CHAPITRE XLIX
Henri III est assassiné.
Un jeune dominicain, nommé Jacques Clément, la tête échauffée par les déclamations de ses confrères , se crut destiné par le ciel à délivrer b France de celui que les ligueurs appe-
(1) Davila, Guerr. civ, , liv. 10.
HENRI ni. 357
talent le persécuteur de la religion catholique. Ses. supérieurs abusèrent de sa crédulité et de son fanatisme, en l’assurant que le pape le ferait cardinal en récompense de ce meurtre , et que s’il trouvait la mort en exécutant sa sainte entreprise , il mériterait une place glorieuse parmi les victimes du christianisme , condfiites par leur généreux dévouement (1) à une gloire immortelle. Plusieurs écrits contemporains rapportent que la duchesse douairière de Montpensier s’était abandonnée à ce moine pour le mieux encourager. Ce fait n’est pas vraisemblable. Jacques Clément n’eut pas le temps de se vanter de cette bonne fortune en là supposant vraie , et sans doute la princesse n’en fit pas l’aveu.
Résolu de commettre ce crime (2) , Jacques Clément obtint un passeport du com tedeBrienne et du premier président Achille duHarlay, l’un et l’autre prisonniers à la Bastille, convaincus d’attachement au parti de la cour. Instruits des bruits sourdement répandus dans h ville que plusieurs travaillaient à y introduire l’armée royale , ils crûrent ce moine chargé d’une négociation de cette nature; d’autres cepen-
.( 0 De Thon , liv. ç3. D’Aubigné , tom. 3.
(a) Mém. do duc d’Angouléme. Mathieu, Hj»t, do- RenrilV.tora, u
358 HIST. DE FR. , II e . P. , L. V.
dant regardèrent ces lettres de créance comme supposées et contrefaites (i). Le moine sortit • de Paris le ai juillet sur le soir, pour entrer dans le camp du roi. Les gardes avancées Parrètèrent} il leutt dit qu’il avait à communiquer au roi des affaires de la plus haute conséquence on le conduit à Jacques de la Guesle, procureur général au parlement de* Paris , chargé des fonctions d’intendant de l armée royale. La Guesle, Payant interrogé et ayant examiné les lettres dont il était porteur, lui remontra qu’il était trop tard pour obtenir une audience du roi , et lui proposa de passer la nuit dans son logis, en promettant de Je présenter le lendemain au matin. Clément accepta l'offre, soupa chez la Guesle, coupa son pain avec un couteau suspendu à sa ceinture } ii mangea , but et dormit aussi tranquillement que s’il n’eût roulé dans sa tête aucun mauvais dessein. Un bruit courait alors dans le çamp, et meme dans toute la France, que Henri HI devait être assassiné par un moine.
L'acharnement inconcevable avec lequel les prêtres invectivaient partout contre ce prince, était sanÿ doute le fondement de cette rumeur populaire} mais elle devait éveiller le soupçon.
(i)- Daniel, Hist. de France , toru. 6.
'(2) Davila, Gticrr. civ. , liv. 10.
E11 effet, plusieurs demandèrent à Clément, “ durant le souper , s’il n’était point venu à mauvais dessein ; il répondit, sans se déconcerter, qu’un projet.de cette nature n’était pas matière à plaisanterie. Cependant , en réfléchissant que, selon l’opinion constante de tôüs les ligueurs, le meurtre d’un roi était légitime *et même méritoire, lorsque ce roi était brouillé avec la cour de Rome ; que cette opinion était celle de tous les prédicateurs dans leur chaire * et de tous les moines dans les livres pitoyables dont la France était inondée, et qu’on trouve à peine aujourd’hui dans un petit nombre de bibliothèques , comme des monumens curieux d’un siècle également barbare pour les lettres et pour les moeurs , on ne saurait concevoir comment ce 6 questions ne firent pas naître des appréhensions , et ne conduisirent pas à prendre des précautions auxquelles toutes les circonstances semblaient inviter. Mathieu rapporte (1) qu’à l’entrée de la nuit, l’assassin, feignant de vouloir prendre l’air, pénétra au château de Saint-Cloud où résidait le roi , et s’adressa au duc d’Angoulème pour être introduit auprès du monarque , et que ce duc , choqué de la mauvaise physionomie de ce moine , le congédia brusquement en lui disant que le roi, retiré
( 1 ) Ilist. de Henri IV, liv. 1 .
lâBç.
hist. DE FR., II e . P., L. V.
i 58 9 . tlans sou appartement, ne voyait personne; il fut obligé d’attendre au lendemain.
