CHAPITRE XII. t
Mayenne casse le conseil de l’Union.
.A tops, ayant convoqué le conseil général de l’union, Mayenne loua d’abord le zèle et les services signalés de ceux qui composaient cette assemblée ; il ajouta ensuite que la France ayant un roi dont il était le lieutenantgénéral, on conseil si nombreux, semblable plutôt ausénat d’une république qu’au conseil d’état d’une monarchie, nuisant également à la célérité et au secret des affaires; en vertu de l’autorité royale qui lui était confiée en l’absence do roi , dallait
créer un conseil d’état, et cassait, en consé- ^ quence, celui qui avait subsisté jusqu'alors.
Ce fut un coup de foudre pour les Seize et pour leurs partisans; mais, les personnes les plus accréditées de l’assemblée ayant consenti à cette suppression, les autres n'osèrent- s’y opposer. »
Mayenne donna la charge de garde des sceaux à l’archevêque de Lyon, arrêté par Henri III dans les seconds états de Blois, et qui venait de s’échapper de sa prison. Il créa quatre secrétaires d’état ; Péricard secrétaire intime du duc de Guise, assassiné à Blois, Debrai , Desportes- Baudoin et Rossieux, et convoqua les états généraux dans Melun pour le troisième jour de février ; le but de cette dernière mesure était de contrarier la session des mêmes états généraux indiquée dans Tours par Henri IV.
Cependant il n’osa supprimer le conseil particulier de la ligue des Seize, dont le pouvoir concentré dans Paris soulevait à son gré l’immense population de cette capitale. Ce conseil continua d’agir sourdement en faveurde la cour de Madrid , tandis que la noblesse , maîtresse des troupes et des places fortes embrassait le parti du duc de Mayenne par inclination et par intérêt, ce qui continuait d’entretenir deux partis dans la ligue.
Un troisième parti était celui des politiques , caché dans Paris et dans les autres grandes
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villes) une partie des membres du parlemeut de Paris attachée à ce parti ouvertement ou eu secret désirait que le roi se fît catholique ,■ et à cette condition offrait de se ranger à son obéissance ) ce parti était embrassé par le duc de Nevers.dans ses terres et par un grand nombre d’autres grands seigneurs ennemis des Güise , mais refusant de reconnaître Henri IV avant qu’il eût abjuré la religion protestante.
On pouvait regarder (i) le duc de Lorraine comme formant un quatrième parti. Il avait espéré long-tcnjps de placer la couronne sur la tète de son fils, le marquis de Pont-à-M o.usson ; il désirait alors Ja continuation de la guerre pour avoir une occasion de s’emparer de Metz , de Toul , de Verdun et du duché de Sedan sur lesquels il prétendait avoir des droits* Le duc de Savoie était du même avis dans l’espoir de conserver le marquisat de Saluées (2) , et de faire d’autres conquêtes en Dauphiné et en Provence. Les ducs de Nemours et de Mercœur songeaient aussi à profiter des débris du royaume ) le premier voulait se faire une souveraineté dans son gouvernement de Lyon ) le second , dans la Basse-Bretagne , aux droits de Marie de Luxembourg
(1) Cayet, tom. i.
(2) Guichcnon, Hist. de la maison de Savoie.
son épouse, en qualité de descendante de Charles de Blois , tue à la bataille d’Auray en i564« Cette diversité de vues et d’opinions , rendait la mission du légat très-difficile à remplit: et neutralisait presque tous les effortsde la ligue.
Il ne régnait pas une parfaite unité de vues dans le conseil de Henri IV. J’ai parlé des différentes dispositions des protestaus et des catholiques , mais ce prince entraînait tout par l’ascendant de son génie conciliateur. S’étant rendu maître du cotir^ de la Seine au-dessus et au-dessous de Paris , une disette extrême se faisait ressentir dans cette capitale. Les clameurs s’élevaient contre le duc de Mayenne.
