CHAPITRE IV
Bataille du Jaubourg Saint-Antoine.
Taris apprit avec étonnement la retraite des troupes lorraines sur lesquelles on fondait les plus vastes espérances. Le prince de Condé restait dans la ville avec un pouvoir qui diminuait chaque jour , et une armée plus faible encore ; elle s’était rapprochée de Paris depuis le départ du duc de Lorraine. Le prince en vint prendre le commandement à Ville-Juif , et la conduisit à Saint-Cloud , tandis que Turenne se fortifiait dans Saint-Denis, ou la cour était venue. L’armée de Turenne était supérieure à celle de Condé; mais Condé, maître du pont de Saint-Cloud , pouvait combattre à son gré sur l’une ou sur l’autre rive de la Seine , ou refuser le combat , et Turenne n’était pas assez fort pour faire passer la rivière à une partie de son armée , tandis que le reste serait à l’autre ritfe. Cependant Mazarin ne voyait pas d’autre moyen de finir la guerre, que de battre l’armée du prince ; il résolut de faire venir le maréchal de la Ferlé qui était en Lorraine avec un corps de troupes ; en attendant , il négociait avec le prince de Condé; c’était le
défaut de ce prince. Mille fois trompe par Ma- i65*. zarïn, plus habile que lui, la moindre espérance de paix l'éblouissait (1) , tandis que son ennemi , profilant de cette facilité , employait le temps qu’il lui faisait perdre à ruiner ses affaires , non-seulement aux environs de Paris , mais dans les provinces les plus éloignées.
Depuis qu’il avait quitté la Guienne, le comte de Harcourt lui avait enlevé diverses places , •
et réduisait peu à peu la province sous l’obéissanc# du roi ; avec cela , le ministre se trouvait dans une situation très-glissante j il élait#difficile qu’il résistât aux efforts dè tous les ennemis conjurés contre lui. Le parlement avait renouvelé ses remontrances (a), et demandait l’éloignement du ministre avec plus de vivacité qu’il n’avait encore fait : ses instances , celles des princes et le soulèvement des Parisiens , décidaient la cour à feindre de condescendre au voeu général. Le président deNesmond, chefde ladéputation chargée de présenter les remontrances au’roi, rapporta aux chambres assemblées la réponse de Louis XIV. Ce prince déclarait, par
(1) Hist. du prince de Coudé , liv. 3. Mém. de mademoiselle de Monlpensier. 'Mém. du duc de la Rochefoucault , tom. 2, Mém. du cardinal de Retz , tom. 3.
(3) Mém, de Talon , tom, 8.
écrit, que malgré sa conviction intime qaer l’éloignement de Mazarin était un vain prétexte imaginé par ceux qui troublaient l’état, il consentait de permettre à ce ministre de se retirer à Rome , pourvu qu’il fût assuré que les princes congédieraient sur-le-champ leurs troupes et renonceraient à leurs traités avec les étrangers. Les princes répondirent qu’ils étaient prêts à donner satisfaction à la cour sur tous ces articles.
L’armée du prince de Condé était toujours campée entre Saint-Cloud et Surène. Lfs Parisiens refusaient de fournir les fonds nécessaires pour subvenir à sa-solde et à sa subsistance. Le prince , hors d’état de payer ses soldats , ne pouvait les soumettre à une discipline sévère. Ils ravageaient les pays d’alentour} la moisson fut perdue; presque toutes les maisons de êampagne furent brûlées. Les Parisien» ruinés par ces ravages , en conçurent contre lui une haine la plus prononcée ; il fut surle point de recevoir de funestes marques de leur ressentiment à la journée (îu faubourg Saint- Antoine, comme nous allons le voir. La cour avaitprévu cette disposition , et estait en partie pour soulever Pans cfdntre le prince qu'elle le retenait aux environs de cette capitale.
Jamais les factions n’y avaient été dans un si prodigieux mouvement, ni les esprits dans une agitation si vive. Condé lui-même tombait dans des irrésolutions presque insurmontables f ne
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pouvant se résoudre ni à la guerre ni à la paix, il se consumait en vaines négociations. Nonseulement elles affaiblissaient ses forces, mais elles augmentaient les dissensions dans Paris , et les nombreux partisans de la cour publiaient que Cfndé avait signé sa paix particulière , sacrifiant les Parisiens à la haine du cardinal, leur ennemi.
