‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 26 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Majorité de Louis XTV. Le prince de Conâè se retire en Guienne et commence la guerre civile.

Un e fermentation inconcevable se répandait dans toute la France ; les peuples ne voulaient plus payer ni tailles, ni aides , ni gabelles. Le sel se vendait publiquement dans les marchés. Les bateliers de la Loire , attroupés au nombre de douze cents , l’allaient chercher à Nantes ,

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76577 et une nuée de contrebandiers le transportait jusqu’à Paris. Les préposés aux tailles n’osaient faire aucune exécution dans les campagnes -, les fermiers des aides ne recevaient leurs droits que d’une manière précaire. On (1) ne savait comment fournir aux dépenses de la guerre* Un particulier proposa de supprimer aides , gabelles et tailles , de conserver seulement les domaines et les traites foraines , en y joignant un impôt d’un sou par jour sur les gens aisés* Il supposait qu’en France, six millions de chefs de famille étaient en état de payer ce nouvel impôt ; ce qui eût produit un revenu bien supérieur à celui qu’on supprimait. Cette folie dont parle Forbonnais dans ses recherches sur les finances , fut discutée aussi sérieusement qu’aurait pu l’être un projet dont on pouvait espérer quelque avantage* Il semblait qu'un esprit de vertige se fût emparé de toutes les 'tètes. La Guienne et la Provence était en armes contre leurs gouverneurs ; on y faisait des sièges , on y donnait des combats. Les états de Languedoc prétendaient que leurs privilèges les dispensaient de payer aucune sorte d’imposition ; ceux de Dauphiné mettaient en avant les mêmes prétentions. Le feu de la rébellion

. se propageait rapidement ; tous les jours parais-

(1) Méfn. de Talon , tom. 6.

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saient de nouveaux libelles. On y débitait les ' mêmes maximes qui venaient d’anéantir la royauté qji Angleterre. On y prononçait que , quand les révoltes ( 1 ) son t générales, les peuples ont un juste sujet de faire la guerre contre leur souverain; que leurs griefs doivent être décidés par les armes ; qu’ils peuvent porter la couronne en d’autres familles et changer les lois. L’autorité des magistrats se trouvait impuissante pour arrêter ces excès. Quiconque se voyait poursuivi pour dettes ou pour affaires criminelles, soulevait le peuple en sa faveur , en criant au Mazarin ! au Maltoiier !

Au sein de la détonation de toutes les idées } il ne fallait, pour déterminer en France une iusurrection générale , que la présence d’un chef accrédité. Celte insurrection , fomentée par la cour d’Espagne , pouvait conduire à la subversion entière de la monarchie. La reine avait été obligée d’envoyer au parlement une déclaration qui interdisait l’entrée du conseil non-seulement aux étrangers , mais aux cardinaux français , parce qu’ils avaient fait serment à une puissance étrangère. Cette loi de circonstance n’arrêtait pas les associations dont Mazarin était le prétexte. Les conseils fréquens qui se tenaient à Saint-Maur, chez le prince

(1) Mém. de Mottevillc, tom. 3.

tç± HIST. DE FR. , IIe. F., L. XVlI.

’ de Coudé, faisait considérer ce prince comme le chef des mécontens : on avait résolu de s’assurer de sa personne. <*

Ce n’était pas chose aisée. Condé venait souvent à Paris ; il assistait même à quelques séances du parlement; niais il se faisait toujours accompagner d’un si grand nombre de gens armés , qu’on ne pouvait entreprendre de lui faire violence, sans commencer la guerre civile qu’on voulait éviter.

Louis XIV entrait , le 7 septembre , dans sa quatorzième année. 11 se rendit en pompe au parlement pour déclarer sa majorité ( ») , et fut reçu , en la manière accoutumée , à la porte de la Sainte-Chapelle, par quatre présidens et six conseillers; ils le conduisirent à son trône. A sa droite étaient la reine , le duc d’Anjou , le duc d’Orléans, le prince de Conti, les ducs et pairs laïques et les maréchaux de France ; les pairs ecclésiastiques furent placés à Sa gauche. Chacun ayant pris la place qui lui était attribuée dans les lits de justice, Je roi déclara que le temps (2) où , selon les lois, il devait gouverner par lui-même étant arrivé, il venait

(1) M<;m. sèrvànt àl’hist. du prince de Condê, tom. a. Fastes de Louis-le-Grand.Larrei , Hist. de Louis XIV, tom. a. Mdm. de Motteville , tom. 4.

