CHAPITRE XXII
Nouvelles broidl/eries à la cour. Traité entre la reine et le prince de Condé , aussitôt rompu que rédigé.
L’exil de Mazarin aurait ramené la tranquillité intérieure en France, s’il n’eût été simulé, F.n vain , le parlement , par un second arrêt , avait commis les conseillers Bitaut et Pitou pour aller informer contre le ministre fugitif sur la frontière , et pour l’amener prisonnier à la conciergerie, en cas qu’ils le trouvassent. Le contraste entre ces rigoureux arrêts et la'con-
• 10T7ÏS XIV.
duifc de la cour, lenail en suspens tous les esprits. Mazarin gouvernail la France de CoA logne, comme s’il eût été dans le Louvre. Le secret de la correspondance journalière entre la reine et le ministre exilé, ne pouvait durer long-temps, chacun se tenait sur ses gardes.
Le prince de Condé était reveuu à Paris en triomphe au milieu des acclamations publiques. Ses amis le blâmèrent de n’avoir pas profité des dispositions générales pour enlever la régeuce à la reine. Tous les mémoires contemporains rapportent de concert (t) qu’il ne lui eût pas éié difficile de la faire passer sur la tcle du duc d’Orléans , en sc servaut du parlement ; mais > soit qu’il ne voulût pas courir les r;sques d’une seconde prison , ou que les dispositions des frondeurs lui fussent suspectes , il préféra d’écouter les propositions que lui faisait la reine. Ce parti pouvait lui réussir si oit eût agi de bonne foi des deux côtés; mais la reine et le prince se défiaient l’un de l’autre. Les frondeurs, de leur côté, jaloux du prince qui les abandonnait , se soulevaient contre lui publiquement ou en secret j
(i) Mi’m. de la minorité. Narii , Istor. Venet. Hist, du viromte de Turenne. Lettres de Wicquefort. de la Rorh'-fouomilt.
il Se trouva engagé dans une série de fausses démarches: il perdit son crédit, et sa présence, qui semblait devoir éteindre les factions , renouvela les cabales, les dissensions , les meurtres.
Sa première faute fut de s’engager dans une négociation que la reine lui fit proposer pour le retoûr de Mazarin (1). Ce projet portait que Condé aurait le gouvernement de Guienne, au lieu de celui de Bourgogne , dont il avait clé privé durant sa prison} qu’d indiquerait celui de ses amis auquel il voulait procurer la lieutenance générale de la même province 3 qu’on donnerait au prince de Conli le gouvernement de Provence , et que les principaux partisans des princes obtiendraient des gratifications considérables. Condé demanda pour le duc de la Rochefoucault la lieutenance générale de Guienne avec le gouvernement de jBlaye , ce qui lui fut accordé. 11 fut encore autorisé à placer , dans les principales villes, les gouverneurs qui lui plairaient. Le prince trouvait, dans ce traité , non-seulement toutes les sûretés qu’il pouvait désirer, mais des moyens assurés de balancer l’autorité de Mazariu 3 il
(1) Mdm. de la Rochefoucault , tom. 2. Me'm, du card. de Retz , tom. 2.
tôüis iïV* i^9
accepta les condilioils qui lui étaient offertes. ' Alors la reine, dont une des principales vues était de décrier le prince de Condé auprès des frondeurs , en leur faisant voir qu’il était prêt à les abandonner des qu’il y 'trouverait Son avantage , fuisait naître des prétextes pour éloigner l’instant de tenir sa parole ; il fallait en particulier traiter avec le gouverneur de Provence, qu’on ne pouvait dépouiller sans lui assurer une indemnité équivalente. Cependant , elle faisait donner avis en secret au coadjuteur de toute cette négociation.
Ce prélat avait déjà conçu de violcns soup-» çons contre le prince de Condé au sujet d’une démarche d’éclat par lui faite en faveur de la cour*
Le clergé et la noblesse s’étaient assemblés à Paris* Les séances du clergé ne furent guère connues que par un don gratuit de deux .cent mille écus , accordas pour le sacre du roi , et par quelques démarches qui ne regardaient que ce corps; mais le but de la noblesse était d’obtenir la convocation des états généraux pour parvenir à la réforme des abus. La reine n’ignorait pas qu’il existait des liaisons étroites entre les frondeurs et l’assemblée de la noblesse ; elle profita de la négociation dont je viens de parler, pour engager le duc d’Orléans et le prince de Condé à procurer la dissolution de
la *
îOoi.
