‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 13 sur 70 · CHAPITRE ÏIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏIÏ

Précis des événemens de la guerre extérieure durant la régence d'Anne d'Autriche. Bataille de Fribourg et de Nortiingue.

Les plus grands efforts de l’armée française devaient se porter en I1 landre et en Allemagne. On n avait d autres vues en Italie, gue de soutenir le duc de Savoie ; le prince T&omas continua dy commander l’armée française. A l’égard des frontières méridionales, Ta régente, sœur (lu roi d’Espagne, ne partageait pas le désir qu’avait témoigné Louis XIH , ou plutdt Richelieu, de conserver la Catalogne; Aude d Autriche regardait cette province comme un' gage dont la restitution devait consolider d'autres conquêtes qu’on voulait garder. Les armées françaises , dans ce pays , furent sous les ordres des maréchaux de Lamothe et de Choiseul. Le duc d’Orléans commanda en Flandre, ayant sous scs ordres les maréchaux de la Mailleraye et de Gassiou. Le duc d’Enghien et les maréchaux de Turenne et de Grammont commandaient l’armée d’Allemagne.

Il ayait été convenu que les Français et les

Hollandais attaqueraient , chacun de leur côté , une place des Pays-Bas espagnols. Les Hollandais firent le siège du Sas-de-Gand , et les F rançais celui de Gravelines : ces deux places furent prises presqu’en même temps.

Turenne arriva à Colmar à la fin du mois de décembre 1643 (1). Son premier soin fut de rétablir l’armée qu’il devait commander : ellé était dans l’état le plus fâcheux. Abandonnant l’Alsace entièrement ruinée , il la conduisit ert Lorraine La cavalerie manquait de chevaux , l’infanterie était presque nue; la cour ne se pressait pas d’envoyer l’argent nécessaire. Turenne emprunta, sur son crédit, des sommes assez considérables pour habiller quatre mille fantassins et remonter cinq mille cavaliers ; ce qui composait toute son armée. 11 était difficile qu’avec si peu de forces il pût tenter des entreprises importantes. Cependant l'es Autrichiens , sous les ordres du comte de Merci , étant sortis de leurs quartiers d’hiver, faisaient le siège de Fribourg dont la conservation était essentielle à la sûreté de l’Alsace. Turenne sollicitait les renforts sans lesquels il ne pouvait secourir la place. Le d'oc d’Enghien commandait, entre Mouzonet Mézières,

(1) Hist. du prince de Condé. Hist. de Turenne, édit! de ij 38, tom, 1,

1644—47. s*x m‘^e tommes de pied et quaire mille chev vaux ; il eut ordre de passer en Allemagne et de se réunir au maréchal de Turenne. Enghien. se mit en marche le 21 juillet, et arriva à Brisach le 2 août , ayant fait près de soixante et dix lieues en treize jours. Fribourg venait de se rendre ; il 11e restait plus qu’à réparer cette perte. Le duc d’Enghien et les maréchaux de de Turenne et de Grammont attaquèrent , le 3 août , le camp de Merci , retranché sur deux éminences. Le combat recommença trois fois, à trois jours différens. On dit que le duc d’Enghien jeta son bâton de commandement dans les retranchemens ennemis , et marcha pour le reprendre , l’épée à la main , à la tète du régiment de Conti. Il fallait peut-être des actions aussi hardies pour mener les troupes à des attaques si difficiles. Cette bataille de Fribourg, plus meurtrière que décisive, fut la seconde victoire do ce prince. Merci décampa quatre jours après ; Philisbourg et Mayence conquis furent la preuve et le fruit de la victoire.