Pour apaiser ces murmures , il se remit à la tète de son armée pour assiéger Mculau, petite place sur la Seine , à l’entrée de la Normandie , qui interceptait la communication entre Rouen cl Paris. «Meukm se défendit avec vigueur. Le roi campait alors entre Lisieux et' Pont - Audemer ; sa plus solide espérance consistait à resserrer Paris et à l'affamer. Il était donc très-essentiel pour lui de secourir Meula». 11 partit de I àsieux le 14 février , emporta sur sa route la vrlle de Verneml , et parut le 21 àla vue de Mculau ; il entra le même jour dans la ville, et le duc fut contraint à lever le siège ( 1 ). #
(1) Cayet, loin. 1. Méra. du baron de Rosny, loin. 1.
Tom. II , 2 e . part. 2%
Henri IV voulant couper de toute part les vivres aux Parisiens , résolut d’attaquer brusquement la ville de Dreux , de rompre les chemins de la Beauce et d’intercepter tous les convois envoyés de Chartres à Paris (i). La place fil une résistanceà laquelle le roi ne s’était pas attendu. Philippe II ayant envoyé au duc de Mayenne un secours de quatre mille cavaliers et de trois mille hommes de vieille infanterie wallone , aux ordres du jeune d’Egmont , fils du comte d’Egmont, à qui «ce monarque avait fait trancher la tète, passe la Seine sur Je pont de Mantes , et parait devant Dreux le ii mars. On comptait dans son armée quatre mille cinq cents chevaux et dix mille fantassins. Celle du roi n’était composée que de huit mille fantassins et trois mille chevaux.
A la nouvelle de l’approche (2) des ligueurs, le roi leva le siège et vint occuper une excellente position à Nonancourt , sur le passage de la rivière d’Eure. V -
(1) Mathieu, tom. 2. Mcm. Je Sully, tom. 1. Davila, Guerr. civ. de France, liv. II.
(2) De Thon, liv. 98. D’Aubigné, tom. 3 . Mém. de Duplessis Moruay.
* CHAPITRE Xiy. a
Bataillé d Ivry.
Deux choses avaient principalement déter* miné Henri IV à donner bataille î l’une était l’embarras de ses finances ; il lui devenait difficile de tenir plus long-temps ses troupes en corps d’armée sans les mener en Normandie, et en prenant ce parti il consumait toutes les contri* butions de cette province , qui étaient sa principale ressource 5 l’autre consistait dans la gaîté extraordinaire (1) qu’il remarquait parmi ses capitaines et ses soldats. On eût dit qu’un jour de combat était pour eux un jour de fête j leur nombre était d’un tiers inférieur à celui des ligueurs, mais le succès de la bataille d’ Arques leur inspirait une telle confiance en leurs généraux , qu’ils regardaient la victoire comme certaine. , *
Une raison contraire retenait le duc de Mayenne. Reconnaissant la supériorité des talens militaires du roi et des généraux dont il
(1) Perefixc, Hist. de Henri-le-Grand. Mdm, de la ligue, tom. 4 - Cayet, tom. 1.
était secondé, il se fût contenté de jeter du secours dans Dreux en évitant la bataille, s’il n’eùt été poussé presque malgré lui à combattre , par les railleries des Parisiens , les instances du* légat du papê, le vœu prononcé des troupes espagnoles , et la honte d’avoir perdu plusieurs provinces en deux mois sans tenter un effort en leur faveur. Il passa la rivière d’Eure sur le pont d’ivry. Les deux armées se trouvèrent en présence le 1 3 mars.
