CHAPITRE PREMIER
Anxiété de Henri IV à la mort de son prédécesseur. Une partie de l'armée lui prête * serment de v fidélité , le reste l'abandonne.
H ENM IV, chef de la branche de Capet-
Bourbon , était parent de Henri III au vingtdeuxième degré , suivant les lignes généalo-
368 fciSr. üe Er. , ii'. E. , l. vi. giques des deux branches , recueillies pal' Sainte-Marthe (i).
Il ne paraissait pas que ce prince dût être roi de France à la naortdc Henri III. Ge prince, logé à Meudon, tenait conseil arec ceux qu’il estimait ses plus fidèles serviteurs, lorsqu’un valet de chambre du feu roi vint lui annoncer cette mort. Aussitôt il prit le deuil en violet, suivant l’usage des monarques français, et se transporta au ch&leau de Saint-Cloud, accompagné d’une grande quantité de capitaines, dont plusieurs le suivaient par curiosité plutôt que par véritable affection. Tous les réformés lui prêtèrent sur-le-champ serment de fidélité, mais leur nombre ne le rassurait pas ; d’ailleurs, s’il eût montré qu’il voulait tenir d’eux le Sceptre , c’était un moyen infaillible d'aliéner la plus grande partie de l’armée. Il ignorait quel parti prendraient les troupes allemandes et suisses, commandées par des chefs peu accrédités, et dont les souverains n’avaient pu prévoir cet événement. Elles pouvaient se trouver plutôt disposées, faute de paye assurée, à se mutiner et à sc séparer , qu’à servir un prince hors d’état de les entretenir.
Plusieurs chefs catholiques étaient personnei-
(i) Sainte-Marthe, Hiit. de la maison de France, tom. a , liv. 16. •
‘ / • ' . hënri IV. : • ' 369
îcraent mécontent de Henri IV. Le comte d’Auvergne, fils naturel de Henri III , connu dans la suite sous le nom de duc d’Angoulôme, menaçait d’abandonner le roi , à l’occasion de quelques légères brouilleries survenues pour la distribution des quartiers et du partage du butin. Mais, ce qui importait davantage, le duc d’Epernon , premier auteur de la réconciliation de Henri 111 avec Henri IV, lui paraissait contraire depuis les premiers jours dusiège de Paris. • ■ " J
Henri IV n’ignorait pas que plusieurs émissaires , venus secrètement de Paris dans le camp ,• offraient , de la part du duc de Mayenne , lesconditions les plus séduisantes aux principaux chefs catholiques de l’armée royale.
Plusieurs chefs catholiques etprotestans, attachés à Henri IV, partageaient la perplexité de ce prince. Les reformés craignaient, qu’ébloui par l’éclat d’une couronne , il abandonnât leur religion , et les sacrifiât peut-être aux catholiques. Les catholiques , voyant perpétuellement autour de sa personne Duplessis Mornay, la Force , d’Aubigné , Rosni , la Noue , le ministre d’ Amours, et plusieurs autres, opi-; niâtrement attachés au calvinisme, et se souvenant des vaines tentatives faites jusqu’alors pour le porter à faire profession de la religion ro 4 maine, n’espéraient pas qu’il abandonnât jamais sincèrement la réforme. D’ailleurs plusieurs de Tom. II f a e . -part. 34
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| 5 g 9 l’une et de l’autre religion se conduisaient par des intérêts particuliers étrangers aux opinions religieuses.
Au milieu de ces incertitudes , les catholiques tinrent conseil durant la nuit du 2 au 3 août (1); lessentirnensfurentpartagés : les uns opinaient à s’attacher absolumentau roi de Navarre, héritier légitime de la couronne; ils observaient, qu’en agissant autremeut , on s'exposait au péril évident de morceler la France. Le duc de Longueville , les comtes de Rambouillet etdeGivri, et Sanci, colonel des Suisses, développèrent cet avis avec force et clarté ; d’autres , parmi lesquels on comptait le surintendant François ✓ d'O , Dampierre , d’Entragues , assuraient qu’avant toutes les lois humaines , devaient passer celles de la religion ; ils citaient l’exemple de l'Angleterre , où l’avénement d’Elisabeth au trône avait entraîné la ruine des catholiques, et annonçaient le même sort aux catholiques de France , si Henri IV obtenait la couronne.
