‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 18 sur 70 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

t Journée de * Barricades.

Xje parlement de Paris , paraissant voué exclu* sivemenl à des fonctions paisible», renfermait' dans son sein le germe caché des- plus violente» commotions. C’étaient plusieurs milliers de clercs de procureurs , venus de towtes les provinces, pouF répandre l’encre à grands flots sur les parvis du palais. Joignant à la fougue et à l’inexpérience de la jeunesse un grand besoin d’argent , ils étaient toujours disposés , pour quelques écus , à fomenter des passions factices. Dès qu’on les leur avaient suggérées, ils n’ en calculaient ni la valeur ni les suites. Cent mille voix s’élèvent pour réclamer la liberté des magistrats emprisonnés; on ferme les boutiques , on tend les grosses chaînes de fer qui se trouvaient alors à l’entrée des rues principales ; on crie de toute part : Liberté et (1) Broussel.

(1) Mém. ducard. de Retz.

11 est difficile de concilier les détails rapportés par le cardinal de Retz , madame de Motteville, l’avocat général Talon, et tant d’autres f mais tous conviennent des principaux faits. Pendant la nuit qui suivit l’émeute , la reine ne se croyant pas en sûreté au] Palais- Royal, où la cour résidait alors , faisait venir environ deux mille hommes , cantonnés à quelque? lieues de Paris. On publie qu’une grande armée s’avance pour assiéger , piller et brûler Paris. Le chancelier Séguier se transportait au parlement, précédé de ses (t) hoquetons, pour casser les arrêts, et même, disaiton , pour interdire ce corps. Mais , dans la nuit même, les ennemis de Mazarin s’étaient assemblés chez François de Gondi , cardinal de Retz , archevêque de Corinthe , coadjuteur de l’archevêque de Paris , son oncle. Tout était disposé pour meure la ville en armes. La multitude arrête le carrosse du chancelier , et le renverse. 11 put à peine s’enfuir avec sa bru ,1a duchesse de Sully , qui , malgré luii, avait voulu l’accompagner. U sp retire en désordre à l’hôtel de Luynes , pressé et insulté par la populace. Le lieutenant civil vient le

(i) Mém. hist. et chron. Mém. de Motteville , tom. z. Mém. de Talon, tom. 5. Mém. du tard, de RcU , tom. i.

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prendre dans son carrosse et le mène au Palais-Royal, escorté de deux compagnies suisses , et d’une escouade de gens d’armes. Le peuple tire sur eux. Quelques-uns sont tués ; la duchesse de Sully est blessée au bras. En moins de deux heures , douze cents barricades sont formées ; on les pousse jusqu’à cent pas du Palais-Royal. Les Parisiens renouvellent ce qu’ils avaient fait sous Henri III, mais avec encore plus d’emportement et d’effusion de sang. En sûreté derrière les barricades , ils tiraient sur les soldats; les soldats, après avoir vu tomber un grand nombre des leurs , reculent et laissent faire les Parisiens. Le parlement en corps marche à pied vers la reine , à travers les barricades qui s’abaissent devant lui , et redemande ses membres emprisonnés ; la reine est obligée de les rendre : les passions étaient exaltées , il n’était pas aisé de les calmer.

Le cardinal de Retz se vante , dans ses mémoires , d’avoir été l'auteur de celte sédition; il y eut du moius une très-grande part. Cet homme singulier est le premier évêque en France qui ait dirigé une guerre civile sans avoir la religion pour prétexte. 11 s’est peint lui-même dans ses mémoires , écrits avec un air de grandeur , une impétuosité de génie , et une inégalité qui sont l’image de sa conduite. C’était un homme qui , du sein de la débauche , et languissant encore des suites

qu’elle entraîne , prêchait le peuple et s’en faisait idolâtrer ; respirant les factions et les complots, il avait été, a l’àge éfe vingt-trois ans, lame d’une conspiration contre la vie de Richelieu. 11 fut l’auteur des barricades; il précipita le parlement dans la cabale , dans les séditions. Ce qui paraît surprenant, c’est que le parlement, entraîné par lui, leva l’étendard de la révolte contre la cour, avant même d’être appuyé par aucun prince.

