CHAPITRE VIII
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Campagne de i653. Vaines négociations pour engager le prince de Condé à rentrer en France.
Ii'A paix intérieure s’étant rétablie en France , Je gouvernement fit bientôt sentir à l’Espagne Ja supériorité de ses forces. Le prince de Condé , malgré sa valeur et son habileté , ne pouvait lui rendre l’énergie dont elle manquait; ce Tut beaucoup pour lui d’empêcher qu’elle ne fût entièrement accablée. Les armées ne se mirent en mouvement que vers la fin de juin (1). Mazarin, occupé à éteindre entièrement les troubles de Guienne , où les partisans du prince de Condé étaient encore nombreux , n’avait pu confier au maréchal de Turenne que sept mille fantassins et dix mille chevaux pour couvrir les frontières de Champagne. Les Espagnols avaient rassemblé vingt - cinq
(1) Isl. di Gualdo prierai o. Journ. Hist. du règne de Louis XIV, par Daniel. Hist. du prince de Condé * liv. 4* , • ■ - 1 - .•
m&t raille hommes. Stenay , Mouzon , Réthel leur facilitaient l’entrée de cette province ; mais la défiance entre les chefs rendait leurs mouvemens incertains. Le comte de Fuesaldaigne était d’avis qu’on entreprit la conquête de quelque place importante , pour assurer les communications avec les Pays-Bas , et rendre les opérations hostiles moins périlleuses. Le prince de Condé,au contraire, se flattant d’avoir laissé dans Paris de nombreux partisans , en état de faire soulever la multitude en «a faveur à son approche , voulait marcher droit sur Paris. 11 assurait que la cour abandonnerait cette ville , dont la fidélité devait lui être suspecte; qu’on s’emparerait aisément des places d’alentour , et que le parti des méconteus venant alors à se • déclarer , on pouvait se flatter des succès les plus rapides et les plus brillans.
Pendant (r) que les Espagnols délibéraient lentement sur le parti qu’ils devaient prendre , et déconcertaient , par leur gravité l’humeur expéditive du }eune héros qui les commandait , Turenne, profilant de ces délais, ayant réuni ses forces à celles du maréchal de la Ferlé , s’était porté rapidement devant Réthel. Coudé
’(i) Des kilendans commencent cette année à exercer une autorité presque despotique clans les provinces.
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se proposait de rassembler ses troupes autour de cette place , d’où il eut fait clescourses jusqu’aux portes de Paris (t). Turenne ne pouvait réussir dans cetteentreprise que par la vivacité avec laquelle elle serait conduite. Les troupes espaguolfessc composaient de plusieursdi visions dispersées en Flandre et dans le Luxembourg; il était certain que si ellqp se réunissaient avant que la place fut prise, on eut clé forcé de se retirer. Le commandant de la place était capable de la défendre aussi bien qu'aucun nutre ; mais sa garnison formant à peine huit cents hommes, et lesassiégeans ne lui donnant point de relâche , il fut réduit à se rendre le troisième jour du siège.
La prise de Rethel fut un coup décisif pour la France ; elle renversa presque tous les projets du prince de Condé. Cependant son avis avait prévalu dans le conseil de Bruxelles ; mais ne trouvant plus les mêmes facilités pour s’avancer en France par la Champagne, il prit la roule de Picardie : son armée s'élevait alors à n'ente mille hommes. Ayant passé la Somme sans aucune résistance , il fit le siège de Roye qhi se rendit au bout de deux jours. Turenne
(■) Mém. dit mar. de Turenne. Mém. de Monglat, îom. 4- Quincy , tom. 1. H ht. du prince de Condé ,
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252 HIST. DE ER., IIe. F. , L. XVIT, ne sut pas plutôt les ennemis dans le royaume , qu’abandonnant les environs de Rethel, il entrait dans le Picardie. Son armée était inférieure à celle des Espagnols j mais la division qui continuait à régner entre le prince de Condé et le comte de Fucnsaldaigne , empêchait les Espagnols de rien tenter de décisif devant un général aussi expérimenté que Turenne : il déployait toutes les ressources de la guerre, et cette campagne lui fit autant d’honneur que celle de 1674» célébrée par Voltaire. Etant arrivé au bord de l’Oise , on tint un grand conseil pour délibérer sur le parti qu’il fallait prendre dans la situation délicate où l’on se trouvait» Un grand nombre d’officiers voulaient disperser l’infanterie dans les places les plus exposées , et se contenter de fatiguer l’ennemi avec la cavalerie ; d’autres proposaient de ne pas séparer les troupes , mais de rester à la gauche de l’Oise , pour disputer aux Espagnols le passage de cette rivière , et les empêcher d’approcher de Paris. Turenne ouvrit un troisième avis r il observait qu’en séparant l’armée , le prince de Condé eut été maître de la campagne , et qu’en se tenant à la gauche de l’Oise, on lui abandonnait tout le pays entre l’Oise et la mer, et qu’il pouvait avec d’autant plus de facilité prendre les places les plus considérables de ces cantons , depuis Péronne jusqu’à Pontoise , qu’il avait auprès de Cambrai un corps
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nombreux de pionniers , et qu’on ne pouvait 1 ^ arriver au secours d’uue place que quatre à cinq jours après qu’elle serait investie.