" ce corps délibérant. Ils assurèrent ceux qui le composaient que la reine était décidée à convoquer les états généraux , six mois au plus tard après le sacre du roi.
Cette proposition fut reçue d’une manière à faire connaître que les véritables intentions de la cour n’échappaient à personne; cependant, comme un grand nombre de membres de l’assemblée étaient gagnés , le reste se laissa entraîner par l’autorité du duc d’Orléans et du prince de Condé. La proposition de se séparer passa à la majorité des voix ; mais le crédit du prince de Condé baissa considérablement. Le service qu’il venait de rendre à la cour frappait le parlement et les chefs de la fronde.
Malgré cette observation , le coadjuteur, faisant réflexion aux avis que la reine lui avait fait donner, soupçonnant qu’ils pouvaient être un artifice pour brouiller le prince de Condé avec la fronde , hésitait incertain. Il lui restait un moyen sùr pour savoir bientôt à quoi s’en tenir , c’était la conclusion du mariage de mademoiselle de Chévreuse avec le prince de Conti , regardé par les frondeurs comme le sceau de leur union avec Ja maison de Condé. A mesure qu’ils en pressaient l’exécution, des obstacles secrets naissaient pour l’éloigner. Non-seulement la reine avait le plus pressant intérêt de rompre ce mariage , mais Ja duchesse de Longueville et le duc de la Rocbe-
LOUIS XIV. . • l8t foucault partageaient les mêmes sentimens ( i). ' Ils appréhendaient que , si celte affaire réussissait, le coadjuteur dont ils connaissaient la souplesse, ne se rendit absolument le maître de l’esprit du prince de Condéj ils craignaient aussi de perdre le prince de Cont-i, parce qu’ils savaient que madame et mademoiselle de Chévreuse étaient absolument gouvernées par le coadjuteur : le prince de Condé n’avait pas moins d’éloignement pour cet hymen qu’eux tous. 11 trouvait indigne de lui de finir une affaire à laquelle il n’avait donné son consentement que pour sortir de prison. Cependant , comme il lui paraissait honteux de manquer aux personnes qui l’avaient servi avec chaleur , il cachait ses vrais sentimens à ses plus intimes eonfidens.
Le duc de la Rochefoucault et la duchesse de Longueville le pénétrèrent, et, profitant de ses dispositions secrètes , ils faisaient d’autant plus d'efforts pour éloigner ce mariage que le coadjuteur en pressait plus vivement la conclusion. La reine , pour rendre le prince de Coudé de plus en plus suspect aux frondeurs, lui proposa de faire des changemens considérables dans le conseil qu’elle voulait,
(i) Mém.pour servir à l’histoire du prince de Condc,
iè5i.
»6il-
disait - elle , remplir de ses créatures. Ce prince tomba dans ce piège } les sceaux furent alors ôtés à Chàteauneuf . et confiés au premier président Molé. En vain le duc d’Orléans se plaignait de ces changemens , la reine , qui voulait semer de la défiance entre lui et le prince de Condé, u’eut aucun égard à ses réclamations,
Gustou , irrité de la conduite de la reine , convoque au Luxembourg une assemblée de grands seigneurs , à laquelle assistèrent les princes de Coudé et de Conti , les ducs de Bcaufort,de Nemours, de Brissac,de la Rochefoucault, de Chavannes , de Vitry, le coadjuteur, le maréchal de Lamothe, les comtes d’Eslampes , de Fiesques et de Montresor } cachant avec soin son mécontentement , à l'égard du prince de Condé , son ressentiment se dirigeait uniquement contre la reine qui , au mépris de sa qualité de lieutenant général du royaume, avait changé presque tout le conseil, sans le consulter. Cette assemblée, dans laquelle les partisans du prince de Condé combattirent l’opinion des partisans du duc d’Orléans , n’eut aucune suite ; mais elle avait mis tellement à découvert les nouvelles liaisons du prince avec la reine , qu’il ne pouvait plus les dissimuler. Ainsi , d’une part , se voyant a peu près brouillé avec la fronde, et de l’autre, comptant sur l’exécution du traité auquel il
iouis xiv. i83
avait consenti, et se livrant à l'impétuosité de son humeur ennemie des tempéramens , il se rend chez son frère , lui parle sans détour de mademoiselle de Chévreuse comme d’une personne perdue de réputation. Le prince de Conti promet de ne plus songer à ce mariage : le président Viole est chargé de prévenir mademoiselle de Chévreuse de cette nouvelle résolution. Il s’acquitte de sa commission en homme embarrassé , et qui ne savait que dire. A l’égard des deux princes , s’étant hrouillés sur ces entrefaites, pour des bagatelles , ce qui leur arrivait fréquemment ,1e mariage se trouva rompu sans qu’ils eussent gardé aucune des bienséances , dont on ne se dispense jamais : ce procédé ne pouvait pas être plus offensant. Il irrita tellement le coadjuteur qu’il jura de perdre le prince de Condé.
