‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 27 sur 70 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Le prince de Condé est déclaré criminel de lèse-majesté. Les protestans refusent de prendre part à la révolte.

La reine, pour ne pas donner le temps au prince de Coudé de se fortifier en Guienne T avait pris la résolution de conduire le roi à Bourges. Bourges ouvrit ses portes au roi sans aucune résistance. Le prince de Conli et la duchesse de Longueville étaient dans Montrondj ils en partirent sur-le-champ pour se rendre en Guienne avec les troupes qu’ils avaient levées. Une garnison fut laissée dans la place pour la défendre , supposé que la cour voulut en faire le siège. Montrond fut en effet bloqué par un corps d’armée , et demeura fort longtemps en cet état. Après la reddition de Bourges, la reine envoya une déclaration au parlement de Paris, dans laquelle le prince de Condé était déclaré criminel de lèse-majesté. La cour s’avança ensuite jusqu’à Poitiers ; la plupart des membres du conseil étaient d’avis de marcher en avant jusqu’à Angoulême. Ils observaient que la seule présence du roi suffi-

sait pour retenir ou pour faire rentrer les peuples dans l’obéissance , et que c’était le moyen de terminer promptement la guerre ; mais Mazarin avait d’autres pensées. Il venait d’écrire à la reine de n’aller pas au-delà de Poitiers, et son conseil fut suivi.

Condé, après avoir levé le siège de Cognac, campait à Tonay-Charente , sans que le comte d’Harcourt eût entrepris de le suivre dans sa retraite. En vain ce prince sollicitait les protestans de renouveler en sa faveur les efforts qu’ils avaient fait autrefois sous les ordres de ses ancêtres. Les temps étaient changés : les protestans satisfaits de professer en paix leur religion, s’enrichissaient en cultivant les arts et le commerce. La saine philosophie , qui commença , au milieu de ce siècle , à percer un peu dans le monde , éloignait peu à peu les querelles de religion 5 d’ailleurs, les jansénistes commençaient à paraître avec quelque réputation (i). Ils partageaient les suffrages de ceux qui se nourrissaient de controverses ; ils écrivaient contre les jésuites et contre les protestans j ceux-ci répondaient aux jansénistes et aux jésuites : les luthériens de la province d’Alsace écrivaient contre eux tous. Cette

(1) Je parlerai des jansénistes dans les livres suivons.

guerre de plume , entre tant de partis, devenait une occupation de gens oisifs qui dégénère tôt ou tard en indifférence. Les protestans rejetant toutes les propositions qui leur étaient faites , se firent un mérite de rester tranquilles au milieu des factions de la fronde et des guerres civiles que des princes, des parlemens et des évéques excitaient, eu prétendant servir le roi contre Mazarin. Cette conduite loyale dans un temps où le concours de leurs armes aurait fait pencher la balance en faveur des ennemis de la cour , semblait devoir les préserver de l'affreuse catastrophe qu’ils éprouvèrent à la fin de ce règne , et dont les suites funestes affaiblirent et appauvrirent la France. Mais Louis XIV, nullement instruit des points de doctrine contestés entre les catholiques et les protestans, regardait les réformés comme d’anciens révoltés soumis avec peine ; d’ailleurs, durant tout le cours de son long règne , il fut animé contre eux par les remontrances perpétuelles du clergé , par les insinuations des jésuites , par la cour de Rome , enfin , par le chancelier Letellier et Louvois son fils, tous deux ennemis de Colbert, et qui voulaient perdre les protestans en les traitant de rebelles , parce que Colbert, qui ranima l’industrie de la nation et qu’on peut regarder comme le restaurateur du commerce en France , les protégeait comme xi™ c.Sv* is iutelligens, laborieux et utiles.

