CHAPITRE XI
Le roi d’Espagne demande le titre de protecteur de France.
P e u de temps avant l'arrivée du légal , l’ambassadeur d’Espagne avait remis au conseil général de l’union un mémoire dans lequel Philippe II représentait qu'ayant rendu à la ligue lés plus importans services malgré l'embarras de ses affaires, il demandait à la France comme une marque de sa reconnaissance dans
la circonstance délicate où l’on se trouvait, le titre de protecteur du royaume , avec le droit de pourvoir aux charges de la couronne » aux gouvernemens ( 1 ) des provinces et aux grands bénéfices. Une partie des membres du conseil de l’union, et surtout ceux des Seize qui faisaient partie de ce conseil, méconlens du duc de Mayenne, parce qu’ils imputaient à sa négligence les succès de Henri IV, penchaient en faveur de la cour d’Espagne. La proposition du roi d’Espagne fut vivement applaudie. Le duc de Mayenne sans la rejeter, observa seulement qu’une semblable demande exigeait un mur examen.
Le lendemain (a) un écrit fut puhlié dans Paris , dans lequel cette protection était offerte au roi d’Espagne, aux conditions suivantes :
(5) Philippe II, devenant protecteur du royaume de France , se charge de délivrer le
(r) Mém. deVilleroi.
( 2 ) Cayet, toro. i. ~ ' 4 '
‘ (3) La Sorbonne décide que Henri de Bourbon ne peut, à cause du scandale et du péril de la rechute , être admis à la couronne, quand même le cardinal de Bourbon lui céderait son droit, ou que même il obtiendrait extérieurement son absolution. Elle ajoute, dans sou décret, que tous ceux qui mouraient pour une si sainte cause seraient couronnés an ciel, comme défenseurs de la foi, Mêlerai.
41 a HIST. DE FR., II*. P., L. VI, roi, cardinal de Bourbon , de sa captivité , et de le faire sacrer à Reims. Après le décès de ce prince , la couronne appartiendra à la fille aînée du roi catholique , laquelle épousera un prince français , et réunira à la France par son mariage , la Flandre ou le comté de Bourgogne. Aucun Espagnol ne sera promu aux offices de judicature et aux gouvernemens des provinces frontières. Philippe II fera un fonds de deux millions d’or pour payer les arrérages des rentes de la ville de Paris. Il fera la guerre au roi de Navarre à ses dépens. Les Français auront la liberté de commercer au Pérou et dans toutes les autres colonies espagnoles.
Rien n’était plus imposant que ce projet de traité, sur lequel chacun raisonnait à sa manière. Cependant , un grand nombre de personnes dans Paris le regardaient comme un piège , persuadés que si Philippe recevait le titre de protecteur , les principales places seraient bientôt dans ses mains, et qu’au lieu de songer à la prospérité du royaume , il mettrait tous scs soins à l’affaiblir et à l’asservir aux Espagnols. Il fut décidé dans le conseil de l’union que le pape envoyant en France un légat dont l’arrivée était très-prochaine , on ne pouvait , sans l’offenser, décider en son absence une affaire d’une si haute conséquence.
: Ce délai donnait au duc de Mayenne le temps de prendre ses mesures pour repousser
le coup violent qui lui était porté. Le jour ' même de l’entrée du légat dans Paris , ayant engagé tous ses partisans à se trouver au conseil de l’union, il s’y rendit en cérémonie, et déclara qu’après avoir mûrement pesé les propositions du roi d’Espagne (1), elles ne lui paraissaient pas admissibles , parce que le pape ayant été solennellement proclamé protecteur de la ligue en France , la politique et la religion ne permettaient pas de donner ce titre à un autre prince. Cette réponse déconcerta d’autant plus la faction espagnole, qu’elle fut approuvée de presque tous les gens d’église j et comme elle faisait honneur au §ainl siège , le cardinal Caëtani , malgré son attachement à la cour d’Espagne , ne put s'empêcher de la louer. Il ne fut plus parlé de la protection d'Espagne (a).
Mayenne se permit alors le coup le plus hardi ; il osa supprimer le conseil de l’union , vendu à la cour d’Espagne. On a observé précédemment que ce conseil était composé , dàns son origine , presque uniquement de gens attachés à la faction des Seize, et que, sous le règne de Henri III , le duc de Mayenne ayant été proclamé lieutenant général du royaume
(1) Cayet, tom. 1.
(a) Daniel, Hist, de France, tom, 7.
de France, après le meurtre de ses deux frères, fit entrer dans ce conseil un grand nombre de personnes dévouées à ses intérêts. Leur repré-* sentant avec énergie l’indignité des prétentions de Philippe, ses mesures pour s’emparer du royaume en semant la division dans la ligue , afin de se rendre nécessaire et de dominer par les intrigues des Seize , et les désordres auxquels Paris et eux - mêmes seraient exposés , si des hommes de l’espèce de Bussi Leclerc , appuyés des Espagnols , dominaient dans Paris , il s’assura de leurs suffrages.