Le premier août de grand matin , la Gucsle infoi ma le monarque qu’un dominicain venu de Paris, demandait une audience particulière ; le roi n’était pas entièrement babillé , cepen dant il ordonna qu’on l’introduisit sur-le-champ. Suivant le président de Tliou , le roi sentit de la joie en voyant approcher celui qui allait l’assassiner; son cœur s’épanouissait toutes les fois qu’il voyait un moine.
Clément étant introduit, le roi le tira à l’écart dans une croisée ; Clément lui présenta la lettre d Achille du Harlay , et pendant que le toi la lisait, tirant son couteau il le lui plongea dans le ventre. Le roi se sentant frappé, retira lui-même le couteau de sa plaie en jetant un grand cri et en blessa l’assassin au-dessus de 1 œil (i). La Guesle lui passa sur-le-champ son . épée au travers du corps ; les gentilshommes de la chambre , Lognac , Morilpezat et Mirepoix , précipitèrent par les fenêtres Je cadavre de ce monstre. U fut mis en pièces et brûlé par les soldats qui en jetèrent les cendres dans la Seine.
Si on n’eût pas massacré sur-le-champ ce
(i) Daniel, Hi*t. de France, tom. 6. Journal de Htoii III, année j58ç. ,
misérable , il eût probablement divulgué “ d’étranges secrets. La promptitude avec laquelle la Guesle termina sa vie , rassembla sur sa tête des nuages qui ne sauraient ôlre éclaircis.
Henri 111 fut mis au lit. Les médecins no jugèrent pas d’abord sa plaie mortelle ( 1 ). H manda les secrétaires d’état et leur ordonna d’écrire des lettres circulaires à tous les gou-. verneurs des provinces , pour les instruire de cet événement , en les exhortant de ne point s’en effrayer, parce qu’il espérait d être guéri sous peu de jours. 11 chargea en même temps Henri IV du commandement en chef de l’armée.
• Sur le soir , les médecins ayant levé le premier appareil et sondé la plaie , trouvant les intestins percés , jugèrent , d’une commune voix , que le roi serait mort en peu d’heures.
Il expira le a août sur les quatre heures du matin (a). Davila lui fait tenir des discours
(î) Opinion des chirurgiens rapportée par Mathieu. Hist. de Henri III, liv. 8.
(a) Davila, liv. io. Mais le ducd’Angoulême rapporte seulement dans ses mémoires , que le roi ayant mandé lo roi de Navarre, lui dit: Mon frère, la justice veut que vous succédiez après moi à ce royaume , dans lequel vous aurez beaucoup de traverses , si vous ne vous résolvez à changer de religion ; je vous y exhorte autant pçm le salut de votre ame , que pour le bien général.
35a HIST. DE FR., II*. P., L. V.
romanesques pour convertir Henri 1W Ce princen’était pas auprèsdu roi lorsqu’il mourut.
Ainsi finit Henri 11 I à l’âge de trente-huit ans. Prince , selon l’expression de Daniel , digne du trône , s’il n’y fut jamais monté. Superstitieux et débauché à l’excès , sop caractère était à l’unisson de son siècle. Dans ce temps de fanatisme et de fureur , le libertinage accompagnait les pratiques de la religion , ou pour mieux dire , se couvrait du manteau de l’hypocrisie. Chacun parlait de religion et on n’avait point de mœurs. Cependant , les mémoires de la reine Marguerite laisseraient soupçonner (i) qu’il ne faut pas ajouter foi à ce que les ligueur ont écrit des débauches secrètes de Henri III , ni même de ses idées superstitieuses. Cette princesse pense qu’il pencha dès sa jeunesse en faveur de la religion réformée. Cette opinion lui fut généralement altri- . buée et causa sa mort. 11 est probable que , se trouvant dans des circonstances où les ligueurs menaçaient perpétuellement sa liberté et son existence, il feignait une dévotion minutieuse qui n’était pas dans son ame , et peut-être que si sa vie eût été prolongée , sa mémoire serait parvenue jusqu’à nous sous une face ' différente. 11 semble que le duc d’Epernon faisait *
(i) Mdm. de la reine Marguerite, liv. >.
allusion à l'embarrassante situation dece prince, l58g . lorsqu aidé du secrétaire du cabinet Benoise , il plaça cette épitaphe sur son tombeau.
Adsta , viator , ac regum dois vices.
Cor regis isto condition est su b marmors,
, Qui jura Gallis , jura Sarmatis dédit. .
Abi viator , ac regum dote vices.
« Arrête , voyageur , et plains le sort des rois. Ici » repose le cœur d’un prince qui régna sur la France et » sur la Pologne ; un prêtre fanatique trancha ses jours.
