CHAPITRE X
Avènement de Louis XIV à la couronne.
nLa reine est déchirée régente par un arrêt du parlement. Mazarin , premier ministre. Bataille de Rocroi. Prise de Thionville.
Loutf XIV, né en i638 , commença, dans la faiblesse et dans les troubles d’une minorité orageuse , un règne dont Md succès éblouirent durant trente ans les yeux de FEurope entière $ il pouvait porter au plus haut degré la gloire et la puissance de la nation française , si ce prince , né avec le goût de la domination , nourri par la bassesse de ses flatteurs , avait su mettre quelque modération dans ses désirs; mais, se croyant en état de donner des lois à l’univers , il attira sur la France tous les genres de calamités , et peu s’en fallut que la fin de son règne ne fût plus paalheureux que lcscommencemens n’avaient jeté d’éclat dans les jours les plus brillans de ses trromples.
A peine Louis XIII entrait dans la tombe, que ses dispositions testamentaires tombaient dans l’oubli. Il ne' fut pas difficile à Mazarin, auquel la reine promettait sa confiance et la
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charge de surintendant de l’éducation du roi, de faire entendre au duc d’Orléans et au prince de Condé , que les droits politiques qu ils tenaient de leur naissance pendant une minorité , étaient supérieurs à ceux qu’ils allaient partager avec des gens de loi minutieux et formalistes : on s’adressa au parlement de Paris. Le duc d’Epernon, après l’assassinat de Henri IV , l’avait forcé l’épée à la main de se saisir du droit de disposer de la régence ; les magistrats regardèrent alors cette prérogative comme attachée à leur tribunal. Le testament de Louis XIII fut cassé commeon casse celui d’un simple citoyen qui n’est pas fait selon les lois. La régence de l’état et la tutelle du roi furent conférées sans restriction à la reine ; le duc d Orléans fut déclaré lieutenant général du royaume , et le prince de Condé , chef du conseil de régence que la reine eut la liberté de composer à sou gré (i).
Mais lorsque le parlement disposait ainsi de la régence, il faut remarquer que, suivant les lois anciennes, ce corps n’existait plus j dissous par la mort du roi , il fallait que les présidens et les conseillers fussent confirmés dans leurs offices par le nouveau souverain, et qu’ils pro-
(ï) Dumont, Corps diplomatique, tom. 6. Lroières , hist. de Louis XIV, tom, î. Riencourt, hi»U de la'monarchie française.
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nonçasscnt un nouveau serment de fidélité. Celle cérémonie n’avait pas été observée dans le tumulte et l’horreur que l’assassinat de Henri IV répandit 5 le chancelier Séguier voulut faire revivre' la foi oubliée, le parlement l’cluda. Présenté dans le Louvre à la reine , il protesta de son respect et de son obéissance r on ne parla plus ni de confirmation d’offices ni de nouveau serment.
La dissémination des armées (1) françaises en Roussillon , en Flandre , en Allemagne , en Italie , réclamait à la tête des affaires un homme instruit par le cardinal de Richelieu dans l’art de les conduire. Le conseil d’état où siégeaient les ministres eut peu d’autorité ; le conseil secret de la reine était composé dn duc d’Orléans , dn prince de Condé et du cardinal Mazarin. Cependant la reine conservait un fond de ressentiment contre ce prélat , parcé qu’il avait dressé la déclaration de Louis XIH Concernant la régence ; mais, quand elle vit Mazarih déposer à ses pieds les droits étendus et litigieux que lui donnait cette même déclaration ; quand l’adroit cardinal lui fit entendre . • • • > • — ;
' (1) Mem. 3c la Châtre. "Mém. de Brienne , tom. 2. Mém. du cardinal de Retz , tom. 2. Mém. de laRo— ehefoucault. Hist. du prirree de Coudé, Molleville , tom. 1.
qu’il avait été oblige d’agir contre elle en apparence et pour 'la mieux servir", parce que , sans les restrictions qu’il avait inspirées an roi , la régence eût clé donnée au prince de Condé , la haine qu’elle avait jurée à Mazarin fit place à des sentimens opposés.