Le maréchal de la Ferté joignit alors l’armée dü roi avec les troupes amenées par lui de Lorraine. L’armée de Condé était plus faible que chacun des deux corps particuliers commandés par la Ferté et Turenne : ils se séprarent. Le maréchal de la Fcrtô jète un pont sur la Seine , auprès de Saint-Denis, tandis que Turenne cherche un passage vers Poissy. Condé ne pouvait plus demeurer dans son poste , sans s'exposer à une défaite entière. 11 prend le chemin de Charenton , pour occuper cette langue de terre qui fait la jonction de la Marne' et de la Seine. Décampant à l’entrée de la nuit , le premier juillet, il suivit la route par le Cours-la-Reine'et par les dehors de Paris depuis la porte Saint- Honoré jusqu’à celle de Saint- Antoine, pour prendre de là le chemin de Charenlon. Il eût raccourci sa route en traversant Paris; mais , soit qu’il craignît que ses troupes ne se débandassent dans cette ville , ou qu’il ne voulût pas s’exposer à un refus , le passage dans
i65a. la ville ne fut pas demandé. Turenne, informé de ce mouvement , rassemble sur-lechamp son armée et vole aux environs de Paris , sans attendre le maréchal de la Ferlé qui était plus éloigné (i). Mazarin, persuadé que le prince de Condé ne pouvait évite^d’êtr© battu, avait conduit le roi sur les hauteurs de Charonue pour être témoin de faction.
Turenne joignit l’arrière-garde de Condé vers l’entrée du faubourg Saint -Antoine , et commença sur-le-champ l'attaque au point du jour. Le prince , jugeant qu’il lui était impossible d’arriver à Charenton , ordonne à son avant-garde de s’arrêter à l’entrée du faubourg Saint-Antoine. 11 y trouve quelques » retranchemens faits par les Parisiens contre l’armée du duc de Lorraine. Il logea ses troupes dans ces retranchemens à mesure qu’elles arrivaient. Il se saisit de toutes les avenues, et se mit en état de- soutenir les efforts d’une armée supérieure des deux tiers à la sienne. Il avait fait demander aux Parisiens de recevoir ses bagages dans la ville ; ayant été refusé, il les plaça sur les bords des fossés de la Bastille.
(i) Hiüt. du prince de Condé. liv. 3. Mém. de Talon , tom. B.yMdm. du duc de Navâilles. Mrm. de mademoiselle de Montpensier. Hist. du maréchal de Turenne. >
On entrait dans le faubourg St.-Antoine (i) par trois grandes rues : le prince s’était saisi de. ces trois avenues , les avait fermées par des barricades , s’était emparé des maisons attenantes qu’il avait fait'percer , et y avait logé de l’infanterie. Il s’é'tait chargé de défendre la principale rue, celle du milieu, le duc de Nemours défendait la ruejde Charenton,Tavanues ceile.de Charonne.
Turenne , ayant étendu son armée sur une ligne courbe , qui s’étendait depuis le bas de Charonne jusqu’à la Seine , fait attaquer les relranchemens. Le prince de Condé exécute une sortie , tombe sur les assaillons l’épce à la main , défait le bataillon qui lui était opposé , fait des officiers prisonniers , enlève des drapeaux , et rentre dans les retranchemens. Les troupes de Turenne-furent repoussées de même à toutes les autres attaques : elles revinrent - bientôlà la charge. Le combat se renouvelaitsur toute la ligne; mais le plus fort de l’attaque se portait sur la grand’rue. Turenne était venu à bout de franchir la barrière placée à l’entrée de la rue; il allait se rendre maître des premières traverses , lorsque Condé reparaît à la tête de ce même escadron , avec lequel il était déjà sorti des retranchemens. Il fond sur
(i) Rchoulet , Hist.dc Louis XXV, tom. I.
i652i les troupes royales , les renverse , et les mène baltani jusqu’au delà de la barrière : cet échec pénétrait Turenne d'un nouveau désir de vaincre ; et tandis que Je prince laissait respirer un instant ses gens, et qu’il prenait lui-même un moment de repos , il s’avance avec des troupes fraîches , passe une seconde fois la barrière , et pénètre jusqu’à l’abbaye Saint- Antoine , vers le milieu du faubourg. Le prince de Coudé le voyant ainsi s’avancer, revient avec autant de vigueur que s’il n’avait pas encore combattu, et , après des efforts incroyables , le force à reculer.
Les attaques cessèrent alors peu à peu ; les troupes royales abandonnaient les postes les plus avancés. Plusieurs généraux de l’armée de Condé pensèrent d’abord qu’elles allaient se retirer entièrement; on fut bientôt détrompé; l'armée du maréchal de la Ferlé arrivait. Les deux maréchaux se préparaient à faire , de concert, un nouvel effort auquel le prince de Coudé aurait infailliblement succombé.
