CHAPITRE XXI
Requête présentée au parlement pour la
liberté des princes. Mazarin se rend lui-
même au Havre pour ouvrir la porte ‘ie
leur prison et se retire à Cologne. Mort de *
Descartes.
Il fut convenu qu’on s’adresserait au parlement. La mère du prince de Condé venait de. mourir. Son épouse présente une requête, dans laquelle elle concluait à ce que les princes fussent ramenés au Louvre, où ils seraient
(i) Mdm. de Montpensier, tom. i, Mcm. de Motteville , tom, 4*
louis xrv. 167
grirdes par un officier de la maison du roi. Une seconde requête fut présentée au nom de la ducbesse de Longueville ; elle réclamait la liberté de son frère et de son mari, requérant que, sous la protection de la cour de parlement, il lui fût permis de résider à Paris pour la solliciter. Comme on achevait de la lire , un huissier annonce que le capitaine des garde» du prince de Coudé demandait audience; il entre et présente une lettre des princes, adressée à la compagnie ; on en fait lecture. Les princes réclamaient justice ; ils demandaient qu’on fit leur procès s’ils étaient coupables , ou qu’on leur rendit la liberté s’ils étaient innocens. Ces requêtes, imprimées et répandues avec profusion, inquiétaient la cour. Les gens du roi furent mandés au Palais-Royal. Le chancelier Séguier venait d’être disgracié. Les frondeurs avaient eu le crédit de faire rendre les sceaux au vieux Châteauneuf. Ce magistrat leur expliqua ce que la reine souhaitait qu’ils fissent entendre aax chambres assemblées avant de donner leurs conclusions. Il leur dit que les motifs de la détention des princes avaient été notiûés à toutes les compagnies souveraines du royaume, et qu’aucune 11e les avait désapprouvesk Il ajouta qu’on les priait de faire deux réflexions importantes j la première , que les princes devaient être considérés comme des prisonniers d’étal; et la seconde , que dans la
i65o. situation présente du royaume, dontlçs frontières étaient occupées parles armées des partisans de M. le Prince, sa liberté pouvait causer un bouleversement général. Malgré ees observations, il fut arrêté au parlement que très-humbles remontrances seraient faites h la reine pour la liberté des princes, et que la duchesse de Longueville pouvait demeurer à Paris pour solliciter cette liberté. La reine répondit aux remontrances , que bien qu’il n’appartînt pas au parlement de se mêler des. affaires d’état, le roi accordait la liberté aux princes , pourvp qu’au préalable le maréchal de Turenne renonçât à son traité avec l’Espagne, mît bas les armes, et évacuât les places de Slenay et de Mouaon.
Cette réponse, quoique favorahle en appa-* rence, n’avait pour but que de traîner les choses en longueur. Mazarin s’était permis , en présence du roi, de la reine et du duc d’Orléans , les discours les plus injurieux au parlement et à la fronde. 11 avait comparé le parlement de Paris au parlement d’Angleterre qui venait de livrer Charles 1er. au bourreau ; le coadjuteur et le duc de Beaufortà Fairfax et 3 Cromwel. Le parlement avait été instruit de ce parallèle imprudent et odieux y il résolut de pousser les choses aux dernières extrémités. Les uns étaient d’avis qu’on décrétât Mazarin d’ajournement personnel y les autres, qu’on in-
formât sur les déprédations commises dans l'administration des finances , etqu’il fût mandé pour rendre compte de sa conduite 5 les plus modérés exigeaient son cour.
Mazariu , voyant tous les efforts réunis pour demander son éloignement et la liberté des princes, sort de Paris , lui troisième, à l’entrée de la nuit, le G février, et se retire h Saint- Germain (1). Le coadjuteur, informé de cette évasion , craignait que le roi et la reine mère ne prissent la môme route, il se rendit chez le duc d’Orléans. 11 Je trouva environné d’une foule de courtisans qui le félicitaient sur la fuite du ministre. Le coadjuteur lui fit part de ses inquiétudes 5 mais on observa que, si Mazarin avait voulu emmener le roi , celte résolution aurait été exécutée sur-le-champ.
Cependant le parlement renouvela ses remontrances. 11 observait que Mazarin, réfugié à Saint-Germain, gouvernait la cour atec autant d’empire que lorsqu’il était au Palais- Royal, et suppliait la reine de s’expliquer au sujet de ce ministre , et de déclarer si elle l’avait éloigné absolument et pour toujours, ou seulement pour un temps. La reine tergiversait. Le
éloignement de la
(r't M"m. do Montpensicr , tom. 1. Mém. de Mottevillo , ton#. 4.
i6,5i. parlement vend un arrêt qui bannit à perpé^ tuité Mazarin et toute sa famille , leur enjoignant de sortir de France dans quinze jours, iaute de quoi il était permis à chaque individude les tuer partout où on les rencontrerait.