Mazarin (1), sous les dehors de la timidité et de la circonspection, cachait un grand amour du travail, une constance inébranlable, des vues assez étendues , une éloquence insinuante , et surtout la politique la plus rafinéc et la plus tortueuse. Il traitait les affaires avec effette aisance facile que chérissent les princes amoureux du repos et des jouissances. Plus la reine avait balancé sur le choix de Mazarin, plus il Jni devint cher quand elle fut accoutumée à sa manière d’expédier les affaires. Elle entrait dans cet âge où , au défaut de fortes passions, on tient davantage à ses goûts : de là, l’opiniâtreté avec laquelle elle maintint le cardinal contre le vœu des grands, du parlement et de presque toute la France soulevée contre ce ministre.
Su qualité d’étranger lui imposait la réserve la plus prudente. Il subjugua Anne d’Autriche , comme Richelieu avait subjugué Louis XIII.
(1) Avocats aux conseils crée's en titre d’offices, par édit du mois de septembre.
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Profitant du peu d’applicatiou que le duc d’Orléans et le prince de Condé. donnaient aux affaires , il se rendit maître de leur esprit en les consultant à [propos , en se servant habilement de la jalousie qu’ils s’imprimaient mu- , tuellement, et en leur assurant les avantages qu’ils pouvaient désirer pour eux ou pour leurs créatures. 11 procura au duc d’Orléans le gouvernement du Languedoc , au prince de Coudé qui aimait l’argent, le moyen d’en amasser, et au duc d'Enghien , avide de gloire , le commandement des armées avec le gouvernement • de Champagne. *
Malgré les brigues et les cabales qui remplirent toujours les minorités en France , Mazarin sut si bien balancer le pouvoir du duc d’Orléans et du prince de Condé, que cet équilibre assura sa domination. Se liant quelquefois avec tous les deux , et d’autres fois s’attachant davantage à un seul pour exciter la jalousie de l’autre ; arbitre de leurs différends r que souvent il avait fait naître et qu’il faisait , durerautant qu’ils lui étaient utiles, il finissait par rester le maître.
D’un coté, les victoires remportées à Rocroi à Fribourg , à Nortlingue , sur les Espagnols et les Allemands par le duc d'Enghien , si célèbre sous le nom du Grand-Condé, faisaient l’allégresse publique, et rendaient la régence respectable -, mais de l’autre , les dépenses énor—
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mes, nécessitées par l’enlretien des armées, et 1643./ que Mazarin augmentait eii achetant par scs largesses les individus qui pouvaient troubler sou administration , forçaient le cardinal à recourir aux moyens les plus injustes pour remplir le trésor public j cependant la tranquillité intérieure ne commença d’etre troublée qu après la mort du prince de Condé , arrivée en en i646. Le duc d’Orléans , alors sans rival , voulut jouir de toute l’autorité que lui donnait sa charge de lieutenant général du royaume ; le cardinal , de son côté , croyant son pouvoir très-afl'ermi , ménagea moins un prince dont la faiblesse surpassait l’ambition. De là naquit la guerre connu sous le nom burlesque de guerre de la fronde : j’en parlerai bientôt.
Anne d’Autriche (1) fut obligée d’abord de continuer la guerre contre Philippe IV , son frère, quelle aimait. 11 est difficile de dire précisément pourquoi l’on faisait cette guerre.
On ne demandait rien à l’Espagne, pas même la Navarre , qui aurait du être le patrimoine des rois de France. On se battait depuis 1 655, parce <
que le cardinal de Richelieu l’avait voulu 5 il est à croire qu’il l’avait voulu pour se rendre nécessaire. Le fort de la guerre était du côté
(1) Voltaire , siècle de Louis XIV, édit, encad. > Relation de la campagne de Rocroi.