Toutes choses (i) réussissaient au gré de la reine. Cette princesse, voyant Condé brouillé irrévocablement avec les frondeurs , rompt sans ménagement avec lui , et désavoue Servien et Lionne , chargés par elle de' rédiger, avec le prince, les articles de l’accommodement; elle les accuse d’avoir excédé leurs pouvoirs. Condé se trouva en même temps privé des avantages qu’il attendait de la cour et de ceux dont il
(i) Mcm. de la Rochefoucault, tom. 2..
,651# pouvait se flatter , en restant attaché au parti de la fronde. La Roche foucault assure , dans ses mémoires , que Mazarin avait mandé à la reine que, sans perdre entièrement le royaume, on ne pouvait confier la Provence au prince de Couti , et la Guienne au prince de Condéj qu’il valait mieux , à quelque prix que ce fût , gagner le coadjuteur , et même le mettre dans Je ministère que de donner à la maison de Coudé un pouvoir qui rivaliserait avec celui du roi ; en conséquence , Anne d'Autriche tourna ses vues du côté de la fronde. Le maréchal de Choisenl-Praslin fut chargé de proposer au coadjuteur le ministère et le cardinalat , s’il voulut se déclarer contre le prince de Coudé. Jamais proposition ne pouvait être plus agréahle au prélat vindicatif et ambitieux.
\ Persuadé que le ministère ne lui était pas offert de bonue foi , il le refusa , et se contenta de la nomination au cardiualat; il promit non,-seu!ement d’entrer dans toutes les vues de la cour , mais d’attacher le duc d’Orléans aux intérêts de lu reine., et de forcer Condé à sortir de Paris.
Ainsi, le gouvernement ne savait prendre que des partis faibles et incertains; il eût succombé si les tnécontens n’avaient pas été désunis. Le coadjuteur, ami et enuemi du prince de Condé , tantôt soulevait contre lui une partie du parlement et des bourgeois de Paris ,,
louis xiv. , i85
tantôt servait la reine, en coinbattant ce prince, La reine , par une contradiction trop ordinaire aux gouvernemens faibles , était obligée de recevoir à la fois les services ,les offenses , et dénommer au cardinalat ce même coadjuteur, auteur des barricades, et qui avait contraint la famille royale à sortir de Paris.
La reine multipliait ses efforts pour réconcilier sincèrement Mazarin avec le coadjuteur, mais il futinébranlablesur ce point; il fitmême entendre que l'intérêt de cette princesse était qu’il demeurât publiquement ennemi du premier ministre , parce que ce n’était qu’à ce litre qu’il conservait un grand crédit, et qu’il pouvait l’employer contre le prince de Condé. La reine ne songea plus qu’à profiter des divisions dont la majeure partie était son ouvrage.