j65i. ,> Condé se proposait de placer ses principaux magasins dans la Rochelle. L’heureuse situation de cette place et la réputation qu’elle s’était acquise par le siège mémorable soutenu par elle , sous le règne précédent , contre le cardinal de Richelieu, donnaient un grand prix à sa possession. Mais , en vain le comte d’Oignon , connu dans la suite sous le nom de maréchal Foucault, lui avait promis cette ville , les Rochellois ayant décidé de ne prendre aucune part à la rébellion, avaient forcé d’Oignon à sortir de leur ville; il plaça sa garnison , composée de quelques compagnies suisses dans deux petits forts , non loin de la place. Harcourt s’en rendit maître sans beaucoup de résistance : cesuccès augmentaitla confiance de ce général. Il marche vers Tonay-Charcnte pour y attaquer le prince dont l’armée étant trop inférieure en nombre pouraccepter le combat, passa la Charente, et vint camper à une demilieue du poste quelle abandonnait. La moitié des troupes était à peine passée lorsque d’Harcourt arriva (t) ; s’il eût attaqué sur-le-champ r il taillait en pièces toute l’arrière-garde; il perdit l’occasion offerte par la fortune. Ce ne fut pas la seule faute qu’il fit ce même jour.

(i) Mém. du duc de la Rochefoucault , tom. 2. Hisfc, du prince de Coude'.

Le prince ayant achevé de passer, donna ordre de brûlerie pont de bateaux; se croyant eri sûreté, il distribua son armée dans des quartiers assez éloigués pour la facilité des subsistances. L’officier , chargé de brûler le pont, crut avoir suffisamment obéi, en détachant les bateaux abandonnés au courant de la rivière. Harcourt les fit arrêter , et ayant rétabli le pont en moins de deux heures, il fît passer trois cents chevaux et un détachement d’infanterie pour garder la tête du pont du côté de la rive gauche de la Charente. Le prince jugeant de la conduite du comte d’Harcourt par celle qu’il aurait tenu lui -même en semblable occasion ne doutait pas que toute l’armée royale ne vînt tomber sur ses quartiers dispersés. Il monte à cheval , rassemble ce qu’il peut trouver de militaires, et , accompagné des ducs de Nemours et de la Rochefoucault , s’avance aux ennemis pour tâcher de les distraire, tandis que ses troupes se rassembleraient dans le camp retranché de la Bergerie. Il trouva en arrivant que le pont n’était gardé que par un détachement assez faible, mais retranché avec soin. Toute la journée se passa en escarmouches ; cependant les troupes du prince le joignaient les unes après les autres. Il campa derrière un long retranchement qu’il fit élever vis-à-vis le pont. Les deux armées restèrent ainsi en présence durant

trois semaines , se contentant de vivre dans un pays fertile , sans rien entreprendre de considérable.

A peine le prince de Condé avait pris le chemin de la Guienne, que le bruit du retour prochain de Mazarin effrayait Paris et les provinces (i). On apprit bientôt que ce prélat était dans Sedan, avec six mille Allemands commandés par les maréchaux de la Ferlé et Hocquincourt. Les officiers de cette petite armée portaient des écharpes vertes : c’était la couleur des livrées du cardinal. Chaque parti avait alors son écharpe : la blanche était celle du roi , et l’isabelle celle du prince de Gondé. 11 était étonnant que le cardinal Mazarin , qui avait affecté jusqu’alors tant de modestie , eût la hardiesse de faire porter ses livrées à une armée , comme s’il avait un parti différent de celui de son maître; mais il ne put résister à ce mouvement de vanité. C’était précisément ce qu’avait fait le maréchal d’Ancre , et ce qui contribua à sa perte : ainsi, pour confondre les calculs de la politique, la même manœuvre qui réussit à un intrigant dans une occasion, conduit à sa perte un autre intrigant qui se confie à un exemple mensonger. Les uns ont prétendu que Mazarin avait levé cette armée à ses dé-

(t) Hist, du prince de Condé , liv. 7.

pens , c’est-à-dire, avec l’argent de la France qu’il s’était approprié , et les autres, que les sommes nécessaires lui avaient été envoyées par la reine , en lui mandant , par le comte de Brienne , de venir la joindre au plutôt (i).