» Va, voyageur, et plains le sort des rois. »
Les transports des Parisiens après cet événement , annonçaient l’esprit de la ligue ( 1 ); les deux duchesses de Montpensier , mère et fille , montées sur un char magnifique , parcouraient les rues de Paris , en criant : bonnes nouvelles , et excitant le peuple à se réjouir.
On alluma des feux de joie dans toutes les places. Jacques Clément fut honoré comme un saint.
Ou le comparait à Judith qui avait abattu la tète d’Holopherne. On ( 2 ) plaça son nom sur les autels. 11 fut question de lui, ériger une statue dans l’église cathédrale. La multitude cou-
(1) De Thou, liv. 97. Mém. de Sully, liv. 1. D’Aubigné , loin. 3. .
(s) De Thou , liv. 96.
rait en foule chez sa raere , pauvre paysanne. On la félicitait d’avoir un fils , habitantdueieL Le conseil de la sainte union lui assigna une pension qui ne fut pas long - temps payée. Le canon du château Saint- Ange annonça aux Romains l’apothéose du meurtrier. On prononça son panégyrique dans les principales basiliques de cette capitale du culte catholique. La même conduite fut tenue dans tous les pays ouïe culte romain était professé , à l’exception de Venise , où le sénat défendit rigoureusement aux. prêtres de consacrer le crime de ce moine régicide. * !
Mariana , qui passe pour un écrivain sage , s’exprime ainsi dans son livre de l'Institution des Lois : Jacques Clément se fit un grand nom. Le meurtre fut expié par le meurtre.
Le sang royal coula en sacrifice aux mânes du duc et du cardinal de Guise , perfidement
assassinés Ainsi périt Jacques Clément ,
âgé de vingt-quatre ans , la gloire éternelle de la France.
On vendait à Paris le portrait de cet assassin , avec ces mots ; S t.- Jacques Clément x priez pour nous.
Un fait long-temps ignoré (i) , c’est la forme du jugement contre la mémoire de l’assassin.
( 1 ) Voltaire, Essais sur les moeurs , tom. 3.
RENRi ni. 365
Duplessis Richelieu , grand prévôt de l’holel , père du cardinal , instruisit le procès. Le procureur général la Guesle , qui avait conduit auprès du roi l’assassin , et qui l’avait tué brusquement , ne fut pas recherché $ il déposa en qualité de témoin. On craignit, sans doute , de connaître des secrets dont la nature pouvait être redoutable. Henri IV rendit lui-même la sentence contre Jacques Clément. Henri IV condamna le même jour un autre dominicain, nommé Jean le Roi , à être cousu dans un sac et jeté dans la Seine , pour avoir assassiné le Commandant de Coutances. Cet arrêt fut exécuté deux jours après. C’était une chose très-rare qu’un tel jugement et un tel supplice. Les crimes qu’on punissait étaientencore plus ctonnans.
Le corps de Henri III fut porté à Saint-Cor neille,àCompiègne. Il y demeura jusqu’en »6io, qu’il fut transféré à Saint-Denis avec celui de Catherine de Médicis , sa mère , qui était resté en dépôt à Blois. Tous deux furent placés dans le mausolée des Valois. On enterra le cœur du roi et ses entrailles dans un lieu secret de l'église de Saint-Cloud. Henri IV ayant rendu la paix à la France par le traité de Vervins, y fit élever un monument. La femme de Henri III y Louise de Vaudemont , mourut à Moulins , en 1601 ; elle fut inhumée dans l’église des Capucines. , , - »
366 HIST. DE ER., II e . P., L. V.
Dans la personne de Henri 111 finit la branche de Capet- Valois. Elle avait commencé à régner en i5zQ. Il resta, un seul mâle , Charles, duc d’Angouléme , fils naturel de Charles X , mort en i65o , laissant de son mariage avec la fille aînée du connétable , Anne de Montmorency , un fils mort sans postérité en r653.
Aucun des règnes précédens (i) n’a fourni un pins grand nombre de volumes et de pièces fugitives, la plupart sont- insignifiantes ; mais comme Henri lll vivait au milieu du peuple, aucun détail des actions de sa vie n’a éch^pfié à la curiosité -, et comme Paris était le théâtre des principaux événemens de la ligue , les bourgeois y prenant une grande pari y conservaient soigneusement les moindres faits auxquels ils étaient intéressés. Tout ce qu'ils voyaient leur paraissait grand parce qu’ils y participaient. >
-il»
(i) Hénault , Abr. chron. del’hist. do Fnuice , tom. ».