CHAPITRE HL
Le cardinal Mazarin rentre en France à la tête d’une armée. Combat de Gergeau. Le prince de Condé vient à Paris.
Le cardiiial MaZarin entra Cependant en France au commencement de janvier, et tra-= versant une partie du royaume , arriva à Poitiers où était la cour. Le roi alla au-* devant de lui , et le reçut avec les marques d’une affection toute particulière. Il était indécis dans l’opinion publique , si le prince de Condé armait pour arrêter les mauvais desseins du ministre proscrit, ou si c’était Mazal'in qui conduisait des secours au roi contre des rebelles. Les circonstances étaient singu* lièrement critiques. Quelques-uns ont dit que le cardinal , informé que le garde des sceaux f Châteauneuf, commençait à gagner quelque créance sur l’esprit de la reine , craignît d*être supplanté par ce ministre , et qu’à la voix de l’intérêt présent , il se hâta de revenir en France pour chasser ce concurrent. 11 est certain que le retour du cardinal servit à relever4 le parti du prince de Condé , et lui donna de
nouvelles forces ; on assure même (1) que le prince fît adroitement conseiller au cardinal , par Gourvillc , de revenir promptement à la cour , ou qu’il risquait d’en être banni à jamais.
Pendant que l’armée royale et celle de Mazarin se rassemblaient auprès de Poitiers , le duc d’Orléans signait un traité d’union avec le prince de Condé (a). Ses troupes entraient en campagne sous les ordres du duc de Beaufort. Ces troupes n'étaient pas nombreuses : par un renversement d’esprit que toutes les fausses mesures précédentes rendà peine croyable , le parlement de Paris , en ordonnant que la petite armée de Gaston ^marcherait contre Mazarin, défendait en même temps qu’on prît de l’argent dans les recettes publiques pour la soudoyer. Gaston , réduit a ses propres ressources , ne faisait que des efforts médiocres. On ne pouvait guère attendre autre chose d’une compagnie de magistrats qui , jetée hors de sa sphère , et rie connaissant ni ses droits ni son pouvoir réel , ni les affaires politiques , ni la guerre, s’assemblant et décidant en tumulte , prenait des partis auxquels elle
(t) Hist. du minijtàre du card. Mazarin , liv. 1. (a) Mém. de Talon , toro. 8*
Tom. VI -, ae. part. 14
c’avait pas pensé Je jour précédent, et dont elle s’étonnait le jour d’après.
j Le parlement de Bordeaux servait alors le prince de Coudé 5 mais il tint une conduite plus uniforme , parce qu’étant plus éloigné de Ta (Jour -, il était moins agité' par les factions opposées. Les ressources que pouvaient fournir ltt proyiqce j étaient à la disposition de l’armée idesùnéc à combattre Mazarin.
Châteauncuf 11’ayant plus aucun crédit, prit congé du roi et de la reine mère , et se retira à Tours pour y mener une vie privée. Tel .était , l’état des choses lorsque le prince de ;Condé quitta son camp de la Bergerie après y avoir; demeuré plus de trois semaines, sans que le comte d’Harcourt,. Campé à la droite delà Charente, et qui avait uii pont sur la -rivière eût rien entrepris, contre lui. Condé , lié avec les Espagnols , était en campagne contre le roi , et Turenne ayant quitté ces mêmes Espagnols avec lesquels il» avait été battu à Rhelel, commandait l’armée royale. L’épuisement des finances ne permettait ni à l’un ni à l’autre d'avoir de grandes armées ; mais de petites ne décidaient pas moins du sort de l’état. Tl y a des temps où cent mille hommes en campagne peuvent à peine prendre deux villes y-iî y en a d’autres où une bataille entre sept ou huit mille hommes peut renverser, un
trône oui affermir, . - - . . ;
« Louis XIV ( i), élevé dansl’adversité,allaitavec sa mère, son frère et le cardinal Mazarin, de province en province, n’ayant pas autant de troupes autour de sa personne qu’il en eut depuis en temps de paix pour sa seule garde. Dix ou douze mille hommes , les uns envoyés par l’Espagne, les autres levés par le duc d’Orléans et par le prince de C-ondé , le poursuivaient au cœur de ses étals. Le prince de Coudé courait cependant du camp de la Bergerie à Bordeaux , de Bordeaux à Montauban , prenant des villes et grossissant son parti. La cour ayant quitté Poitiers dans les premiers jours de février , s’était retirée successivement à Saumur, à Blois ; ellesè trouvait à Gien au mois d’avril ; son armée était commandée par le$ maréchaux de Turenne et de Hocquencourt. Le prince de Condé avait fait marcher à Orléans une division aux ordres du duc de Nemours, pour se réunir aux troupes du duc d’Orléans, commandées par le duc de Beaufort. Ces deux divisions formaient un corps de douze mille hom mes.Gaston avait envoyé pour commander dans cette ville , Anne-Louise d’Orléans , sa lille , de son premier mariage , qui fut connue
(l) Érection de* terres d’Albret et de Château-Thierry, de Villeroi , de Rohan, de Villars et de Brancas, eu duchés pairies.