Henri IV savait que la cavalerie espagnole, armée de lances à la manière antique, devait enfoncer sa cavalerie presque entièrement composée de volontaires, lesquels, durant Je cours des guerres civiles , avait préféré , à l'usage embarrassant des lances , celui des pistolets et des sabres , à l’exemple des cavaliers allemands , auxquels on donnait alors le nom de Retires . Pour remédier aux désavantages des armes , il partagea sa cavalerie en plusieurs divisions séparées , afin de ne pas l'exposer à recevoir * toute entière de front la violence de la première charge des lanciers ennemis; à cette précaution il joignit celle d’attacher à chaque division de cavalerie un bataillon d’arquebusiers , dont le feu soutenait la cavalerie en éclaircissant les ennemis à mesure qu’ils approchaient, jetait du désordre dans leurs rangs, et rendait leur choc moins redoutable. La cavalerie, ainsi partagée en petits corps isolés, pouvait se porter
avec plus de facilité sur les flancs des ennemis et les attaquer dans tous les sens. Cette manœuvre, profondément méditée, et dont l’excellence • avait été reconnue d’abord dans la théorie , se trouva justifiée par l’expérience de celte journée. Le roi , ayant formé son ordre de bataille, en donna le plan figuré au baron de Biron , maréchal de camp général.
La plaine d’Ivry où l’on devait combattre (1), s’étend en forme de cercle J’espace de plusieurs lieues; elle est bornée du coté occupé par l’armée royale , par les villages de Foucrainville et de Saint-André, et du côté opposé où débouchait l’armée de la ligue, elle se termine par un bois très-épais , appelé la Haye par les gens du pays ; du côté de l’ouest où s’avancaient les deux armées, elle s’incline vers une vallée profonde où coule la rivière d’Eure , sur les bords de laquelle se trouvent deux bourgs , Ivry au sud, et Anet à l’ouest.
Du côté d’Anet on passe la rivière à gué ; on la franchit sur uu pont à Ivry. La plaine est découverte, sans buissons, sans fossés, sans éminences ; elle forme seulement vers le milieu un petit rideau, qui ne s’étend pas fort loin vis-à-vis le village de Foucrainville.
(1) D’Aubignd, tom. 3 . De Tbou , liv. 98. Mégi- du Duplessis Mornay , tom. 1 . Mém. de la ligvte , tom. 4.
L’armée royale se rangea en bataille; la droite appuyée au village de Saint- André , et la gauche à celui de Foucrainville. Le duc de Montpensier commandait l’avant-garde, le roi était au corps * de bataille , le maréchal de Biron conduisait le corps de réserve. La cavalerie se partageait en cinq principales divisions; la première, commandée par le maréchal d’Aumont , et flanquée de deux régimens d’arquebusiers, formait la gauche au bout de la plaine ; près d’elle se trouvait la seconde division , conduite par le duc de Montpensier, appuyée à sa gauche par un bataillon suisse , et à sa droite par un bataillon français; la troisième division, la plus nombreuse de toutes , occupait le centre de l’armée , où combattait le roi, le prince de Conti et les principaux capitaines ; elle était soutenue à sa jgauche par un corps des Suisses de la garde du roi , et à droite par un autre corps de la même nation ; le quatrième corps , commandé par le maréchal de Biron , était protégé par deux régimens d’arquebusiers français; enfin la cava* lcrie allemande composait la cinquième d i vision; le comte Théodoric de Schomberg la commandait; elle s’adossait au village de Saint - André, Sur le front de l’armée , en avant , se trouvaient deux escadrons , un de quatre cents chevau-légers, commandé par lecomted’Auvergne;l’aulre de trois cents cuirassiers aux ordres du baron de Biron, Entre ces deux escadrons était plaçée
Di
HENAI IV. 4^3
l'artillerie , commandée par Philibert de la Guiche. L’armée , rangée de la sorte , s’étendait en ligne droite sur un front égal , excepté à l’endroit où les deux escadrons du comte d’Auvergne et du baron de Biron , avec l’artillerie , couvraient le centre.