Gaston , duc d’Orléans , incertain du parti qu’il devait pi'endre , restait dans son palais du Luxembourg. Le cardinal de Retz s’était Cantonné dans l'archevêché. Le parlement attendait l’issue de la bataille pour donner quelque arrêt ; la reine , en larmes , se prosternait dans une chapelle des carmélites de Saint- Denis. Les Parisiens qui craignaient alors éga-
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Jettent les troupes du roi et celles de M. le Prince , avaient fermé les portes de la ville ; ils ne laissaient plus entrer ni sortir personne , pendant que les plus grands seigneurs de France s’acharnaient au combat hors de la porte Saint- Antoine. Enfin, mademoiselle de Montpensier, prenant le parti du prince de Coudé , que son père n’osait secourir , fit ouvrir la porte , avec ordre de laisser entrer et sortir tout ce qui se présenterait des troupes du prince de Condé. Elle monta en même tempsàla Bastille pour faire tirer le canon sur les troupes de Turenne.
Condé n’eut pas plutôt appris que la porte Saint-Antoine s’ouvrait , que , sans perdre de temps, il fit entrer dans Paris tout sou bagage. Quelques centaines de Parisiens étant sortis pour cotpbatlre en sa faveur , il les plaça en différens postes ; cependant le canon de la Bastille se faisait entendre. On était si fort persuadé à la cour que les Parisiens ne recevraient point le prince de Condé , qu’aux premières salves , Mazarin , placé sur une éminence à côté du roi , crut qu’on tirait sur l’armée du prince ; mais bientôt détrompé , il envoya ordre aux généraux de se retirer , et de ramener l’armée à Saint-Denis.
Ainsi se termina la journée du faubourg Saint- Antoine. Condé acquit beaucoup de gloire ; mais Mademoiselle se perdit pour ja- Tom. VI, ae. part . i5
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ifâz' mais dans l’esprit du roi , son cousin. Le cardinal connaissait l’extrême désir qu’avait cette princesse d’épouser une tète couronnée , il disait à cette occasion : Ce canon oient de tuer son mari.
. Presque tous les historiens ne parlent que de ces combats et de ces prodiges de courage et de politique; mais qui saurait quels ressorts honteux il fallait faire jouer , dans quelle misère on était obligé de plonger les peuples , à quelles bassesses on était réduit , verrait la gloire des héros de ce temps-là avec plus de pitié que d’admiration. On en peut juger par les seuls traits que rapporte Gourville, homme attaché àM. le Prince. 11 avoue que pour lui procurer de l’argent , il yola celui d’une recette; qu’il alla prendre dans son logis un directeur des postes, auquel il fît payer une rançon ; et il rapporte ces violences comme une chose ordinaire. La livre de pain valait dans Paris vingt - quatre de nos sous. Il n’y a rien de plus funeste que ce qui se passa à bordeaux dans cette guerre. Un officier est pris par les troupes royales , on lui tranche lu tête. Le duc de la Rochefoucault fît pendre, par représailles, un officier des troupes du roi ; cependant la Rochefoucault passait pour unphilosophe. Ces horreurs étaient bientôt oubliées par les grands intérêts des chefs de parti. 3N ulle bienséance, nulle décence dans les
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procedures. Orner Talon (i) rapporte qu’il en- “ï65a.'~ " tendit des conseillers appeler , en opinant , lo cardinal , premier ministre , faquin . Un conseiller , nommé Quatre -Sous, apostropha rudement le Grand-Condé en plein parlement.
On se donna des gourmades dans le sanctuaire de la justice; le désordre en .tout genre continua depuis 1644 jusqu’en 1 653 , d’abord sans troubles , ensuite dans des séditions continuelles d’un bout de la F rance à l’autre. Le G rand-Condés’oublia jusqu’à donner un soufflet au comte de Rieux, fils du duc d’Elbœuf, chez le duc d’Orléans , ce qui n’était pas Je moyen de gagner le cœur des Parisiens. Le comte de Rieux rendit le soufflet au vainqueur de Rocroi , de Fribourg, de Nortlingue et de Lens : ceîte étrange aventure ne produisit rien. Gaston fit mettre pour quelques jours le fils du duc d’Elbœuf à la Bastille ; il n’en fut plus parlé.
La querelle des ducs de Beaufort et de-Ne-, mours fut plus sérieuse ; elle datait du jour d’avant la bataille de Gergeau. Us s’appelèrent en duel, ayant chacun quatre seconds : le duc de Nemours fut tué par le duc de Beaufort, et Villars , qui seconda il Ne mours , tua son adver^ saire Héricourt qu’il voyait pour la première fois. De justice , il n’y en avait pas l’ombre. Les j- v . t\ ■!. ; •:? .
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(t) Mém. de Talon , tom. 8. '"Jtif Uôj
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duels étaient fréquens , malgré les sermens faits par les rois à leur sacre de ne faire aucune grâce aux duellistes. Les déprédations étaient continuelles, les débauches se poussaient jusqu'à l’impudence publique ; mais, au milieu de ces désordres , il régnait une gaîté qui les rendait moins funestes.