Le duc d’Enghien retourne à Paris , reçoit les acclamations du peuple et demande des récompenses à la cour. Il laisse sou armée au maréchal de Turenne, qui s'empare successivement de Spire , de Worms, d'Oppenheim , de Bingen , de Creutznach et de Landau^

louis xiv. 9r

Pendant (i) le cours de ces succès , le ma- ,644—4 7. réchal Torstcnson avait défait l’armce impériale ou Bohème , aux environs de Jankou , près duThabor, montagne célèbre durant les guerres des Hussites.Cet échec avait forcé l’empereur de détacher quatre mille hommes de l’armée commandée par Merci , pour renforcer celle de Bohème. Turenne , pour profiter de cet affaiblissement, quitte Spire; il pénètre à la droite du Rhin, dans les premiers jours de mars i645. Sou armée, augmentée par quelques régimens suédois , montait à six mille fantassins et cinq mille chevaux. Son projet était d’cmpècher le général Merci d’entrer en Franconie ; ily réussit d’abord. Les Allemands , à son approche , se retirent en Souabe ; Turenne les poursuit, s’empare de Stultgard, d’Heilbron , deRottembourg et de Mariendal ; cette dernière ville lui parut propre pour établir son quartier général. Les officiers suédois le priaient de permettre à la cavalerie de se disperser dans les villages , afin de se procurer plus facilement des fourrages , rares dans celte saison. Turenne se refusa plusieurs jours de consentir à celle disposition; cependant le co-

(1) La reine Anne d’Autriche commence, en 1645, le bâtiment du Val-dc-Grace , dont François Mansart fut l'architecte. J

~77i TT louel suédois Rose avait été envoyé à la décoüverte. Ayant suivi , durant plusieurs jours ,• l’armée impériale , il rapporta qu’elle prenait des quartiers de rafraîchissement , sans qu’il y eût apparence qu’elle dut se mettre en campagne , du moins de quelque temps. Sur ce rapport, Turenne donna les mains par complaisance à ce qu’on souhaitait de lui. Merci , profitant de cette faute , la seule que les guerriers aient jamais pu reprocher à Turenne, vint l’attaquer Savant qu’il eut pu rassembler ses quartiers : son armée est défaite auprès de Ma- . riendal , le 5 mai.

A cette nouvelle, le duc d’Enghien accourt au secours de Turenne, après avoir aidé en chemin le général de Villerui à prendre en Lorraine la forteresse de la Molhe , qui fut rasée. Ce prince s’étant réuni aux maréchaux de Turenne et de Grammont , s’avance vers la Bavière, prend la ville de Wimphen qui lur ouvrait nu passage sur Je jVecker, atteint les Allemands dans les plaines de Nortlingue , le» attaque (1) le 5 août, et remporte la victoire la plus complète. Le maréchal de Grammont fut fait prisonnier par les Allemands , mai» le général Gléen, qui commandait sous Merci ,

(1) Hist. de Condd , Aubery, tOto, 1, Qtfuicy, tom, K. Mcm, chron. et hist.

est forcé de rendre . les armes ; Merci luimême est au nombre des morts. Ce général , regardé comme un des plus grands capitaines . de son siècle , fut enterré près du cbamp de bataille. On grava sur sa tombe : StQ, via/or , lieroem culcas ; arrête , voyageur , tu foules un héros. Celte action mit le comble à la réputation du duc d’Enghien, et lit celle de Turcnne qui aida puissamment ce prince à remporter une victoire dout il pouvait être humilié. Peut-être ne fut -il jamais si grand qu’en servant ainsi celui dont il fut depuis l’émule et le vainqueur.

Le nom du duc d’Enghien éclipsait tous les autres noms. Ce prince étant tombé malade des fatigues de la campagne, Turenne s’avança vers le Danube. Il prit Dunkespiel, où le maréchal de G rammont (1) vint le joindre , après avoir été échangé contre le général Gléen. Le duc de Bavière voyant les Français s’approcher de ses états , menaçait l’emperCur de faire sa paix particulière avec les cours de France et de Suède , si ou n’envoyait les plus puissans renforts à l’armée défaite à Nortlingue. L’empereur venait de terminer une guerre qu’il soutenait contre Ragoski , prince de Transilvanip. U envoya sept mille hommes de cavalerie, sous

