chapitre XVIII
La reine mère füit de Paris avec ses en/ans , Siège de cette capitale.
1649. T A N d 1 s que Mazarin donnait de nouvelles provinces à la Erauce , il se crut obligé de sortir de Paris pour empêcher que le parlement ne se rendu maître de toute Ja famille royale. Cette luite s exécuta durant la nuit du G au 7 janvier avec tant de précipitation, qu’on assure que presque toute la cour coucha sur la paille en arrivant à Saint-Germain (1).
Assez de livres , tournant cette guerre en dérision, l’ont vouée pour jamais nu ridicule. 11 est certain que les hostilités n’étaient pas accompagnées de celle fureur raisonnée, de ce
(1) Mrm. dti card. de Retz , tom. 1. Méro. de Talon , tom. 6. M;ém, de Motleville ,tom a
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mélancolique acharnement qui distinguaient j64y. alors les guerres civiles d’ Angleterre. 11 est certain encore que presque tous les chefs des frondeurs , les Couti , les Vendôme , les d’Epernon , les Nemours , les Longueville , les Bouillon , regardant la cour comme le principe de leur fortune , y entretenaient des correspondances secrètes, etue cherchaient qu’à vendre, leurs services : de celle disposition insidieuse, résulta le caractère pris par cette guerre. Elle n’aurait dû être écrite qu’en vers burlesques , selon les mémoires de laduchesse de Nemours j elle fut cependant sanglante , et l’eût été beaucoup plus, si le parlement de Paris avait su profiter de ses avantages (i).
Anne d’Autriche , dont on vantait l'esprit, les grâces et la beauté, avait presque toujours été malheureuse en France. Longtemps persécutée par son époux et par le cardinal de Richelieu , elle avait vu ses papiers saisis au Val-dc- Grâces; elle avait été interrogée comme une criminelle. Quand elle accoucha de Louis XIV , son mari ne voulut jamais l’embrasser, selon l’usage; cet affront altéra sa santé, au point de mettre en danger sa vie. Enfin , dans sa régence , après avoir
(i) Mém. du card. de Retz , tom. i. Mém. do laRochcfoucault , tom. I.
1649. comblé de grâces tous ceux qui l’avaient implorée, elle se voyait chassée de sa capitale par un peuple volage et furieux. Elle et sa bellesœur , la reine d'Angleterre , étaient deux mémorables exemples des malheurs que peuvent éprouver les têtes couronnées : sa belle-mère, Marie deMédicis, avait, été encore plus malheureuse. La reine, les larmes aux yeux , pressait le prince de Condé de servir de protecteur au roi. Le vainqueur de Rocroi , de Fribourg , de Lens et de Norllingue , ne put démentir tant de services ; il fut flatté de l’honneur de défendre une cour qu'il croyait ingrate contre la fronde qui recherchait son appui. Le parlement eut donc le Graud-Coudé à combattre , et il osa soutenir la guerre.
Le prince de Condé pour faire (t) le bloçus de Paris avait à peine huit mille soldats, 11 plaça ses quartiers à St.-Denis , à St.-Cloud et gSèvre,ïl n'avait pas assez de monde pour occuper Charentoq et les autres postes autour de la capitale. Sans les noms de roi de France et de Grand-Condé , cette guerre aurait été aussi ridicule que celle des Barberins contre le due de Parme. Le parlement s’était procuré un
(t) Mém. du card. de Retz, tom. 1. Mdm. de Motte vil le , tom. a. Joli , tom. I. Lettres choisies , éditée 169a , tom. T,
corps de cavalerie en ordonnant que chaque porte-cochère fournirait un homme et un cheval : ce corps fut appelé la cavalerie des portes-cochères. Les Parisiens sortaient en campagne ornés de plumes et de rubans ; leurs évolutions étaient le sujet de railleries des gens du métier ; les bourgeois prenaient ordinairement la fuite dès qu’ils voyaient les troupes royales s’approcher ; ils étaient reçus à leur retour avec des huées et des éclats de rire : on réparait les échecs par des chansons , les cabarets étaient les tentes où l'on tenait les conseils de guerre. La licence se montrait si effrénée , qu’une nuit un détachement des troupes de la fronde ayant rencontré le saint-sacrement que des prêtres portaient dans les rues à un homme soupçonné d’être Mazarin, on reconduisit les prêtres à l’église à coups de plat d’épée. La duchesse de Némours raconte, dans ses mémoires, que le prince de Condé présenta à Ja reine un nain bossu armé de pied en cap : « Voilà, dit-il, le généralissime de l’armée parisienne. » Il voulait par-là désigner son frère , le prince de Conti , qui/était bossu, et que les Parisiens avaient en effet choisi pour leur général.
Quelques provinces du royaume , laGuienne, la Normandie , la Provence , le Poitou , la Touraine se déclaraient en faveur de la ville de Paris. L’archiduc Léopold avait envoyé un
142 HIST. DE ER. II'. P. , L. XVI. t ‘ x6^. député dans celte capitale non-seulement pour offrir au parlement un subside considérable et un secours de dix-huit mille hommes , mais pour proposer à celte compagnie de traiter ' avec elle d’une paix générale que toute la France demandait à grands cris : Je parlement eut la franchise de donner avis à la reine de cette proposition.
Les troupes royales ayant reçu des renforts, s’étaient emparées de Charenton. Les comestibles entraient difficilement dans Paris -, on commençait à sentir les incommodités du blocus ; Ja cour, de son côté, apercevait toute la 'grandeur du précipice creusé sous ses pas. On venait d'etre instruit de la mort tragique de Charles 1er. ; cette catastrophe faisait sur l’esprit de la reine l’impression la plus profonde , la plus fâcheuse.