Aux premières nouvelles du retour de Mazarin, Gaston, duc d’Orléans , leva des troupes dans Paris, sans savoir à quoi elles seraient employées. Le parlement renouvela ses arrêts : il proscrivit Mazarin, et mit sa tête à prix. Il fallut chercher dans les registres, quel était le prix d’une tête ennemie du royaume; on trouva que, sous Charles-Maximilien , cinquante mille écus avaient été promis , par un arrêt , à celui qui représenterait l’amiral Coligny mort ou vif: on crut très-sérieusement procéder en règle , en mettant Je même prix à l’assassinat d’un cardinal-ministre. Cette proscription ne donna à personne la tentation de mériter les cinquante mille écus, qui , après tout, n’eussent pas été payés. Chez une autre nation et dans un autre temps , un tel arrêt eût trouvé des exécuteurs ; il ne servit qu’à répandre des plaisanteries. Les BlotetlesMarigny , beaux esprits qui portaient la gaîté au milieu du tumultede la guerre, firent afficher dans Paris une répartition de cent cinquante mille livres, tant pour qui couperaitle ne*

(i) Mém, de Brienne , tom, 2 1

206 HIST. DE FR. j 11*. T. y t. XVII.

TôiTT au ordinal , tant pour une oreille , tant pour nn œil , tant pour le faire eunuque. Ce ridicule fut tout l’effet de la proscription contre la personne du ministre; mais ses meubles furent vendus par un secondarrêt. Cet argent était destiné à payer un assassin ; il fut dissipé par les depositaires, comme tout l’argent qu’on levait alors. Le cardinal , de son côté , n’employait contre ses ennemis, ni le poison , ni l’assassinat ; et , malgré l’aigreur et la manie de tant de partis, de tant de haines, on ne commit pas autant de grands crimes, les chefs de parti furent moins cruels et les peuples moins^ furieux que du temps de la ligue, car ce n’était pas une guerre de religion. L’esprit de vertige possédait si bien le parlement , qu’après avoir ordonné solennellement un assassinat dont chacun ne faisait que rire, il rendit un autre arrêt qui chargeait deux conseillers d’informer contre l’armée du cardinal Mazarin , c’est-à-dire , contre l’armée royale. Un de ces magistrats imprudens fut pris , et renvoyé avec indulgence. L’avocat général Talon (1) dit alors au coadjuteur, dans l’assemblée des chambres : Nous ne savons ce que nous faisons. Les princes , les généraux , les chefs de parti , les ministres ne le savaient pas davantage. Ce n’était pas seu-

(1) Mtm. de Talon , tom. 8.

lement une guerrecivile , c’étaient cent petites \bSi~. guerres ci vi les qu i changeaient chaque jou r d’objet et d’intérét, à la cour, dans Paris, dans les provinces , partout où l’incendie était allumé ; les princes , les chefs, les ministres , les femmes faisaient des traités et les rompaient. Le jeune roi erra fugitif au milieu de ses états ; le prince de Condé qui avait été le soutien de la France, en devint le fléau , et Turenne qui ftvait trahi la cour , en fut le libérateur.

Quoique le roi fût majeur , le parlement avait déclaré le duc d’Orléans , lieutenant général du royaume. Ce prince , malgré son instabilité habituelle , embrassait alors le parti du prince de Condé ; mais la flétrissure prononcée contre lui dans le parlement, rendait les démarches de Gaston encore plus vacillantes.

Les frondeurs et le prince de Condé formaient 'deux partis entièrement opposés; ils se rapprochaient par leur haine commune enveis Mazariu. Le coadjuteur ayant reçu le chapeau de cardinal qu’il ne pouvait obtenir que par la médiation de la reine , obéissant à son humeur tracassière , ne paraissait pas éloigné de se raccommoder avec monsieur le Prince : c’était le projet de Gaston.

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