ïurenne observait encore que louleslesviiles sur la Somme étaient environnées de marécages ; que cette situation obligeait de donner beaucoup d’étendue à la circonvallation, et, par une suite nécessaire , de tenir ses quartiers éloignés les uns des autres; que l’ennemi n’oserait faire cette disposition à la vue d’une armée à portée d’attaquer et de détruire les unes ou les autres de ses divisions. Enfin, il ajoutait que l’ennemi ne passerait pas l’Oise, ayant. à craindre qu’on ne coupât ses communications avec Cambrai où se trouvaient ses principaux magasins. 11 fit décider qu’on passerait l’Oise; qu’on suivrait l’ennemi le plus près possible , et qu’on occuperait des postes avantageux afin de n’ètre pas contraint de combattre, en se réservant la facilité de se porter rapidement sur toutes les places que Condé voudrait assiéger.
Lorsque le prince marcha à Roye, Turenne vint camper auprès de Noyon. La justesse des observations de ce général se fit bientôt sentir: les Espagnols, maîtres de Roye , se trouvaient embarrassés ; ils n’osaient passer l’Oise , ni entreprendre des sièges; plusieurs fois ils changèrent de position , dans l’espoir que les Français tenteraient quelque mouvement dont on
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profiterait pour les attaquer. 11 n’y eut sorte de stratagème que le prince de Coudé ne rah enœuvre ; tantôt il s’approchait de leur camp, eornme s’il eût voulu forcer Turenne dans ses ligues f tantôt il* s’éloignait* pour engager T***1 renne à décamper , et pour l’attaquer dans sa marche; mais Turenne ne perdait jamais de vue le but qu’il s’était proposé, prenait de* mesures si justes , soit en réglant ses marches sur celles, des ennemis*, soit en se postant* avantageusement, quelquefois sur des hauteurs , d’autres fois dans des pays difficiles , qu’il ne donnait jamais aucune prise, * - iJf*
Cette manœuvre fut continuée jusqu’au milieu d’août. Quoique la campagne fût alor9 couverte de blés ,€ondé ne pouvant m assiéger des places, ni forcer les Français à accepter un u bataille , avait pris le parti de se rappro-* ; cher de la Flandre. Il passa la Somme le Hr** août entre Péronne et Corbie. Turenne , instruit par des transfuges que lès Espagnol» avaient quelque dessein sur Guise , s’était porté entre Péronne et Saiut-Qoami». Lé prince de Coudé apprit que dans ce* local* les Français n’étaient pas retranchés , ilr marche toute la nuit pour les combattre. Turenne toujours attentif à ce que l’ennemi pouvait tenter, Càm-** â pait le- long d’un ruisseau qui coulait au pied du mont Saint - Quentin et tombait dans la Somme près do Péronne. Ayant appris que t
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Condé jetait des ponts sur ia Somme, il marque " tin camp un peu au-dessus de Manancourt , pour s’y retirer en cas de besoin : celle mesure fut sur le point d’être renversée par la précipitation du maréchal de laFerté. La marche du prince de Condé avait été si rapide que les gardes avancées de la Ferté en donnèrent la première alarme. Ce générai , au lieu d'occuper le poste dont on était convenu la veille , conduisit vers Péronne i’aile gauche qu’il commandait. Turenue venait de cette ville ; témoin de ce désordre , il Ht avancer l’aile droite pour se réunir à la gauche déjà rangée en bataille. La situation était des plus fâcheuses : les ennemis, fort supérieurs en nombre , pouvaient prendre i’armée en flanc.