(1) Mém. du maréchal de Grammont, tom. I,

*644—47; ^es or-dres de son frère , l'archiduc Léopold- Guillaume et du général Galas. L’armée fran- * çaise se trouvant alors inférieure en nombre , les maréchaux de Turenne et de Grammont repassèrent le Necker, et furent s’établir sous le canon de Philisbourg. Les ennemis reprirent Heilbron , Wimphen , Dunkespiel, et les autres conquêtes faites par les Français durant la campagne; ensuite ils se séparèrent, et mirent leurs troupes en quartier d’hiver. Turenne termina la campagne par la prise de Trêves. Il y rétablit l’électeur , devenu libre par la médiation du roi , qui déclarait que , sans cette condition , il • n’entendrait à aucune proposition de paix*

Dans les Pays-Bas , le duc d’Orléans ayant sous ses ordres le maréchal de Gassion et le général Rantzau , prit le fortMardick , le io juillet : cette conquête valut à Rantzau le bâton de maréchal de France. Le fort de Link fut pris par Gassion , le a3; Bourbourg se rendit le 9 août, Bethune le 5o, ainsi que Merville et Saint- Venant. Le duc d’Orléans étant retourné à la cour, les maréchaux de Gassion et de Rantzau se rendirent maîtres de l’Écluse , de Marchiennes , de Lamothcaubois , et de plusieurs autres places. Le prince d’Orange borna ses conquêtes à la prise de Hultz.

Le comte de Harcourt ayant remplacé le

maréchal de Lamothe en Catalogue', tenait la campagne pendant que' le maréchal de Choiseuil fesait le siège de Pioses, qui se rendit après quarante-neuf jours de tranchée ouverte. Cette place ouvrait une nouvelle communication entre le Roussillon et la Catalogne.

Aucun avantage considérable ne signala la campagne de 1646. Le duc d’Enghien assiégea Dunkerque à la vue de l’armée espagnole (1), et fut le premier qui donna cette place à la France. Tant de succès et de services le faisaient craindre du ministère autant que des ennemis de l’état; on le tira du théâtre de ses conquêtes et de sa gloire et on l’envoya en Catalogne , avec de mauvaises troupes et mal payées; il assiégea Lerida, et fut obligé de lever le siège. Le prince de Condé , Louis II , mourut pendant cette expédition; le duc d’Enghien prit alors le nom de prince de Condé.

Les Français avaient transporté la guerre d’Italie sur les côtes de Toscane; ils firent la conquête de lo Stato degli Presidi , et battirent la flotte espagnole. Dans le même temps, les armes françaises avaient envahi la Lorraine sur le duc Charles, prince inconstant et malheureux, qui se vit à la fois dépouillé de ses états par la France et retenu prisonnier par

(i) Millot , Élérn. de l'histoire de France.

96 HIST. DE ER., Il*' P., L. XVI.

1644—4- ^eS Espagnols. Les a^iés de la France pres- ' saient la maison d’Autriche du sud au nord.

Le duc d’Albukerque, général des Portugais, . gagna contre l’Espagne la bataille de Badajoz. Le prince d’Orange, à la tête des Hollandais, pénétrait jusque dans le Brabant.

Philippe IV voyait le Portugal devenir un royaume florissant, la Catalogne et Je Rous-, sillon rester dans les mains des Français, et les Hollandais s’approcher de Bruxelles, tandis que le royaume de Naples adoptait le gouvernement républicain. Tant de malheurs qui fondaient sur la maison d’Autriche, semblaient annoncer que Vienne et Madrid n’attendaient que le moment d*buvrir leurs portes, que l’empereur et le roi d’Espagne étaient presque sans état. Cependant cinq années de gloire, à peine traversées par quelques revers , ne produisirent que très-peu d’avantages pour la France j les désordres intérieurs lui devenaient plus funestes qu’elle ne gagnait à ses succès extérieurs ; la France touchait à sa ruine au milieu de ses prospérités extérieures.

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