Celle compagnie (i), depuis long-temps , était regardée bien différemment par Jacour et par le public» Si l’on en croyait la voix de tous les ministres, le parlement de Paris était un tribunal de justice fait pour juger les procès ; il tenait ce pouvoir de la seule volonté des rois. Il n’avait sur les autres parlemens du royaume d’autre prééminenceque celle de l’ancienneté et d’un ressort plus étendu. II ne devenait cour des pairs, que parce que le roi résidaità Paris. Il n'avait pas plus de droit de faire des remontrances que les autres parlemens : ce droit était une pure grâce. 11 succédait, à la vérité , à ces parlemens qui représentaient autrefois la nation française , tuais c’était au nom seul et non à la puissance; ce qu’on prouvait, en observant que les états généraux étaient

(i) Voltaire, Sjèclo da Louis XIV, tout, i:

124 HIST. DE ER. , IIe. P. , L. XVI, substitués à la place des assemblées de la na— tion. Le parlement de Paris ne ressemblait pu& plus aux parlemelïs tenus par les anciens roisr qu’un consul de Smyrne ou d’Alep ne ressemblait aux consuls romains.

Celle seule erreur de nom était le prétexte des prétentions ambitieuses d’une compagnie d’hommes de loi , qui tous , pour avoir acheté leurs olüces, pensaient tenir la place des ancieris grands vassaux de France. Ce Corps , en tout temps, avait abusé du pouvoir que s’arroge nécessairement un premiertribunal toujours sub1sistant dans une capitale. Il avait* osé donner un arrêt contre Charlcs-le-Victorieux, et Je bannir du royaume ; il avait commencé un procès criminel contre Henri III ; il avait en tous les temps résisté, autant qu'il avait pu, » à ses souverains j et dans celte minorité de Louis XIV, sous le plus doux des gouverneruens , et sous la plus indulgente des reines , il voulait faire la guerre à sou prince, à l’exemple de ce parlement d’Angleterre , qui tenait alors son roi prisonnier, et qui lui fît trancher la tète. Tels étaient les discours du cabinet.

Mais les bourgeois de Paris et1 tout ce qui tenait à la robe, voyaient dans le parlement un * corps auguste qui avait rendu la justice avec une intégrité respectable ; qui n’aimait que le bien public , et qui l’aimait au péril de sa fortune; qui bornait son ambition à la gloire de

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réprimer 1 ambition des favoris 3 qui marchait d’un pas égal entre le roi et le peuple. Sans examiner l'origine de scs droits et de son pou- WNr , otx lui supposait les droits les plus sacres , .et le pouvoir le plus incontestable , quand on Je voyait soutenir l’intérêt général contre d«s ministres délestés. On l’appelait le père de létal , et on faisait peu de différence entre Je droit qui donne la couronne aux rois , et celui qui donnait au parlement le pouvoir 4e modérer les volontés des rois.

Entre ces deux extrêmes , un juste milieu était impossible à trouver 3 car , enfin, il n’y avait de loi bien reconnue que celle de l’occasion pt du temps. Sous un gouvernement vigoureux le parlement n’était rien 3 il était tout sous un roi faible. Jamais propos ne fut plus juste que celui que tint le prince deGueirtenée , quand cette compagnie se plaignait , «ous Louis XIII , devoir été précédée par les députés de la noblesse : « Messieurs, vous » prendrez votre revanche dans la minorité. » , me Sarderai de répéter tout ee qui a été écrit sur ces troubles, et de remettre, sous les yeux des lecteurs , tant de détails alors précieux, aujourd’hui oubliés. Mais on doit indiquer ce qui caractérise l’esprit de la nation , et moins ce qui appartient à toutes les guerres civiles, quece qui dislinguacelle delà fronde.

Deux pouvoirs établis chez les hommes uni-

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quement pour le maintien de la paix, Far* chevêque el le parlement de Paris , ayant commencé Ja guerre , la multitude crut tous ses emportemens justifiés. On n’appelait la reine que Darne ^4nne ,et si on y ajoutait quelque titre , c’était un opprobre. On lui reprochait de sacrifier l’état à son amitié pour Mazarin. Ce qu’il y avait de plus insupportable , elle entendait de tous côtés ces chansons et ces vaudevilles , monument de plaisanterie et de malignité,qui semblaient devoir éterniser le doute où l’on affectait d’être de sa vertu. Madame de Motteville rapporte , avec sa noble et franche naïveté : « Que ces insolences faisaient hory> reur à la reine , et que les Parisiens , trom- » pés , lui faisaient pitié. i>