Ç2) Rcboulet , Hist. de Louis XIV , tom. a,

prendre l’administration de son état. Il remercia la reine des soins qu’elle s’élait donnée pour Son éducation et pour gouverner la France. La séance finit par la publication de trois édits; l’un contre les blasphémateurs $ l’autre contre les duellistes , et le troisième pour déclarer que tonies les plaintes portées contre le prince de Coudé , étaient autant de calomnies^ inventées dans le dessein d’aigrir les esprits et de fomenter les divisions. Cette déclaration avait été sollicitée par le parlement , et la reine l’accordait d’autant plus volontiers , qu’en rassurant ce prince contre les appréhensions qu’il pouvait avoir , elle espérait qu’il viendrait sans défiance à Paris, qu’il serait aisé de l’arrêter dans cette circonstance , et de justifier ensuite cette mesure arbitraire par des motifs qu’on trouverait sans beaucoup de peine.

Condé n’avait pas donné dans le piège* jN’ayant plus d’espoir d’obtenir les élablissemens qu’on lui avait, promis, et voulant se mettre en état d’obtenir de vive force ce qu’on refusait de lui donner de bonne grâce , sa résolution était prise d’entreprendre une guerre qu’il eût dû commencer du temps de la fronde pour être maître de l’état, ou qu’il n’aurait jamais dû faire , s’il avait été boü citoyen.

11 partde Sainl-Maur, va soulever laGuienne, le Poitou, l’Anjou, et mendier contre la France Torrii VI, 2e. part. i3

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I94 EIST. DE ER. , Il\ P. L. XVII.

le secours des Espagnols, dont il avait été le fléau le plus redoutable.

Avant de partir (t), il laissa au prince de Conti une lettre pour la présenter au roi (2). Il lui marquait fort respectueusement les raisons qui l’empêchaient de se trouver auprès de sa personne le jour où l’on devait déclarer sa majorité. 11 s’étendait assez au long sur ce sujet , et finissait en protestant que le seul motif de son respect pour S. M. suffisait pour l’empêcher de se rendre auprès d’elle , donnant à entendre que, sans ce respect, il aurait pu se présenter au palais, si bien accompagné qu’il n’aurait craint personne. Cette menace aigrit si fort la reine , qu’elle dit ce jour-là même au coadjuteur ces paroles précises : Monsieur le Prince périra , ou je périrai.

Condé , après avoir passé quelques jours à Chantilly , partit pour Angerville , maison du président Perrault, où il acheva de prendre ses derniers arrangemens. Cependant, comme il n’entreprenait la guerre qu’avec répugnance , ses amis continuaient de négocier avec la cour. Le départ du prince, dont Ja reine se réjouissait comme d’un acheminement au retour de

(1) Mém. de la Rocbefoucault , tom. 2.

(2) Reboulet, Hist. de Louis XIV , tom. 3.

Mazarin , causait les inquiétudes générales. La reine , témoin de ce sentiment , commençait elle-même à changer de pensée. Les horreurs d’une guerre civile se présentant à son esprit , elle eût bien voulu ne pas l’allumer ; de concert avec le duc d’Orléans, elle fit au prince des propositions avantageuses. On- lui donnait le gouvernement de Guienne qui lui était promis 5 la cour consentait qu’il s’y retirât jusqu’à la convocation des états généraux, qu’il y réunît ses troupes ; ce qui lui donnait le temps de se rendre redoutable.

Rien ne marque mieux la manie de ces temps-là, et le dérèglement qui déterminait toutes les démarches , que la conduite de ce prince dans cette occasion (1). La reine lui envoya un Courier de Paris , porteur de ces propositions. Le courier se trompa, et, au lieu d’aller à Angërville , il fut à Augevillejla lettre vint trop tard. Condé dit que s'il l’avait reçue plutôt , il aurait adopté les arrangemens proposés par la reine ; mais que, puisqu’il était déjà assez loin de Paris, ce n’était pas la peine d’y retourner. La méprise d’un||purier et le pur caprice du prince replongèrent la France dans la guerre civile.