Entre ces deux opinions, les maréchaux de Biron et de Luxembourg, et quelques autres généraux , firent prévaloir uu troisième avis : c’était de reconnaître Henri IV roi de France, à condition qu’il donnerait des assurances d’emr brasser et de maintenir en France la religion catholique. Le duc de Luxembourg fut chargé
( 1 ) Daviltt, Gnerr. eiv. de France , liv.- 10 .
s v HENRI IV. 371
de présenter au roi le vœu de l’assembice. Henrii, prenant un tempérament pour tâcher de ne mécontenter ni les catholiques, ni les réformés , répondit qu’il remerciait sincèrement et avec les sentimens d'un prince français , la noblesse de France qui venait de reconnaître son droit à la couronne , qu’il savait bien que cette noblesse était le plus ferme appui du trône, qu’elle devait compter sur son affection, et sur les marques les plus distinguées de sa munificence royale ; mais , que les officiers généraux de l’armée ne pouvaient trouver mauvais s’il ne satisfaisait pas sur-le-champ à leur premier vœu ; que le changement dont on lui pariait exigeait un temps opportun et la plus grande maturité de la réflexion.
« J’ai été élevé, ajouta-t-il, dans la religion réformée ; je regarde cette religion comme la meilleure : cependant je ne prétends pas persister dans ce culte avec opiniâtreté ; je suis prêt à recevoir les instructions des personnes éclairées , décidé à prendre le meilleur parti dès qu’il me sera connu. >. .
» C’est à la providence à opérer les conversions; elles ne réussissent guère au milieu du tumulte des armes. Mon projet est bien déterminé de satisfaire mes fidèles sujets et de contenter tout le monde (1), mais attendez des cir-
(1) D’Aubigné , liv. 3 .
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1 589 constances plus favorables. Si vous désirez des sû-
retés , ou quelque arrangement que ce soit ; pour la conservation de la religion catholique dans l’étatactuelouelle est, je suisprètàlesaccorder. » La réponse du roi parut satisfaire la plus grande partie des catholiques. On en dressa un acte dans lequel les princes, les pairs, les grands officiers de la couronne , la noblesse et l'armée reconnaissaient Henri de Bourbon en qualité de roi de France, et lui prêtaient serment de fidélité ; le foi , de son côté , promettait de se faire instruire dans la religion catholique romaine ; d’assembler, s’ il en étai t besoin, un concile national , auquel il soumettrait ses opinions religieuses. En attendant il s’engageait à maintenir la religion catholique en France dans son exercice public saqs rien innover à cet égard; de rendre aux gens d’église les biens qui leur avaient été enlevés par les réformés ; de ne conférer les bénéfices ecclésiastiques qu’à des catholiques.
Il promettait aussi de confier les gouvernemens et les principales magistratures aux catholiques, à l’exception des places dont les réformés étaient en possession depuis longtemps; de maintenir les princes, les pairs , les grands officiers de la couronne , les nobles , les villes , et les trois états du royaume , dans leurs privilèges, charges et dignités, sans se permettre aucun changement. .• . t
Il s’engageait enfin à poursuivre la juste ven— ' geance de l’assassinat commis sur la personne de Henri III, et il autorisait ses sujets catholiques à envoyer une députation au pape pour l’informer des raisons qui les avaient déterminés à lui prêter serment de fidélité.
Cet acte ayant été présenté au roi le 4 août » ce prince le signa sur - le - champ; il fut ensuite souscrit par François de Bourbon , prince de Conti ; François de Bourbon , duc de Montpensier ; Henri d’Orléans , duc de Longueville; François de Luxembourg, duc de Piney; Louis de Rohan, duc de Monlbason; Henri , duc de Montmorency ; Armand , maréchal, duc de Biron; Jean, maréchal d’Aumont; Jacques, comte de Lusignan; Joachim d'Inteville, lieutenant général de Champagne; Henri , comte de Rastignac; Nicolas, comte d’Angennes; Joachim de Château-Vieux; Charles de Balsac , capitaine des gardes ; François Duplessis Richelieu, grand prévôt de l’hôtel; Charles de Martel, Gilbert de l’Escure, et par un grand nombre d’autres capitaines. Les deux chambres du parlement de Paris , séantes à Tours et à Châlons , enregistrèrent cette transaction.
