CHAPITRE XX
On prend les armes de toute part pour . forcer Mazarin à rendre la liberté aux princes. Traité conclu par le maréchal de' Turenne avec le roi d'Espagne. Siège de Bordeaux. Les princes sont transférés à la ciladélle du HavYe.
La conduite perfide de Mazarin, dans cette occasion , acheva de le rendre odieux. Les plus grandes provinces se soulevaient tandis que les armées espagnoles faisaient les plus rapides progrès sur les frontières. Quelques parlemens se réunissaient à celui de Paris pour demander la liberté des princes et l’expulsion du premier' ministre : le duc d’Orléans balançait dans son* irrésolution ordinaire. Les états généraux étaient réclamés dans une foule d’écrits. Laprincesse de Condé la mère , exilée , resta dans* 'Paris malgré la cour et porta sa requête au parlement ; cette princ*sse , à la porte de la grand’chambre , implorait la protection deehaque conseiller en s’inclinant devant eux à mesure qu’ils passaient. Toute la France rede—
mandait .Condé ; s’il avait paru alors , une révolution était inévitable. Gourville qui , de simple valet de chambre du duc de la Rochefoucault jetait devenu un homme considérable par sou oaractère et par son talent à manier les affaires , imagina un moyen de tirer les princes de leur prison 5 un des conjurés eut la bêtise de se confesser à un prêtre attaché au parti de la fronde. Ce prêtre avertit le coadjuteur : la conjuration échoua par la révélation de la confession si ordinaire dans les guerres civiles.
On voit, par les mémoires du conseiller d’état JLenet, plus curieux que connus (1), combien .danS'Ce temps delicence effrénée , de troubles, d’iniquités et même d’impiétés , les prêtres avaient de pouvoir sur les esprits. 11 rapporte qu’en Bourgogne le doyen de la Sainte - Chapelle de Dijon, attaché au prince de Condé, offrit pour tout secours de faire parler en sa faveur les prédicateurs en chaire et les prêtres dans Jes confessionnaux. Pour mieux faire counaître encore les mœurs du temps , il ajoute que l’épouse du prince de Condé s’étant réfugiée dans Bordeaux après mille périls , les ducs de Bouillon et de la Rochefoucault allèrent audevant d’elle à la tête d’une foule de jeunes
contenant l’hist. des guerres civiles de l’année 1640 et suivantes , 2 vol. in-i 2,
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militaires qui criaient à ses oreilles : Vive Condé, ajoutant un mot obscène pour le Mazarin , et la priant de joindre sa voix aux leurs.
Les princes étaient gardés à Vincennes , avec durété par Debar, homme dévoué à Mazarin. La cour disposa de leurs gouvernemens et de leurs eharges.Le duc de Vendôme eut le gouvernement de Bourgogne ; le comte de Harcourt , celui de Normandie; le maréchal de l’Hôpital^ celui de Champagne; le comte de Saint-Aignan , celui de Berri : le paiement de leurs pensions fut arrêté, et les assignations données au prince pour le remboursement de cinquante millè'écus qu’il avait prêté à la reine six mois auparavant', furent employées à d’autres usages. Les prisonniers supportaient diversement leur malheur; x>n ne pouvait arracher une seule parole du duc de Longueville, enfoncé dans des rêveries continuelles; le prinee de Conti ne 'bougeait du lit -que pour lire des livres de dévotion ; le prince de Condé, après avoir entendu la messe tous les malins , chantait, jurait, lisait ou jouait au volant, suivant l’humeur dont il se trouvait. Un jour., le prince de Conti ayant prié quelqu’un de lui procurer le livre de i ’lmilalion de Jésus- Christ , a et moi , dit le prince de Condé, je vous prie de m’apporter V J mitai ion du duc de Beâûfortÿ afin que je puisse me sauver d’ici comme ü fit il y a deux ans. »
Le maréchal de Tureuae avait à se plaindre
louis xiv. 159