sous le nom de mademoiselle de Montpensier /► ou seulement de Mademoiselle. Les ducs de Beaufort et de Nemours, quoique beaux-frères, vivaientdans la mésintelligence la plus prononcée. Malgré la réunion entre le duc d’Orléans et le prince de Condé , les vues de ces deux princes étaient cependant différentes. Le duc d’Orléans joignant ses troupes à celles du prince de Gondé , avait défendu au duc de Beaufort de s’éloigner de Paris , et surtout de passer la Loire, de peur que les Parisiens se croyant abandonnés , ne l’abandonnassent lui-même.
La division entre les deux généraux allait être funeste au parti du prince (i). Le duc de Beaufort était incapable du moindre commandement ; le duç de Nemours passait pour être plus brave et plus aimable qu’habile : tous deux ruinaient leur armée. Les soldats savaient que le Grand-Condé était en Guienne,et se croyaient perdus, lorsqu’au milieu de la nuit un courrier se présente dans la forêt d’Orléans devant les grand’gardes. Les sentinelles reconnaissent dans ce courier le prince de Condé lui-même. 11 venait d’Agen à travers mille aventures, et toujours déguisé , se mettre à la tête de son armée.
Sa présence faisait beaucoup , et cette arrivée imprévue encore davantage. Il savait que tout
(i) Voltaire, Siècle de Louis XIV, fom. i,
. tOUIS XIV. 21 3
ce qui est soudain et inespéré,, transporte les hommes. Il profite à l’instant de la confiance et de l’audace qu’il venait d’inspirer. Le grand talent de ce prince dans la guerre , était de prendre en un instant les résolutions les plus hardies et de les exécuter avec non .moins de conduite que de promptitude. L’armée royale était séparée en deux corps (i). Coudé attaque celui qui gardait le pont de Gergeau , commandé par le maréchal de fiacquencourt -, ce corps fut dissipé en un instant : Tu,renne n’en put être averti à temps. Le cardinal Mazarin effrayé, courut à Gien,au milieu de la nuit, réveiller le roi pour lui apprendre cette nouvelle : sa petite cour fut consternée. On propose de sauver le roi par la fuite et de le conduire secrètement à Bourges. Le prince de Condé victorieuse approchait de Gien : la désolation et lacrainteaugmentaient. Turenne, par sa fermeté , rassura les esprits , et sauva la cour par son habileté. 11 fit avec le peu qui lui restait de troupes des mouvemeps.si heureux , qu’il empêcha Condé. de poursuivre son avantage.il fut difficile alors de décider lequel avait acquis plus d’honneur, ou de Condé
(i) Hist. du prince de Contîc. Mdm. de'mademoisclle de Montpensier. Me’œ. du mar. de Turenne. Mcm. du tnar. de Navaiiles.
jOàü.
214 HÏST. DE FR. , II*. P. L. xvir.
victorieux , ou de Turcnne qui lui avait arraché le fruit de sa victoire. Il est vrai que, dans ce combat , long-temps célèbre en Fiance , il n’y avait pas eu quatre cents hommes de tués; mais le prince de Condé n’en fut pas moins sur le point de se rendre maître de toute la famille royale j et d’avoir entre ses mains son ennemi, le cardinal Mazarin. On ne pouvait t guère voir un plus petit combat , de plus grands intérêts et un danger plus pressant.
Condé , qui ne pouvait pas se flatter de surprendre Turenne comme il avait surpris Hocquencourt , prit poste le lendemain de la bataille à Châtillon-sur-Loire* Deux jours après , il laissa le commandement de. son armée à Tavannes et au marquis de Clinchamp qui commandait quelques troupes espagnoles; il partit pour Paris avec les ducs de Beauforl , de Nemours et de la Rochefoucault.