Anne d’Autriche prit alors la résolution de sortir secrètement de Paris avec sou fils , du moins le crut-on ainsi au parlement, sur des avis reçus de divers endroits. Ce coup ne pouvait être paré qu’en armant la bourgeoisie et en lui confiant la garde des portes; ce remède était violent , le duc d’Orléans ne pouvait se résoudre à l’employer. Le coadjuteur, moins timide, se chargea de l’entreprise , au hasard d’être désavoué si elle ne réussissait pas ; cette mesure déconcertait les projets de la reine. Elle mande les gens du roi ; et , après les avoir assuré qu’elle n’avait jamais eu la pensée du sortir de Paris, elle fait expédier , le i i février, les ordres nécessaires pour la liberté des princes. Le secrétaire d’état la Vrillière reçut lacommission de partir sur-le-champ pour le Havre , et de mettre à exécution la volonté de la reine.
Les uns ont écrit que la reine se détermina r daus cette occasion , par l’avis du cardinal (t)>
(r) On lit dans l'histoire de Louis XIV , par Brusende Laaiartinière , que riuteition de Mazarin était d»-.
d’autres assurent , auçontraire , qu’il ne fut pas consulté. Quoi qu’il en soit , il partit sur-lechamp pour le Havre, et fit tant de diligence qu'il arriva avant le duc de la Rochefoucault , qui était parti en poste de Paris pour porter aux princes la première nouvelle de leur liberté. Ce prélat s’était flatté de séduire les prisonniers par; des offres de service j mais il fut reçu avec le mépris qu’il méritait, et se retira à Cologne.
La France venait de perdre le célèbre Descartes. Il mourut à Stockholm , le 1 1 février i65o (1). On a dit de lui qu’il avait donné le ton à son siècle ; on pouvait ajouter que son siècle avait un autre ton qu’il lui a lait perdre, c’est celui d’une érudition dénuée des lumières de la philosophie ; en sorte que d’un siècle qui n’était que savant, il en fit un vraiment éclairé. C’est le jugement que Bayle porte du seizième et du dix-septième siècle. « Je crois, dit-il , que le seizième siècle a produit un plus grand nombre de savans hommes que le dix-
se rendre maître de la personne des princes et de les transférer à Brest ; mais que le gouverneur du Havre ayant refusé de recevoir 400 chevaux qui accompagnaient ce ministre , il changea d’avis.
(1) Hénault , Abr. chron. , tom, 3,
- septième ; néanmoins il s’en faut beaucoup que le premier lie ces deux siècles ait autaut de lumières que l’autre. . . . Les gens sont aujourd’hui moins savans et plus habiles. » Hobbes enchérit sur Bay le. Ce philosophe anglais qui avait beaucoup plus médité qu’il n’avait lu , ne faisait nul cas de la science. Il disait assez platsammentque, « s’il avait donné autant de temps t à la lecture que les autres hommes de lettres , il aurait été aussi ignorant qu’ils le sont. » On sent combien cela est outré; mais c’est un philosophe qui reproche à la science le mauvais usage qu'en faisaient alors les savans , et qui s'élève contre des hommes qui ne savaient raisonner que par citations et autorités.
A ces deux siècles a succédé un troisième , où, loin d’adopter le sentiment des autres , ona peut-être un peu trop affecté de ne puiser que dans son propre fonds , et ou l'ambition^ de ce qu’on appelle le bel esprit a fait qu’on a abusé quelquefois du véritable. On pourrait dire que le dix-huitième siècle a décrié iVs— prit, comme le dix-septièmeavait décrié Y érudition. Newton parut après Descartes. Sans oser régler les rangs , ne pourrait-on pas dire que c’est à Descartes que nous devons Newton r comme c’est à sa méthode admirable qu’011 doit Locke , Mallebranche , Puffendoif ett Clarke ?