1643. de la Flandre. Les troupes espagnoles sortirent des frontières du Hainaut , au nombre de vingt-six mille hommes, sous la conduite d’un vieux général expérimenté , nommé don Francesco deMelos. Elles vinrent ravager les fron^
. tières de la Champagne ; elles attaquèrent Ro- croi , et crurent pénétrer bientôt jnsqh’â portes de Paris, comme elles avaient, fait, (' ans auparavant. La mort de Louis XIII , lip blesse d’une régence relevaient les espérances des Espagnols; et quand ils virent qu’on ne leur opposait qu’urte armée inférieure en nombrçf, commandée par un jeune homme de vingt' et i un ans, leur espérance se changea en sécurité!
* Ce jeune homme était le duc d’Enghien. La plupart des grands capitaines sont devenus tels par degrés. Ce prince était né général; l’art de la guerre semblait en lui un instinct naturel : il n’y avait en Europe que lui et le’ suédois Torstenson, qui eussent montrés à Vingt ans ce génie qui peut se passer de l’ex-f périence. Nous avons vu ces miracles se renoué veler en France pendant la révolution. Le duc d’Enghien avait reçu avec la nouvelle de la mort de Louis XIII , l’ordre de ne point hasarder de bataille; le maréchal de l’Hôpital qui lui avait été donné pour le conseiller et pour le conduire, secondait, par sa circonspection, ces ordres timides. Le prince ne crut ni le maréchal ni la fcour 5 il ne confia son
dessein qu’à Gassion , cligne d’être consulté par lui. Ils forcèrent le maréchal à trouver la bataille nécessaire.
Les contemporains ont (1) observé que ce prince ayant tout réglé le soir , veille (le la bataille , s’endormit si profondément qu’il fallut le réveiller pour la donner. On conte la môme chose d’Alexandre. Il est naturel qu’un jeune homme, épuisé des fatigues que demande l’arrangement d’un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein. Il l’est aussi qu’un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude , laisse au corps assez de calme pour dormir. La bataille commença le 19 mai, au lever du soleil. Le duc d’Enghien la gagna par lui-méme par un coup d’œil qui voyait à la fois le danger et la ressource, par son activité exemple de trouble, qui le portait à propos à tous les endroits. Cè fut lui qui , avec de la cavalerie , attaqua cette infanterie espagnole , jusque-là invincible , aussi forte , aussi serrée que la phalange ancienne si estimée, et qui s’ouvrait avec une agilité que Ja phalange n’avait pas pour laisser partir la décharge de dix-huit canons , qu’elle renfermait au milieu d’elle : le prince l’entoura et l’attaqua trois fois. A peine
(1) Quiucy , Hist.milit. de Louis XIV, tom. 1. Hist. de Condé , liv. 1, .
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victorieux , il arrête le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux, pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat. Le duc d’Enghien eut autant de soin de les épargner, qu’il en avait pris pour les vaincre.
Le vieux comte de Fuenlès- commandait cette infanterie. Il mourut dans l’action percé de coups. Condé, en l’apprenant, dit qu’il voudrait être mort comme lui, s’il n’avait pas vaincu. Le respect qu’on avaitcn Espagnepour les armées espagnoles , se tourna du côté des armées françaises , qui n’avaient depuis cent ans gagné de bataille si célèbre ; car la sanglante journée de Marignan , disputée plutôt que gagnée par François Ier. contre les Suisses, avait été l’ouvrage des bandes noires allemandes , autant-que des troupes françaises. Les journées de Pavie et de Saint-Quentin étaient alors des époques fatales à la réputation des armes françaises. Henri IV avait eu le malheur de ne remporter des avantages mémorables que sur sa propre nation. Sous Louis XIII , le maréchal de Guebriant avait eu de petits succès , mais toujours balancés par des pertes. Les grandes batailles qui ébranlent les états , et qui restent à jamais dans la mémoire des hommes, n’avaient été données en ce temps que par Gustave Adolphe.