L’armée de la ligue (i), après avoir passé la rivière d.Eure sur le pont d’Ivry, découvrit les troupes royales rangées en bon ordre , et qui , ayant pris l’avantage du terrain, l’attendaient pour lui livrercombat. Elleétait partagée en deux corps principaux et s’avançait en forme de croissant; la droite commandée par le duc de Nemours, la gauche par le chevalier d’Aumale , le centre par le duc de Mayenne ; à la pointe de l’aile droite était le comte d’Egmont avec ses lanciers flamands; derrière lui trois régimens français et un régiment suisse ; venait ensuite l’escadron du duc de Nemours; entre cet escadron et les Suisses on avait placé l’artillerie; au bout de l’aile gauche jusqu’aux extrémités de la plaine, s’étendaient les ehevaulégers francomtois et espagnols, protégés en liane par l’infaulerie allemande , à côté de laquelle se trouvait quatre régimens frauçais; ensuite était l’escadron du chevalier d’Aumale
fi) Davila, Guerr. civ. de France, liv. n. Daniel, Hist. de France, toai. 7.
avec trois régitnens français -, Je duc de Mayenne occupait le centre avec les carabiniers flamands et un corps de sept cents chevaux ; devant lui, deux régi mens de cavalerie allemande devaient faire d’abord un feu irrégulier , suivant leur coutume , puis , en passant entre les deux ailes, se rallier derrière l’armée pour revenir ensuite à la charge.
Dans cet ordre , les ligueurs s’avançaient au petit pas dans la plaine , laissant derrière eux Ivry et la rivière d’Eure ; ils arrivèrent sur la fin du jour en présence des royalistes. La proxii mité de la nuit empêchait également le roi et le duc de commencer le combat. Les deux armées passèrent la nuit au bivouac, et le leu», demain matin, îtj mars, la bataille s’engagea peu après le lever du soleils • * - ' ■
JJne- (i) preuve évidente que l’ordonnance de l’armée royale était très-supérieure , c’est qu'en moins d’une heure l’armée de la ligue, fut entièrement défaite -, les débris de sa cavalerie fuyaient à toute bride vers Ivry pour
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(i) La victoire d’Ivry fut célébrée par une médaille qui paraît être le premier monument de cette espèce, depuis que Henri IV eût pris le litre de roi de France. D’un côté est son buste avec la légende : lien riens IV Franciœ et Navarrœ rex christianissùnus. Au revers on voit un trophée d’armes avec cette inscription : Victoria Vvriaca. *
y repasser la rivière; l'infanterie restait sur le champ de bataille ; les Suisses se défendirent assez long -temps; mais, s’apercevant qu’on allait rompre leurs bataillons à coups de canon , ils se rendirent prisonniers de guerre ; l’infanterie allemande fut presque entièrement exterminée ; le duc de Mayenne perdit son canon, ses bagages , ses drapeaux , et près des trois quarts de son armée , en tues, blessés ou prisonniers (i). Le duc de Mayenne , ayant passé la rivière d’Eure sur le pont d’Ivry, le fit couper pour arrêter la poursuite de scs ennemis. Il s’enfuit à Mantes, delà à Saint-Denis, puis à Paris. Une partie des fuyards prit ce chemin avec lui ; le reste , se sauvaut à travers la plaine, gagna la ville de Chartres.
Il ne paraît pas que dans cette journée Henri IV eût fait usage de l’artillerie volante , à laquelle il devait le succès de la bataille d’Arques. Les contemporains peuvent avoir négligé cette circonstance. Tous observent que ce prince, après avoir fait les fonctions de général, se battit comme un simple soldat. On se souviendra dans tous les siècles de ces belles paroles prononcées par lui à la tête de l’armée
D-PereGxé , Hist. de Louis-le-Grand. Lettre du roi à Sillery , ambassadeur de France en Suisse , du 14 mai
avant de faire sonner la charge ; or Si vous perdez vos enseignes, ralliez-vous à mon panache blanc , vpus le trouverez toujours au chemin de l’honneur et de la gloire. » Sauvez les Français , s ecriait-il après la victoire , lorsque lès vainqueurs s’acharnaient sur les vaincus.
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