‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 21 sur 70 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

La cour revient à Paris. L,e prince de Condé , le prince de Conti et le duc de Longueville sont enjermés à Vincennes.

A.U milieu de ces troubles , la noblesse s’étai t assemblée aux Auguslins ) elle nomma des syndics, et tint des séances réglées. On eût dit que c’était pour réformer la France ; il s’agissait d’un tabouret accordé à madame Depons : peut-être ne fùt-il jamais une preuve plus sen-

>//•■ Tà LOUIS XIV. 147

sible de la légèreté reprochée aux Français. —

Les discordes civiles qui , à la même époque , 1649*

désolaienl l’Angleterre , démontraient la différence du; caractère des deux nations. Les Anglais avaient mis dans leurs troubles civils un acharnement mélancolique , une fureur raisonnée ; ils livraient des sanglantes batailles : le fer décidait tout. Les échafauds se dressaient pour les vaincus. Leur roi, pris en combattant , «t/ait amené devant une cour de justice , interrogé sur l’abus qu’on lui reprochait d’avoir fait de sou pouvoir , condamné à perdre la tète, exécuté publiquement avec autant d’ordre et avec les mêmes formalités de justice que si on eût condamné un criminel ordinaire , sans que, daus le cours de ces commotions horribles , Londres se fut ressentie un moment des calamités attachées aux guerres civiles. Les Français, au contraire, se précipitaient daus les factions par capriceeten riant ; les femmes étaient à la (tête des séditions ; l’amour faisait et rompait les cabales. On connaît ce billetdu maréchal de Hocquincourt à la duchesse de Monlbazon : « Péronne est à la belle des belles. » On sait ces vers du duc de la Rochefoucault à la duchesse de Longueville , lorsqu’il reçut au combat de Ja porte de Saint-Antoine un coup de mousquet, qui lui fît perdre quelque temps la vue :

148 HIST. DE FR. j TI*. P.,L. XYI.

Pour mériter son cœur, pourplairc à ses beaux yeux ,

. J’ai fait la guerre aux rois, je l’aurais faite aux dieux.

r Ou voit, dans les mémoires de Mademoiselle, une ietü’e de Gaston, duc d’Orléans, dont l’ad Fesse est à mesdames les comtesses, maréchales de camp dans l’armée de ma fille contre Mazarin.. ■ ’ ’ •• :-

A une d’ Autriche, après la pacification de Ruel , était revenue à Paris (1). Le prince de ■Coudé se livrait au plaisir de mépriser la cour après l’avoir défendue, et ne trouvant pas qu’on lui donnât des récompenses proportionnées à ses services, il était le premier à tourner Muparjn en ridicule. 11 écrivit ,à ce qu’on prétend, au cardinal , alï illustrissimo signor Jaquino. On avait appelé , au commencement de la régence, la cabale du duc de Beauforl , celle des importans ; on appelait le parti de Condé, celui des petits-maîtres. 11 n’est resté d’autres traces de ces dissensions que le nom de Petit-maître , appliqué aujourd’hui à la jeunesse avantageuse et mal .élevee , et le nom de .Frondeurs donné aux censeurs du gouverne- ,menl. La Copr se croyait si peu en sûreté à Paris ,q\i a.peine l’édit de pacification était enre-

(1) M <:m. de Brienne , tom. 3. Mém. de Motteville ,

lu 111. 2. Joli , tom. 1.

louis xvr. ' 149

gistré au parlement, qu’Aime d’Autriche conchiisit ses enfans et son ministre à Compïègne , etensuite à Amiens. Mazarin se rendit à l’armée des Pays-Bas 3 Condé en avait refusé le commandement, sousprétexte que ses afla^es exigeaient sa présence" en Bourgogne. Le maréchal de îureune était rentré en France depuis la paix de Rue! ; mais son attachement aux frondeurs ne permettait pas à= Mazarin de l’employer. L’armée fut confiée au comte de Harcourt. Le ministre se flattait que sa présence augmenterait l’énergie des troupes 3 il en arriva autrement. Ayant voulu faire des libéralités aux officiers et aux soldats , et ne leur ayant donné que des choses de peu de valeur (i),'la modicité du présent regardée comme un effet deson avarice basse et sordide, le livra aux railleries de l’armée. Les dissensions intérieures rendaient plus de services aux Espagnols, que le traité de Westphalie ne leur avait été préjudiciable , et s’ils ne pénétraient pas au cœur de la France , c’est qu’ils préféraient de conquérir la Catalogne, et de reprendre les places tombées au pouvoiî des Français en Italie et dans les Pays-Bas.