Dans cette extrémité , Turenne fit comprendre à la Ferlé qu’il était de la dernière importance de gagner une hauteur par laquelle les Espagnols venaient à eux. Dès qu’on y fut parvenu, U envoya tin officier en qui il avait une parfaite confiance , pour chercher aux en-» virons.quelquc position avantageuse. Qn. en dé-» couvrit une à une demi-lieue : c’était un val-» km dont la droite était flanquée par un ruisseau qui se jète dans la Somme un peu au-» dessus de Péronue , et dont une montagne escarpée couvrait la gauche. La distance entre le ruisseau et la montagne offrait un front de vingt à trente escadrons. On marcha rapide-
JÔ53.- ment vers ce poste qui devait être le salut de l’armée ; on en chassa quelques coureurs en-' nemis qui en avaient déjà pris possession. L’infanterie se mit à l’ouvrage avec promptitude: en deux ou trois heures on fut retranché. Cinq redans , dont chacun pouvait contenir cent hommes , protégeaient le camp ; on y avait placé toute l'artillerie, dont l’ennemi aurait essuyé le feu avant d’apercevoir l’armée qu’il serait venu attaquer ., et qui aurait pu le charger à son choix avec de l’infanterie oti avec de la cavalerie, dans un terrain si étroit que la seule aile droite formait quatre ou cinq lignes j se soutenant mutuellement , tandis que la gauche, placée sur le penchant des collines voi-* sines, était en mesure de secourir la droilét lorsqu’il en serait temps. é .-..jti
Sur les deux ou trois heures après midi , 1er 1 3 août, on aperçut l’armée espagnole marchant en bataille au pied de la montagne qui resserrait le terrain sur lequel était placée l’armée française. Elle fit halte à demi-lieue. Les hommes et les chevaux couraient au ruifr seau pour étancher la soif ardente qui les tourmentait. Le prince de Condé qui avait cru courir aune victoire certaine, voulait atta-^r quer les Français en arrivant, et peut-être eût-il réussi en sacrifiant des hommes comme, il avait fait à Fribourg; mais le général espagnol, plus flegmatique , s’y opposa. Il fit va-
.ÿ.«x .i £oûï% xiv. * ■ A':” £‘5'7 loir la fatîgne des soldais; il représenta que le repos d'une nuit rendrait aux troupes leur* forces et qu’un délai si court ne pouvait suffire à l’armée française pour se mettre én sùretc. Lé général espagnol se trompait. Turenne employa cette nuit à perfectiôqper les travaux qu'on avait faits , à les formîer par de nouveaux ouvrages , de manière que le lendemain ou trouva 1 armée si avantageu4sement retranchée qu’il ne fut plus question de l'attaquer.
* Condé au désespoir, éclatait en reproches Contre le comte de F uensaldaigne. 1 1s en vinrent à dés paroles aigres. La mésintelligence, déjà subsistante eutre‘ eux prenant de nouveaux âceroissemens , nuisit aux succès non-seulement de cette campagne , mais des campagnes suivantes.
Parmi Tes' écrivains , les uns blâment sans ménagement la conduite du général espagnol, d’autres l’approuvent. Le marécRal de Turenne s’exprimait à ce sujet ences termes (i) : « On a dit que , dâns cette journée , M. le Prince voulait combattre, mais que les Espagnols l’en empêchèrent ; je crois que la difficulté fut causée par leur longue marche. » L’arinée du roi ayant changé de position, ils furent obligés de faire un long circuit, ce qui leur fit
(i)Mém. de Turenne , tom.3 , p. 23l.
Tom. F7, ae. part.
v 3.58 HIST. DE FR. , IIe. P. , L. XVU. iù53. perdre du temps et en donna aux Français pour se retrancher, li est vrai que si l’armée française n’eût pas changé de poste, elle .courait un grand danger.
Après avoir été trois jours en présence des Français, les Espagnols décampèrent.