XOÜIS XIV. 173
Descaries était né en Tourraine(l). Après scs premières éludes, il embrassa la profession des armes , et l’abandonna bientôt pour se livrer tout entier à la philosophie : ses méditations furent les premiers fruits de ses veilles. La philosophie n’était alors qu’un jargon pédantesque; c’eût été un crime de s’écarter de la doctrine d’Aristote et de ses commentateurs : Descartes entreprit de délivrer l’univers de celte servitude. Il établit pour premier principe , qu’on devait rejeter ce qu’on ne comprenait pas clairement et distinctement. 11 vou* laitque chacun oubliât ce qu’il comptait savoir, et qu’en examinant à la rigueur ses anciennes connaissances, on rejetât impitoyablement tout ce qui paraissait vague et confus. Selon lui , tout ce qui était clairement contenu dans l’idée d’une chose constituait son essence. Ainsi l’étendue était l'essence des corps , comme l’existence actuelle est inséparable de l’idée de Dieu. Dès que cet écrit parut, tout Je péripatéticisme se souleva contre Descartes ; on ne manqua pas même d’intéresser la religion à flétrir ces nouvelles maximes. Les accusations d’hérésie et d’athéisme ne furent pas épargnées ; mais, en même temps , le nombre de ses amis et de ses admirateurs augmentait : le cartésianisme devint bientôt une secte.
(1) Métn. Kist. et chron.
i6âi.
1 74 HIST. DE ER. , IIe. V. , L. XVI.
Pour cultiver la philosophie avec plus de liberté , Descartes , après avoir beaucoup voyagé , se retira en Hollande ; il y passa vingt ans. L’université d’Utrecht fut cartésienne dès sa fondation. Bientôt les envieux qui, dans tous les pays , s’attachent à la célébrité, comme les chenilles aux arbres , l’accablèrent de tracasseries. Les instances de la reine Christine l’attirèrent en Suède , où il mourut à l’âge de cin- v quante-quatre ans; la reine voulait le faire inhumer avec pompe dans la sépulture des rois de Suède ; les catholiques obtinrent qu’il fût enterré dans leur cimetière avec moins de cérémonie. Son corps demeura à Stockholm jusqu’en 1666, que le trésorier de France d’Alibert le lit transporter à Paris. 11 fut déposé dans l’ancienne église de Sainte-Geneviève ; il est aujourd’hui dans la nouvelle , à laquelle on donne le nom de Panthéon depuis la révolution.
Descartes possédait , dans un degré supérieur , l’art du raisonnement , le talent d’analiser les idées ; il 11'eùt pas été moins capable qu'Aristote de donner des règles d’éloquence et de poésie ; mais ce qui immortalisa ce grand homme, fut l’application qu’il sut faire de l’algèbre à la géométrie : c’est la partie la plus solide et la moins contestée de sa gloire.
II est donc indifférent pour sa gloire qu’il ' se soit trompé dans son hypothèse des tourbil-
Ions et dans ce qu’il a dit de l’arae des bêtes. Si son génie inventeur ne le mit pas à l’abri des méprises, il sut du moins, comme Icare, sortir du labyrinthe avec les ailes qu’il se fabriqua : ses erreurs sont devenues des signaux propres à diriger ceux qui marchèrent après lui dans la même carrière. Ce fut à l’aide de ses principes que Newtou parvint à le redresser, à peu près comme un athlète devenu vainqueur de son maître après avoir pris ses leçons.
Descartes , malgré ses erreurs , fut grand par lui-même : le philosophe anglais dut sa grandeur aux lumières du philosophe français} d’ailleurs Newton 11e commenta-t-il pas l’Apocalypse. Qui ne préférera le système des tourbillons aux rêveries de ce commentaire? Mais un genre de triomphe que Newtou ne partage pas avec Descaries, c’est la métaphysique. En étendant les connaissances humaines , aucun philosophe ne prouva mieux que Descartes l’existence de Dieu et l’immortalité de\J’ame. Personne 11e dévoila avec plusde clarté la théorie des passions , leur première origine , ce qui peut les faire naître et les modifier, ce qui les allume et les réprime ; rien ne résiste à la sagacité de cet investigateur habile , et il ne semble dévoiler tous les mystères de l’homme que pour remonter avec plus de certitude à celui qui l’a créée.
Enfin, armé du flambeau de l’évidence, il
lggi enseigna aux hommes des routes nouvelles et sûres pour parvenir à la découverte de la vérité. <t 11 faut , dit Fontenelle , admirer toujours Descartes, le suivre quelquefois, et songer que le siècle dans lequel il vivait ne lui ayant pas fourni de meilleurs matériaux pour créer une physique nouvelle, il eut la gloire, de secouer le premier le joug de la scholastique , de. l’opinion, de l’autorité et des préjugés de la barbarie ; et s’il s’égara dans le labyrinthe dé l’astronomie , au moins ou lui doit le fil dont on s’est servi depuis pour en sortir. »