La cour revint à Paris au mois d’août 3 on

(r) Mena, servant à l’hist. du prince de Condé , tom. S Journal , hist, du règne de Louis XIV.

l5o HIST.DE FR., II*. P., L. XVI.

remarqua que ie prince de Condé et Mazarin étaient à une môme portière du carrosse cfu roi -, mais leur raccommodement n’était pas sincère. Tous les partis se choquaient , négociaient et se trahissaient tout* à teur.; Chaque homme important ou qui croyait l’étre , faisait ses efforts pour établir sa fortune sur la miscre publique. Gaston se montrait jaloux de la gloire du Grand-Condé et du crédit de Mazarin. Condé ne les aimait, ne les estimait ni l’un ni l’autre. Le coadjuteur de l’archevêché de Paris voulait être cardinal par la nomination de la reine ; il se dévouait alors à elle pour obtenir cette dignité étrangère , qui ne donnait aucune autorité, mais un grand relief. Telle étaitalors la force du préjugé que le prince de Conti , frère du Grand-Condé , voulait aussi couvrir sa couronne de prince d'un chapeau rouge ; et , tel était en même temps le pouvoir des intrigues, qu’un abbé de la Rivière, presque inconnu , mais protégé par Gaston , disputait ce chapeau romain au prince de Conti. Ils ne l’eurent ni l’un ni l’autre ; le prince, parce qu’il finit par le mépriser ; la Rivière , parce qu’on se moqua de son ambition : mais le coadjuteur l’obtint pour avoir abandonné le prince de Condé aux ressenliinens de la reine.

Ces ressentimens n’avaient d’autre fondement que de petites querelles d’intérêt entre le Grand-Condé et Mazarin. Ces querelles-

xouis xiv. i5i

étalent si envenimées, que , de tous côtés, on employait des moyens aussi bas qu’odieux , pour se venger de sesennemis. Joli, conseiller au Châtelet , depuis secrétaire du cardinal de Retz , imagina de se faire une incision au bras, et de se faire tirer un coup de pistolet dans son carrosse ; il publiait que Mazarin avait voulu l’assassiner. Quelques jours après, pour diviser le parti du prince deCondéet les frondeurs, et pour les rendre irréconciliables (i) , on lire des coups de fusil dans Jes carrosses du Grand-Condé , et on tue un de ses valets de pied. Qui fut l’auteur de cette entreprise ? on soupçonna Mazarin, on accusa Je cardinal de Retz, le duc de Ëeaufort, et le vieux conseiller Brousscl. Ces trois hommes furent décrétés d’ajournement personnel (3); mais les procédures prouvèrent leur iunocence. L’animostié était si extrême entre les partisans du prince de Coudé et les frondeurs, qu’ils paraissaient chaque jour au moment d’en venir aux mains. Presque personne n’entrait au palais sans porter des armes dtîns ses poches. Le coadjuteur , archevêque de Paris , venait prendre séance

(1) Mém. de la Rochefoucanit , tom. j. Joli , toiri. r. Motleville , tom. 3.

(2) Mém. du card. de Retz , tom. 1 . 'Mém. de Talon, tom. 7,

ï5.2 hist. TTE FR., IIe. P. , L. XVI.

164g. au parlement avec un poignard , dont on apcr-, cevait la poignée. Oneriait : «Voilà le bréviaire de notre archevêque. »

Quand le cardinal vit la querelle ainsi animée, il remercia la fortune qui lui procurait l’occasion de faire arrêter ses principaux ennemis. 11 fallait paraître se raccommoder avec quelques-uns des chefs des frondeurs. La duchesse de Chévreuse fut chargée de cette négociation 3 elle s’adressa d’abord au coadjuteur. Cepaélat, pour se venger de l’accusation intentée 'contre lui par Je prince de Condé y feignant de renoncer à ses animosités envers Mazarin , donna les mains à tout ce que la cour projetait. 11 fut convenu que , pour mieux tromper le prince de Condé , le coadjuteur continuerait à se déclarer contre la cour. Le prince de Condé , s’environnant de sa gloire , bravait ses ennemis. 11 se ligua avec le prince de Comi, son frère , et avec le duc de Longueville, qui abandonnèrent alors le parti de la fronde. 11 encouragea un jour le marquis de Jarsai à faire une déclaration d’amour à la reine, et trouva mauvais qu’elle s’en offensât. Le chagrin qu’elle conçut de cette insolence , la détermina à consentie au projet formé par Mazarin, de faire enfermer le prince de Condé.

