fût pas dans les mains du roi ; aussi les Guise avaient préféré au parti de combattre Henri 111, celui de paraître agir en son nom. Le triomphe de leur politique eut été de forcer le roi de combattre une partie de ses sujets en lui refusant les fonds sans lesquels cette guerre ne pouvait être poursuivie j alors , ce duc , avec l’argent du roi d’Espagne, dominait sans réserve.
Au milieu de ces dissensions , un événement tragi-comique (1) fut sur le point d’ensanglanter les états : les laquais , dans les cours
(1) Davila , Guerr. civ. do France . liy, 9.
et dans les antichambres du château, s’étaient divisés en deux factions, connue leurs maîtres dans les appartenons intérieurs , se donnant le nom de Royalistes et de Guisarts. G était chaque jour de nouvelles querelles , et souvent ils en venaient aux mains. Le 3o novembre, dans le temps qu’ils attendaient leurs maîtres , un combat à coups de poings entre deux pages, l’un du duc de Montpensier et l’autre du duc de Guise , devint le signal d’une bataille generale : tous les valets courent aux armes ;■ les gens de livrée du roi, du prince de Conti, du comte de Soissons et du cardinal de Vendôme, sc rangent auprès de ceux du duc de Montpensier; les laquais du duc de Guise sout soutenus par ceux du prince de Joinville, du duc de Nemours, du duc d’Klbeut, du comte de Brissac. Le parti guisart eut le dessus dans ce choc ridicule 3 il poussa ses antagonistes jusque dans la pièce contiguë à l’appartement du roi , au-dessus de celui de la reine mère où presque toute la cour se trouvait assemblée. Les soldats des gardes séparèrent bientôt les combatlans ; mais, dans les premiers instans du tumulte, le bruit s’était répandu dans la ville qu’on se massacrait dans le château. Ce bruit fut porté jusque dans Paris.