Le parlement levait des troupes. Chaque conseiller fournit cinq cents francs. Vingt membres de ce corps, qui étaient l’objet de la haine de leurs collègue» , parce que leurs charges avaient été créées par le cardinal de Richelieu , donnèrent chacun quinze mille francs , pour obtenir la bienveillance des chambres. Leur générosité leur valut le titre burlesque de Quinze- Vingts. On fait payer cinquante écus .par porte cochère. Mazarin est déclaré , par arrêt , perturbateur du repos public; il lui est enjoint de sortir de France dans huit jours, et passé ce temps, tous les Français ont ordre de lui cÊirre sus. Les généraux de

l’armée parlementale étaient le duc de Beaufort -Vendôme, échappé de la tour de Vincennes(i) , le prince de Conti, frère du Grand- Condé, le duc de Bouillon, et le maréchal de Turenne , son frère.'

Toutes les guerres civiles qui avaient désolée la France furent plus funestes, mais celle qui s’élevait alors offrait un caractère particulier.On plaisantait les armes à la main. Le duc de Beaufort fut appelé le roi des Halles , parce que se# manières populaires enchantaient la multitude. Les deux partis se distinguaient sous les noms burlesques de Frondeurs et de Mazarins. La guerre elle-même prit le nom de guerre de la Fronde. Le régiment du coadjuteur de Paris s’appelait le régiment de Corinthe. Un détachement de ce corps ayant été battu par les Mazarins, on appela cet échec la première aux Corinthiens.

Les grands qui s’étaient réunis aux magistrats, se battaient sans savoir quel était l’objet de la querelle y souvent ils changeaient de

(1) Ce duc était adoré de? Parisiens; sa bonne mine , ses manière» popula res , un peu approchantes de celles du menu peuple , les avaient charmés. Les orangères surtout l’aimaient avec passion , et lui offraient tout ce quelles avaient , sans même en excepter leurs filles. La Rochefoucault , pag. i52,

parti pour ics plus minces sujets. Le corps de la robe et celui de la noblesse qui se méprisaient , n’agissaient pas avec ce concert necessaire pour perdre un ministre aussi habile que Mazarin à manier les ressorts de l’intrigue. , On faisait la guerre avec les formes de la pro- . '* cédure criminelle. On décrétait les généraux. Les grands , qui ne connaissaient que le droit ' . de la force , prenaient peu d’intérêt à des hostilités qui ressemblaient à un procès. En vain les gens de bon sens voulaient ramener tous les partis à l’état de la question } le langage de la raison n’était pas entendu par des brouillons occupés de leurs intérêts particuliers. Tous les frondeurs criaient point de Mazarin ; mais qu’importait de bannir ce ministre , puisqu’il . » devait avoir un successeur qui aurait été peutêtre plus turbulent etmoins habile. Pourcomble d’absurdité, chacun vantait son obéissance et sa * fidélité pour le roi , en poursuivant à outrance le ministre qui exerçait sa puissance. Mably a bien raison de dire que ces prétendus ennemis de Mazarin étaient des hommes prêts à lui vendre , eux et leur parti , pour une pension ou pour une dignité. Ce fut la principale cause des succès de ce ministre.

Il mettait alors la dernière main ou traité de Westphalie , qui devait donner l’Alsace à la France. Ou aurait cru que ce glorieux évé-

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nemcnt allait inspirer aux Français des senti- 164^ mens de concorde : il arriva précisément le contraire. Beaucoup de guerriers , se trouvant sans emploi, vinrent offrir leurs services à celui des deux partis qui voulait les payer.

La duchesse de Longueville engagea le maréchal de Turenne à faire révolter l’armée qu’il commandait pour le roi dans les environs de Strasbourg : ce contre-temps aurait peut-être enlevé l’Alsace à la France. Les troupes refusèrent d’entrer à la solde du parlemeut de Paris. Turenne se voyant sur le point d’être arrêté , se sauva dans les Pays-Bas.

On comptait, dans l’armée levée parle parlement , douze mille hommes , parmi lesquels se trouvaient deux mille cavaliers. L’archiduc Léopold, gouverneur des Pays-Bas, profitait des troubles de France pour faire des conquêtes; déjà il avait repris Saint-Venant, Ypres , la Mothe-aux-Bois, Condé et Cambrai.

Tom. Vl , ae. part.

l3û HIST. DE FR., IIe. F., L. XVI.

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