(1) Mcm. du card. de Retz , tom. a. Mém. de la B.ochefoucault, tom. 2. Ilist. du prince de Condé.

Ig6 HIST. DE TR., IIe. P. j XVlt.

Le prince de Conti , les ducs de Nemours, et de la Rocliefoucault vinrent joindre lepriuce de Coudé à Bourges. Il était assuré de toutes les villes considérables de Guiennc et des provinces voisines. D’Oignon , gouverneur du Brouage , d’Oleron , de Rhé , de la Rochelle , avait promis de se déclarer avec ces places. Richelieu devait faire des levées considérables dans la Saintonge et dans le pays d’Aunis j le marquis de la Force était chargé de la même opération en Guienne. Le duc de la Rochefoucault répondait du Poitou et de l’Angoumois , le marquis de Montespan répondait de fa Gascogne , le marquis d’Arpajon du Rouergue. Le comte de Marsin , qui commandait en Catalogne, n’attendait que le premier ordre pour traverser les Pyrénées , et venir à . Bordeaux sous les drapeaux du prince , avec les troupes du roi , devenues inutdes par les succès

des Espagnols. #

L’ébranlement de ces provinces devait être soutenu par une invasion des Espagnols en Champagne , tandis que le prince de Conti et le duc de NçÜours s’assureraient du Berri , du Bourbonnais et d’une partie de l’Auvergne. De Bourges, Condé vint a Montrond. La princesse de Coudé , son épouse , et la duchesse de Longueville, sa sœur, l’y attendaient. 11 ne demeura qu’un jour à Montrond, pour visiter

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ver son traité avec la cour d’Espagne. Philippe IV lui promettait un subside considérable , une armée et une floue. Le prince de Condé , après avoir ordonné à Vigneul , intendant de justice , de lui faire parvenir les tailles du Berri et du Bourbonnais, et donné encore quelques ordres , prit le chemin de la Guienne.

II fut reçu dans Bordeaux aux acclamations générales. Le parlement donna en sa faveur tous les arrêts qu’il pouvait désirer. Son premier soin fut de s’emparer de l’argent qui se trouvait dans les caisses des receveurs (les impôts : il l'employa à faire des levées. Jusque-là tout réussissait à souhait au prince de Condé. La plupart des provinces du midi se déclaraient en sa faveur. Le baron de Valteville était arrivé dans la rivière de Bordeaux avec la flotte espagnole , composée de huit vaisseaux de guerre et de quelques brûlots. Le prince était maître du cours de la Garonne et de la Charente jusqu’à Angoulême , à l’exception de Cognac (1). Jonsac , lieutenant de roi en Saintonge, s’était renfermé dans cette place avec ce qu’il avait pu ramasser de troupes, résolu en apparence de s’y défendre , mais en effet déterminé à se déclarer en faveur de ceux qui lui feraient un meilleur parti. Il traitait à

(1) Mém. de la Rochcfoucault , tora, 2,

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ce sujet avec le prince , qui envoya devant Cognac le duc de la Rochefoucault avec trois régimens d’infanterie et trois cents chevaux} le duc de Nemours devait le suivre avec des renforts. La réputation du prince de Condé lui fut nuisible dans cette occasion. Au bruit de sa marche , les plus riches particuliers des environs étaient entrés dans la ville avec ce qu’ils avaient de plus précieux. Se défiant du'gouverneur, ils l’observèrent de si près, qu’il lui fut impossible de continuer ses négociations pour remettre sa place, quoique le prince de Condé et le duc de Nemours fussent venus avec des troupes amenées de Catalogne par Marsin. Un incident auquel on ne s’attendait pas , acheva de faire échouer cette entreprise. La nuit même de l’arrivée du prince , les eaux emportèrent le pont de bateaux construit sur la Charente , pour assurer la communication des quartiers des assiégeans. A cette nouvelle, le comte de Harcourt qui commandait l’armée du roi , se présentant pour secourir la place , y entra , sans qu’il fût possible au prince de s'y opposer. Le comte de Harcourt, de son côté, satisfait d’avoi r sauvé la place, laissa retirer le prince sans le suivre.

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