L’envie de recevoir les éloges mérités, et par la victoire qu’il Venait de remporter, et par lo voyage hasardeux qu’il avait entrepris auparavant, le décidèrent peut-être autant à ce voyage que le besoin de ses affaires (i).La haine qu’on portait à Mazarin, le nom et la présence du Grand-Condé , semblèrent d'abord le rendre
(i) Mdm. du duc de la Rochefoucault, loin. a. Mcm. du card, de Retz , tom, a.
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maître absolu de la capitale ; elle était inondée de libelles diffamatoires , de chansons , de vers satiriques, d’histoires bizarres et conirouvées, et de raisonnemens politiques oùMazarin était peint avec les couleurs les plus odieuses. Des curés mêlaient , à leur manière , les affaires d’etat Vlans leurs prônes, et échauffaient de leur mieux leurs paroissiens, suivant l’usage ordinaire des prêtres de favoriser le parti qu’ils croient le plus fort, sauf à s’exprimer différemment si les circonstancesdeviennent différentes. Mais, dans Je fond, tous les esprits étaient divisés j chaque parti principal se subdivisait eu factions particulières , comme il arrive dans tous les troubles. Le parlement flottait entre la cour , le duc d’Orléans et le prince. Quoique tout le monde s’accordât à crier contre Mazarin , chacun ménageait en secret des intérêts divers. La multitude , semblable à une mer orageuse dont les vagues sont poussées au hasard par les vents contraires , ne savait ce qu’eije voulait , ni ce qu’elle faisait. Le coadjuteur ayant obtenu le chapeau de cardinal/ cherchait de nouveau à se retirer , pour faire oublier à la cour et ses intrigues et sa versatilité ; il conduisait en procession , dans Paris, la châsse de Sainte-Geneviève , pour obtenir l’expulsion ducardinal-ministre : la populace ne doutait pas qu’elle n’opérât ce miracle, comme elle donnait de la pluie.
Condé vint au parlement , accompagné du duc d’Orléans ; on y enregistra une déclaration dans laquelle ils promettaient de poser les armes dès que Mazarin serait sorti du royaume. Cette compagnie avait déjà sursis à l’exécution des lettres patentes rendues contre le prince de Condé et ses partisans. Ce prince dit d’abord qu’il était venu au parlement pour le remercier ; il ajouta qu’à cette'heure (i) la compagnie devait être convaincue que le re* tour prochain de Mazarin n’était pas un vain prétexte inventé par lui , pour troubler la tranquillité publique comme ses ennemis l’avaient prétendu ; que son intention était de maintenir l’autorité royale , de conserver la gloire dej’état et l’honneur du parlement. Les chambres arrêtèrent qu’elles renouvelleraient leurs remontrances pour demander au roi l’ex- - pulsion de Mazarin*, et qu’une assemblée générale des bourgeois de Paris serait tenue à l’Hotel-de-ville.
Il importait à la cour de se rapprocher de Paris; elle sortit de Gien peu de jours après la bataille de Gergeau , et prit son chemin par Auxerre et par Melun jusqu’à Corbeil. Les maréchaux de Turenue et de Hocquencourt
(i) Labardteus de rebus , Gallicis , lib. 10. Hist. du prince de Condé , liv. 3.
couvrant sa marche ; ils s’arrêtèrent aux environs de Chartres pour couper la communication entre Paris et l’armée des princes , campée à Etampes. Le roi vint à Saint-Germain. Turenne alors pritposte à Palaiseau, ce qui obligea les princes à mettre garnison dans Saint-Cloud, JNeuiily et Charenton.
On ne voyait que négociations entre les chefs de parti, députations du parlement, assemblées de chambre , séditions dans la populace , gens de guerre dans la campagne ; on montait la garde à la porte des monastères ; tous les environs de Paris étaient également dévastés par les troupes des princes et par celles du roi. Le prince de Coudé avait engage Philippe IV à lui envoyer lés troupes du duc de Lorraine ; ce duc n’avait que son armée pour toutes richesses; il la vendait chaque année aux Espagnols : il vint aux environs de Paris avec cinq mille chevaux et quatre mille hommes de pied. Le cardinal Mazarin lui offrit plus d’argent (1) pour s’en retourner, que la cour de Madrid ne lui en avait donné pour venir. Le duc de Lorraine quitta bientôt la France , après 1 avoir ravagée, emportant l’argent des Français 'et des Espagnols.
(1) Mém. du mar. de Turenne. Miim. du marquis de de Beauveau.
2 1 8 HIST. 'DE FR. , ir. F. , L. XVII.