De vingt-six mille hommes dont l’armée es-
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pagnole était composée, il en resta huit mille ‘ ^3? sur le champ de bataille, sept mille furent faits prisonniers. Le* Français perdirent à peine deux mille hommes. Cette journéo de Rocroi devint l’cpoque de la gloire française et de celle de Condé : il sut vaincre et profiler de la victoire. Ses lettres à la cour firent résoudre le siège de Thionville , que le cardinal de Richelieu n’avait pas osé hasarder, et, au retour de ses courriers, tout était déjà prêt pour cette expédition.
Condé trompe la vigilance des ennemis en s’avançant jusqu’à Binche, d’où ses partis ravagent les environs de Bruxelles. Les Espagnols , trompés par cette manœuvre , réunissent leurs troupes vers le centre des Pays-Bas ; alors le prince retournant tout, à coup sur ses pas, hâte sa marche, et se présente devant Thionville. Les travaux avançaient, la ville était serrée de près , lorsqu'une subite crue de la Moselle coupa l’armée en deux. Le général Béck commandait un corps de troupes , auprès de Luxembourg. S'il eût profité de cette occasion , il pouvait en détruire une des deux moitiés ; mais soit qu’il fût encore effrayé de la déroute de Rocroi, ou qu'il ne fût pas instruit de la véritable position des Français, il leur laissa le temps de rétablir leurs com- • munications interrompues :1a ville fut prise après six semaines de tranchée ouverte. Le
8 U BIST. UE ru., IIe. P., L. XVI.
resie de Ja campagne fut employé à prendre les pctiies villes entre Trêves et Thionville.
Le duc d’Enghicn ayant ensuite mis son armée en quartiers de rafraîchissemens , sous les ordres du duc d’Augoulême , vint à la cour ; il y parut couvert de sa gloire, attirant les regards et l’admiration de tout le monde.
Les armes françaises n’étaient pas aussi heureuses eu A l;e magne. Le maréchal de Guebriant avait été poussé à la gauche du Rhin par le général Merci. Le duc d’Enghien , de retour à Paris, engagea la régente à Jui envoyer un se-' * cours de six mille hommes, sous les ordres du général Rantzau. Aussi lot Guebriant repasse le Rhin pour aller prendre les quartiers d’hiver dans la Souabe; pour les assurer, il assiégea Rolhvel. La ville lut prise , mais Guebriant fut tué pendant les attaques; la reine le fit enterrer dans l’église de Notre-Dame de Paris , et voulut que les cours souveraines assistassent à ses funérailles. Rantzau n’avait hérité ni de l’autorité ni de l’esprit conciliant de- son prédécesseur. La division se met entre les Français et les Allemands ; leduç de Lorraine, Merci et Jean le Wcrl, battirent Rantzau, le 29 novembre , et reprirent Rolhvel (1).
(1) Mém. de Grammont , Abrégé de l’Histoire universelle, par Collin. Journal Histor. du règne de
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Du côté de l’Espagne , le marquis de Brezé hattit, le 3 septembre , la flotte espagnole à la vue de Carthagène , et le maréchal de Lamothe remporta plusieurs avantages en .Catalogne. Le roi d'Espagne en personne pritMonçon , que Lamothe ne put secourir. En Italie , le prince Thomas n’ayant pu empêcher que les Espagnols ne prissent, le 27 mai, la ville t de Tortone, s’empara d’Asti et de Trino, où le vicomte de Turenne mérita à trente-deux ans le bâton de maréchal de France. Le comte Duplessis Pras- •liu , depuis maréchal de Choiseul, prit le pont de Stura, le 2 8 octobre. Après la conquête de Trino , le maréchal de Turenne fut envoyé en Allemagne pour prendre le commandement de l’armée fil. ' ’ 1 *
X.OUÎ3 XIV , par Daniel. Mem. de Beauveau , tom. I. Henault , Abr. chron. tom. 3.
(l) Abr. de J’Jiiat. univ. , par Coïiin*
Tom. VI y ae. part.
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