Coudé se trouvait dans une situation infiniment désagréable ; l’expérience du passé lui faisant craindre d’être arrêté une seconde fois dans Paris, il ne voyait d’autre moyen, pour sortir d'embarras, que les chances hasardeuses d’une guerre civile; il ne pouvaitplus compter sur le duc de Bouillon et sur le maréchal de Turenne. La cour leur avait enfin donné satisfaction sur les dédommagemens promis en échange de la principauté de Sedan; on leuravait cédé les duchés pairies d’ A lbret et de Château- Thierry , les comtés d’Auvergne et d’Evreux
i8 6 HIST. DE FR. , II*. P. , L. XVI.
i65i. €l la baronnie de Latour. Pour engager le maréchal de Turenne à conclure cet accommodement , il avait fallu dégager la parole par lui donnée aux Espagnols de ne faire sa paix particulière, qu’après avoir obtenu des conditions raisonnables pour une paix générale; en conséquence , la reine envoya àSlenay, le conseiller au parlement, Croissi. L’archiduc Léopold y envoya un négociateur de son côté. Croissi offrait, de la part de la cour de France , d’abandonner les Catalans et les Portugais , à condition que les Espagnols céderaient le Roussillon et la Franche-Comté. Ces propositions ayant été rejetées, Turenue déclara à l’archiduc qu’il se tenait pour dégagé de ses promesses , et revint à Paris : cette négociation n’était point ignorée du prince de Condé. Il avait envoyé en Flandre le marquis de Sil- Iery, pour traiter avec l’archiduc, et malgré le secret avec lequel cette affaire était conduite, il craignait qu’elle ne vînt à la connaissance de la reine, et de se trouver dans la situation dont Gaston avait eu bien de la peine de sortir, lorsque son traité avec l’Espagne , signé par Fontrailles, avait été éventé par le ' cardinal de Richelieu.
De toute part on avertissait Coudé des mauvais services que lui rendait le coadjuteur (i)
(» J Hem. du cardinal de Retz » tom. a.
Ce prélat, pour remplir ses nouveaux engagemens avec la reine, faisait valoir dans toutes les assemblées où il se trouvait , la légèreté avec laquelle ce prince abandonnait ses meilleurs amis; il ajoutait que son ambition démesurée lui faisait demander des avantages que la reine ne pouvait lui accorder sans le rendre maître du royaume. « L’embarras de la reine est extrême, conlinuuit-il ; si elle rcjète les demandes de M. le Prince , il menace de prendre les armes, et si 011 les lui accorde, cet événement ramènera infailliblement le Mazarin en France, ce qui non-seulement rendrait inutiles toutes les peines qu on a prises pour le chasser, mais encore exposerait les frondeurs à devenir victimes des vengeances de ce ministre. Pour moi , après avoir rendu la liberté aux princes, je m’étais renfermé dans les fonctions de mon ministère , trop heureux d’avoir contribué à l'éloignement de l’ennemi commun ; mats la conduite de monsieur le Prince me forcera de prendre part de nouveau aux affaires publiques, pourne pas voir périr misérablement et sans secours des amis qui m’ont témoigné tant d’af lâchement. »
Coudé flottant et irrésolu, sortit de Paris sans prendre congé de la reine; il se retira dans sa maison de Saint-Maur. La première démarche qu’il fit après son départ fut d’envoyer au Luxembourg le duc de la Roche-
l88 HIST. DE FR., Il*, p.j 1. xvr.
foucault rendre compte au duc d’Orléans * des raisons qui l’avaient obligé de quitter Paris. Gaston en fit part à la reine. Cette princesse, feignant d’ôtre fort inquiète de cette évasion, convint d’envoyer an prince le maréchal de Grammont pour l’engager à reveuir Le. cardinal de Retz rapporte, dans scs mémoires que l’intention d’Anne d’Autriche était d’engager le prince dans une négociation qui inspirât des soupçons à ceux qui se déclaraient en sa faveur, en leur donnant à entendre qu’il n’était pas éloigné d’un accommodement. Cette conduite lui avait réussi pour le brouiller avec la fronde; elle la mettait en œuvre une seconde fois,. pour le brouiller avec le reste de ses amis. Le prince se garantit de ce piège, il refusa d’entendre en particulier le maréchal. Il lui répondit publiquement qu’il ne pouvait prendre aucune assurance aux paroles qu’on lui donnait , parce que, malgré l’éloignement du cardinal Ma- * zarin, il était public que les affaires ne se ré- * glaient dans le conseil que sur ses maximes etselon son bon plaisir ; que personne n’ignorait les fréquens voyages de l’abbq Ondedei , agent du cardinal, et que, ne trouvant aucune sûreté à la cour où Mazarin était le maître pap lui ou par ses créatures, il ne pouvait y reparaître, avant que cet ordre de choses ne fùi K entièrement changé* •>
DE