Plusieurs généraux avaient souscrit cet acte à regret; d’autres, refusaient absolument leur signature. Parmi ces derniers, on distinguait
le duc d’Epernon (i). C’était alors -le plus puissant seigneur de France. Créé duc et pair et amiral de France par Henri 111, il possédait les gouveruemens du pays Messin , du Boulonnais, d’Angoumois, de Saintonge et du Limousin. Dans tous les temps , attaché au parti politique , il avait combattu les ligueurs; et dans celte occasion , abandonnant Henri IV, auquel dans d’autrescirconstancesil avait donné des preuves d’attachement , il prit la route d’Augouléme avec environ six mille hommes de pied et douîe cents chevaux; mais au bout île quelques mois, durant lesquels il garda une espèce de neutralité, il se déclara en faveur de Henri IV à condition qu’il embrasserait la religion catholique.
On parla diversement de cette retraite. Davila pense que , d’Epernon craignait (a) que Henri IV, dans le besoin ou il était d’argent, ne voulût tirer de lui par prière ou par force, les grosses sommes qu’on savait être en sa possession. D'autres présument que les événentens lui paraissaient favorables pour se former un état indépendant dans quelqu’une des provinces dont il était gouverneur. Plusieurs généraux partageam ce projet , se reti-
(1) Hist. du duc d’Epernon , liv. 3 . De Thou, liv. 97.
(2) Gucrr. civ. de France, liv. 10.
rèrent dans leurs terres ou dans leurs gouvernemens 5 un grand nombre de simples soldats , par défaut de paye , paf séduction ou par crainte des fatigues auxquelles ils allaient être exposés, désertaient. L'armée était diminuée d’un tiers , six jours après la mort de Henri III.
On craignait que les troupes suisses et allemandes ne se retirassent ; le maréchal de Biron et leur colonel générai Sanci , les décida h ne pas quitter Henri IV. Ils restèrent sous les drapeaux , vivant aux dépens des habitans de la campagne , sans aucune solde assurée.
Il n’était plus possible de continuer le siège de Paris. Leroi tint un grand conseil de guerre où se trouvèrent le duc de Montpensier, les maréchaux d’Aumont et de Biroû , le comte de Châtillon , colonel général de l’infanterie française et un grand nombre de capitaines catholiques et protestattS. On délibéra longtemps sur le parti le plus convenable dans la délicate circonstance où l’on se trouvait. L’armée affaiblie , ne pouvait se mesurer avec celle de la ligue , dont la force augmentait
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Le roi paraissait décidé h passer h la gauche de la Loire (1) , pour maintenir dans son parti les provinces méridionales de France qui lui
(1) Do Thou, liv. 97.
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étaient affectionnées , soumettre les autres et revenir ensuite du côté de Paris , lorsque la possession paisible d’une continuité de provinces lui procurerait des fonds pour donner à son armée une solde assurée. Le maréchal de Matignon maintenait la ville et le parlement de Bordeaux dans son obéissance. Le maréchal de Montmorency lui assurait la plus grande partie du Languedoc. Le duc de Lesdiguières s’était rendu maître du Dauphiné et d’une partie de la Provence. Leduc d’Epernon occupait le Limousin et l’Angoumois : il restait neutre entre le roi et les ligueurs j mais il était probable qu’à l’approche de l’armée royale , il embrasserait le parti de la cour. Cette démarche assurait donc à Henri IV la moitié de la France.
Plusieurs capitaines représentaient fortement, que dans cette circonstance le roi devait avoir principalement égard à sa réputation j qu’il était appelé à régner , non sur une partie de la France , mais sur la France entière ; que cette retraite aurait l’air d’une fuite et découragerait les partisans du roi répandus dans les provinces septentrionales j que les ligueurs s’en prévaudraient pour entraîner la Normandie dans leur parti. Cette province, par sa richesse et par son voisinage de Paris , était de la plus haute importance. On y trouvait abondamment de quoi nourrir l’armée 3 ses ports
s’ouvraient aux secours attendus d'Angleterre ,
et le duc de Montpensier , qui en était gou- i 5 ^9verneur , se trouvait maître des principales villes. En se fortifiant dans celte province et en se saisissant des places sur la Seine et sur l’Oise , on tenait Paris dans un blocus perpétuel.
Ces raisons déterminèrent le roi. Il prit le parti de se retirer dans la Haute-Normandie avec le principal corps de ses troupes , commandé par les ducs de Montpensier et de Biron. Le maréchal d’Aumont fut envoyé en Champagne , le duc de Longueville en Picardie pour retenir ces provinces dans le devoir et se réunir à la principale armée lorsque l’occasion l’exigerait. On chargea Rosni , Châtillon et la Noue de lever des troupes dans les provinces aflectiounées à Henri IV et de les conduire promptement en Normandie.