Lc#r dessein était d’assiéger Guise; cette place appartenait au duc de Guise , parent du duc de Lorraine. Ce prince qui savait que, d’après les arrangemens faits entre la cour d’Espagne et le prince de Condé, les places prises en France devaient lui appartenir , ne voulait pas contribuer à dépouiller sa maison. Il refusa de concourir à ce siège avec ses troupes ; il fallait du temps pour lui faire changer de sentiment. Turenne profita de ce retardement pour jeter dix-huit cents hommes dans la place. Condé futobligé d'abandonner cette entreprise, et remontant vers les sources de l’Oise et de l’Escaut, il vint attaquer Ro.croi, dont quelques années auparavant il avait fait lever le siège avec tant de gloire.
Turenne voulait le suivre (1) ; mais ayant reçu les ordres les plus précis de ne pas risquer un combat , il alla assiéger Mouzon. Cette place fut prise le 28 septembre ; Rocroi 5e rendit le jour suivant. Celte ville fut la
(t) Hist. du prince de Condd , liv. 4.
seule conquête qui resta au prince de Condé duraut cette campagne. Au lieu d’une puissante irruption en France qu’il avait projetée, il ne put empêcher la prise de Sainle-Menehoult qui sc rendit au maréchal de Choiseul- Praslin, pendant que les maréchaux de Turenne et de la Ferlé tenaient la campagne pour empêcher que les Espagnols ne vinssent secourir cette place.
Condé n’eut pas seulement le déplaisir de voir échouer ses desseins en Flandre , il eut encore celui de perdre la Guienne dont il espérait se servir pour ranimer la guerre civile en France. Le comte d’Oignon abandontiait son parti après avoir reçu du roi cinq cent niillefrancs et le brevet de duc et pair et de maréchal de France. La ville de Bordeaux, où le comte de Marsin s’était retiré avec les troupes qu’il avait amenées de Catalogne au secours des ennemis de Mazarin, réduite aux derniers excès de, la détresse par les factieux qui la dominaient, demandait la paix :1a flotte espagnole était cependant à l’embouchure de la Gironde, elle comptait remonter le fleuve avec la marée , lorsqu’elle fut informée de ce changement. Les vaisseaux espagnols restèrent à la rade de Blaye. L’amiral dépêcha des couriers en France pour prévenir le prince de Condé de cet événement auquel il ne s’attendait pas. Il pensait que les Bordelais , sou-
2ÔO HIST. DE FR., n.e P. L. XVII.
,653. tenus par Philippe IV, résisteraient jusqu’à la dernière extrémité , et que la Guienne finirait par entraîner dans 'la rébellion les provinces méridionales de France.
Enfin , le vingt-septième de juillet, les députés de Bordeaux vinrent proposer aux généraux deParmée royaledes articles de paix; une députation alla signifier à l’armée navale espagnole queles Bordelais renonçaient àleurs traités avec la cour de Madrid. La paix fut signée le 3 août : on accorda aux Bordelais une amnistie générale avec la confirmation de tous leurs privilèges. Le parlement qui avait été transféré dans - Agen fut réuni à Bordeaux; Marsinet tous ceux
qui refusèrent l’amnistie, eurent la liberté d’aller joindre le prince de Condé en Flandre. On accord^ des vivres aux gardes de ce prince, à ses gendarmes et au régiment d'Enghien , pour traverser le royaume. La princesse de Condé passaen Flandre avec le duc d’Enghien , .son fils ; ainsi la guerre civile fut entièrement .éteinte. *■
Mazarin offrait alors au prince de Condé , trois villes en toute souveraineté (i) , pour l’engager à poser les armes età rentrer en France. Ce prince rejeta ces offres, soit qu’il ne les jugeât pas assez avantageuses ou qu'il n’osât
(j) Hist. du ministère du card, Mazarin, Uy. 3, Hist. du prince de Condd, liv. 4*
manquer à sa parole envers le roi d’Espagne. Il se contenta de répondre qu’il n’était pas si fort touché du désir d’être prince souverain , qu’il ne se contentât de l’honneur qu'il avait d’être prince du sang de France; mais qu'il ne pouvait se fier au cardinal Mazarin dont il avait été trompé plusieurs fois , et qu’il connaissait pour l’homme du monde auquel les promesses coûtaient le moins à faire , mais qui ne se piquait pas de les tenir t s’en croyant dispensé parles lois de la politique.