»65b. Il fut arrêté dans le Louvre avec le prince de Conti , son frère , et le duc de Longueville , son beau-frère. Mazarin usa , dans cette oc-

loüis xiv. i53

casicm, d’une fourberie qu’on appelle politique. Il avait persuadé au prince qu’il venait de découvrir l’endroit où était caché un nommé Dcscoutures , décrété de prise de corps par le parlement, et duquel on espérait tiref de grandes lumières pour découvrir ceux qui avaient voulu l’assassiner dans sa voiture. Il ajouta que la capture de ce témoin si nécessaire , exigeait des précautions , et que les hommes les plus puissans de la cour se réuniraient sans doute pour l’enlever. Le prince, trompé, signa en qualité de grand maître de la maison du roi , l’ordre aux gendarmes de la garde et aux mousquetaires de marcher au commandement du cardinal; ainsi, le Grand-Condé* ordonna lui-même sa détention. On ne vit jamais mieux que la politique consiste souvent dans le measonge , et que l’hat>ileté est de pénétrer le menteur.

On lit (i), dans la vie delà duchesse de Longueville , que la reine se retira dans un petit oratoire, pendant que Guitaut ,* capitaine des gardes, arrêtait les princes ; qu’elle fit mettre à genoux le roi son fils, ê£é de onze ans, et

(r) Voltaire Siècle deLouisXIV , tom. i , édit, enead. Motteville, tom. 3. Retz , tom. 2. Joli, tom. r. Talon , lom. 7. Me’m. chron. et hist. Mém. secret de la France , tom, 1.

i54 hist. de er., ïie. r. l. xvr,

»65o. qu’ils prièrent Dieudévotement ensemble pourl’heureux succès de cette expédition. Si IVlazu- . rin en avait usé ainsi , c'eût été une momerie

atroce; cen’était dans Anne d’Autriche qu’une inconséquence. La dévotion chez les femmes , s’allie avec l’amour , avec la politique, avec la cruauté même ; les femmes fortes sont audessus de ces contradictions.

Les trois (i) princes étaient venus au Palais- Royal pour assister au conseil. Ils se promenaient dans la galerie avec le chancelier et les secrétaires d’état Servien et le Tellier , lorsque le capitaine des’gardes de la reine , entrant avecdeux lieutenanj, leur déclara qu’il avait ordre de les arrètef. Le prince crut d’abord qu’on voulait seulement l’effrayer. 11 pria le chancelier d’aller d« sa part demander un moment d^audience à la reine ; dans le même instant*il chargea Servien de la même mission auprès du cardinal. Servien ne revint plus; le chancelier revint , en disant qu’il n’avait rien obtenu. Sur quoi Guilaut ayant ouvert un escalier dérobé pour faire descendre les princes , Condé qui le vit bordé de gardes, parut étonné, et dit au capitaine des gardes : Voici qui ressemble jort aux états de Blois , rappelant ainsi l’assassinat du

(i) Érection de Mortemart en duché pairie , en- fa — veur de la maison de la Rochefoucauld

louis xiv. i55

duc de Guise. « Ne craignez rien, mon prince, repartit (i) Guitaut , un assassinat ne se commettra jamais sous mes yeux et encore moins par mes ordres. » Sur cela ils descendirent , et trouvèrent au bas de l’escalier le carrosse qui devait les porter à Vincennes sous l’escorte de cinquante chevaux.

Le prince de Condé eût pu gouverner l’état, s’il avait voulu plaire ; mais il se contentait d’étre admiré. Les Parisiens qui avaient élevé des barricades pour un conseiller clerc presque imbécile , firent des Leux de joie lorsqu’on meuait en prison le défenseur de la France.

(v) Mcm, de Leaut, tom, i.

Page 1