Mazarin , moins inflexible , moins hardi , moins fier que Richelieu, avait recours à la finesse et à la ruse, dans les occasions délicates maîtrisées par la profondeur du génie de son prédécesseur. Richelieu avait adopté la politique dure et tranchante de Louis XI ; comme lui , se jouant des formes, en asservissent les grands et les petits , il avait affaibli daus tous les cœurs cet amour de la patrie , ressort précieux, lequel une fois brisé, se rétablit difficilement. Mazarin ne fut pas moins funeste à la France par sa politique versatile et cm-
brouillée , par sa fausseté habituelle , et par son insatiable avarice. Insensible aux offenses comme aux services , content d’amasser deux cents millions , il paraissait n’avoir aucun dessein arreté. La France fut troublée sans aucun avantage pour scs habilans , ni même pour le roi. Richelieu fut plus craint mais moins délesté. 11 semblait que les Français pardonnassent plus facilement la cruauté qui suspend sur toutes les tètes le glaive des lois, que les exactions d’une infâme et durable cupidité.
L’époque du ministère de Mazarin fut néanmoins remarquable par la liberté des écrits : tout le monde s’entretenait des affaires d’état ; cette tendance générale à répandre , dans le discours et sur le papier, les plaintes publiques , soulageait les esprits et affaiblissait les maux de la guerre civile. Mazarin eut constamment pour principe de laisser dire à chacun ce qu’il voulait, et de ne pas arrêter la première impétuosité française, trop vive pour être durable ; il craignait qu’un feu dispersé en bons mots ne se concentrât; tant qu’il s’évaporait , ce ministre , bon connaisseur , ne le jugeait pas dangereux. Cet étranger fut l’objet constant des satires et de la haine; il désarma h la fin la haine et fit taire jusqu’aux satires : il avait inspiré la même politique à Aune d’Autriche. Elle disait à un libraire qui
tremblait sur les suites d’une entreprise typographique dans laquelle les faux dévots pouvaient être blessée : « Faites imprimer , ne craignez rien , je protégerai toujours la vérité[; faites tant de honte aux vices que la vertu reste seule en France. »
Ainsi, Henri IV, quand il lut la satire intitulée Vile des Hermaphrodites ,ne voulut pas permettre la moindre poursuite contre l’auteur. «Je me ferais conscience , disait-il , d'inquiéter un homme pour avoir dit lavérité ». Il nous reste une foule de brochures en vers et en prose qui attestent avec quelle énergie on s’énonçait sur le ministre et sur la cour. Paris, vexé par les impôts , se vengeait par des chansons et par des sarcasmes. ■
Tous les corps ployés, par Richelieu , tendaient à se relever. Le parlement obéissait à l’impulsion générale. Les ennemis de^Mazarin appelaient les présidens et les conseillers les pères de la patrie, les régénérateurs de la France: pouvaient-ils être insensibles à ces litres flatteurs? On recueillait de toute part les réflexions, les murmures , les plaintes ; on fit des projets de réforme , ce qüi est toujours aisé, et ce qui console des maux soufferts. On vit donc sans surprise Je parlement s’occuper tout à la fois de la justice, des finances, de la police, du commerce , de la solde des troupes , des domaines du roi , et du paiement des gens qui
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composaient la maison royale. De jeunes orateurs faisaient briller leur éloquence dans l’as- ' semblée des chambres; les applaudissemens échauffaient leur cœur , augmentaient leur courage ; mais bientôt on s’aperçut qu’il était plus aisé de tonner sur les vices de l’administration que d’en établir une meilleure ; d’ailleurs, grâce à la frivolité de la nation française, qui se lasse le lendemain de la passion de la veille , ou s’ennuya d’une guerre ridicule. Des chansons plaisantes et satiriques célébraient les exploits des bourgeois de Paris. Les gens les plus sages tendaient à se rapprocher. Mazarin se persuada aisément que, pour décider les habitans de Paris , il suflîsaitd’éveiller le peuple par quelque coup imprévu, capable d’attirer son attention.
Un héraut d’armes , revêtu de son habit de cérémonie , et précédé de deux trompettes , se présente à la porte Saint-Honoré , avec trois paquets , un pour le prince de Conti , commandant de Paris , le second pour le parlement , le troisième pour le corps municipal.
Le parlement était assemblé. L’officier qui commandait à la porte , envoya demander ses ordres. Le parlement refusa d’admettre le héraut d’armeS , sous prétexte qu’on n’èn envoyait qu’à des ennemis , et que la ville de Paris reconnaissait l’autorité du roi ; mais , en même temps , une députation eut ordre de se trans- Tom. VI j 2e. part. % 10
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porter à Saint-Germain pour rendre compté à Ja reine des motifs de la conduite du parlement. La reine fit beaucoup d’accueil aux députés , et le compte qu’ils en rendirent à leurs collègues, les détermina à traiter de la paix; Elle se fit avec une facilité à laquelle on ne devait pas s’attendre. Les articles furent signés à Rue! le premier avril. Ils ne contenaient cju’une autorisation au parlement de s’assem-1 bief aussi souvent qu’il le jugerait à propos et une amnistie du passé. Cette seconde clause dérogeait tacitement à l’arrêt de proscription lancé contre .Mazarin. Cet étranger resta donc à la tête des affaires.