■du prince de Condé ; mais son emprisonnement présentait ua caractère si effrayant pour les grands du royaume, que, fermant les oreilles aux propositions pour le retenir à Paris , il se retira brusquement à Stenay , dont il était gouverneur; il y fut joint par la duchesse de Longueville. Un petit corps de troupes se rassembla auprès de lui, et fut bientôt grossi par
* une foule d’amis et de serviteurs de la maison de Condé. L’archiduc Léopold n’avait garde de perdre une si belle occasion de fomenter des troubles en France ; il envoya d’abord à Turenne un secours de quinze cents hommes. Le conseil de Bruxelles exigeait qu’on lui livrât Stenay; mais Turenne, en se liguant avec les Espagnols, voulait seulement se servir de leurs forces pour obtenir la liberté des princes; il garda sa forteresse, et conclut un traité avèc Gabriel de Tolède , dont les articles principaux étaient que le roi d’Espagne donnerait d’-abord
• au maréchal deux cent mille écus pour lever des troupes, et cinquante mille écus par mois pour leur entretien; qu’il paierait au maréchal et à la duchesse de Longueville soixante mille écus paran pour leur dépense particulière; qu’il joindrait aux troupes levées par Turenne deux mille hommes -de pied et trois mille chevaux; qu’il ne ferait aucune paix avec la cour de
. France, sans stipuler la restitution des #ouvcruemens , des pensions , des charges et des biens
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1^5oi des princes emprisonnés, et de tous ceux qui avaient embrassé leur parti ; enfin , que si les princes obtenaient la liberté avant la conclusion de Ja paix entre les cours de France et d’Espagne , Turenne continuerait à servir Philippe IV jusqu’à la fin des hostilités.
A la nouvelle de ce traité , les cris poussés de toute part contre Mazarin , devenaient encore plus menaçans. Léopold ayant ras - •
semblé ses forces, se préparait à pénétrer dans la Picardie , tandis que Turenne attaquerait la Champagne. L’exécution de ce projet pouvait devenir fatal à la France; mais Turenne n’ayant en vue que la liberté des princes, et voulant surtout ménager sa patrie à laquelle les circonstances le forçaient de faire la guerre , refusait d’admettre le plan de Léopold. Ce prince lui abandonna le commandement de toutes les troupes et se relira à Bruxelles. Turenne , alors • à la tête d'une armée de dix-huit mille hommes, fil le siège du Catelet, et se proposait ensuite ♦ de marcher sur Jaris.
Depuis que la princesse de Condé s’était réfugiée à Bordeaux, la Guienne prenait les armes en sa faveur , sous les ordres des ducs jle Bouillon (i ) et de la Rochefoucault. Mazarin
(0 Limiers, toiji. i. Larrei , tom. i. Mém. de Mottevillc ,-tom. 3. Mens.’ du card. de Retz , tom. 2. Mém. de Montpeasier , tom. i.
avait envoyé dans celte province, un corps de troupes aux ordres du maréchal de la Mailîeraye ; il y vint bientôt lui-même à la suite du roi et de la reine mcre , laissant le duc d’Orléans pour commander dans Paris. Une députation du parlement et du corps de ville de Bordeaux s 'était renoue auprès du roi à Libourne elle offrait de poser les armes à des conditions raisonnables. Mazarin prenant pour timidité et faiblesse des sentimens dictés par l'amour do la paix , reçut les députés avec tant de hauteur, que toute espérance d’accommodeinent s’évanouit; entre autres conditions, le cardinal exigeait des Bordelais qu’ils admissent dans leurs murs l’armée royale. Us répondent, qu’un des privilèges de Bordeaux, était de garder eux-mêmes le roi lorsqu'il se trouvait datts leur ville, et que, dans la circonstance oh l'on était, les Bordelais ne se départiraient pas de ce droit.
A peine la députation avait traversé la Dordogne que les troupes royales se disposaient à commencer le siège de Bordeaux (i). Les ducs de Bouillon et de la Rochefoucault avaient entouré cette ville de quelques fortifications : elle comptait pour sa défense trois mille huit cents hommes de troupes réglées , et huit mille
(i) Me'tu. de la Rochefoucault.