CHAPITRE IX
Arrêt du parlement de Paris contre le prince de Condé: Le duc de Lorraine est arrêté prisonnier par les Espagnols. Sacre de Louis ~K.IV. Obsêrvations sur les premières années de ce monarque.
D ans les premiers jours de cette année, le 1654. prince de Condé eut le chagrin d’apprendre que son frère s’était réconcilié avec le cardinal Mazarin et qu’il avait épousé Anne-Marie Martinozi , fille de Hieronime Martinozi et de Marguerite Mazarin, sœur du cardinal.
11 exhala son dépit dans une lettre fulminante.
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Cependant , à considérer la chose sans passion , le prince de Condé(i) n’avait pas tant sujet de s’emporter contre son frère; ayant épousé lui-même la nièce du cardinal de Richelieu, devait-il trouver étrange que le cadet de sa maison épousât la nièce du cardinal Mazarin.
Dans les temps que ce mariage se négociait , le parlement de Paris déclarait, par un arrêt, le prince de Condé criminel de lèse majesté, déchu du nom de Bourbon, de la dignité et des privilèges de prince du sang. Tous ses biens étaient confisqués; il était dépouillé de ses charges et de ses gouvernemens. Cette compagnie était une arme quiavait blessé son maître et dont le roi se servait ensuite pour frapper * ses ennemis; c'était un temps fatal aux princes. Les Espagnols s’assuraient alors de la personne de Charles duc de Lorraine. La cour de Madrid soupçonnait depuis long-temps ce prince d'entretenir des intelligences ' avec Ja cour de France; elle se souvenait du traité par lui conclu avec cette couronne aux environs de Paris , lorsque les princes avaient le besoin le plus pressant de son secours. 11 avait fait connaître de nouveau Ses mauvaises intentions en refusant de concourir au siège de Guise; d’ailleurs ce duc se plaignait hau-
(i) Mêm. de l’abbë de Choisy, tom. 2. Méin. de Mottcville , tom. 4. Mocgkt , tom. 4.
fement du traité conclu entre le prince de Condé et les Espagnols. Par un des articles de ce traité toutes les places conquises en France devaient être remises entre les mains duprince. Le duc de Lorraine considérait que , parce moyen, les Espagnols ne conservant en France aucune place dont à la paix 'générale l’échange pût être proposé contre la Lorraine entièrement sous le joug de la France, il devait craindre de ne plus rentrer dans ses états : c’était le sujet de ses réclamations et de sa conduite cauteleuse.Le prince de Condé avait été mis en possession non-seulement de Roeroi, mais de Stenay , de Clermont et de quelques autres places regardées par le duc de Lorraine comme des appendices de la Lorraine. ïl voulait que Condé lui cédât la moitié de ces places en dedommagement de celles dont Louis XIV était en possession. Enfin, il déclara que si on ne lui rendait justice, il cesserait d’employer ses soldats à des entreprises dont tout l’avantage devait revenir au prince, de Condé. 1 Dès lors le conseil de Madrid ayant pris là résolution de s’assurer dé la personne du duc , chargea le comte de Fuensaldaignc de cette commission délicate. II l’exécuta le a5 février dans le palais de l’archiduc; le prisonnier fut conduit à la citadelle d’Anvers, et de là en Espagne j dans le château de Tolède. Fuensa!-
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daigne se transporta au quartier des Lorrains aussitôt après la détention du duc; il s’exposait k. un danger évident. Cependant «ayant qalmé l.es premiers murmures, prodiguant l’argent aux soldats, il les retint à la solde de l’Espagne, en les assurant que le duc François de Lorraine , frère de Charles qu’ou venait d’arrêter, viendrait au premier jour se mettre à leur tête. On cria beaucoup contre celte entreprise de la çour .de Madrid, mais ce fut tout. Les cours de l’Europç virent aussi Iran-, quillement Charles de Lorraine dans les fers qu’ils avaient vu Charles Stuart périr sur un échafaud. La seule cour de France prit parti pour ce prince captif par des vues d’intérêt; elle publia un manifeste dans lequel elle ordonnait à tous les ofliciersetsoldats , formant auparavantl’armée duduç,de se retirer, sous quinzei jours, sur les terres de France pour s’enrôler, dans les troupes françaises , ou pour retourner chez eux. Cet écrit fit peu d’efl’et, les troupes lorraines restèrent au service d’Espagne? et la cour de Madrid se servit dq.jce prétexte pour faire transférer le duc en Espagne, d’où il ne« sortit qu’à la paix des Pyrénées. ,
Louis XIV était dans sa seizième année. Lçs dissensions intérieures avaient retardé jusqu’alors la cérémonie de son sacre. La France étant pacifiée , la veine avait réglé que son fils
serait couronné cette année. Je n’ai presque point parlé jusqu’ici de ce prince , dont les actious mémorables occupèrent , durant plus d’un demi-siècle, toutes les voix de la renommée. 1! était né à Saiut-Geèmain-en-Laye , le 5 septembre i658. La reine le mit au monde en présence d’un grand nombre de personnes, suivant l’usage de la cour de France, introduites pour constater d’une manière certaine la naissance des héritiers de la couronne; ce qui détruit l’opinion de ceux qui. ont prétendu que l’honnne au masque de fer , dont l’aventure romanesque forme un épisode singulier dans le règne de Louis XIV, était un frère jumeau de ce monarque , et que celte double naissance , pouvant former un jour des incertitudes sur les droits de l’un et de l’autre prince , devint le principe de la rigueuravcc laquelle (i). fut traitée cette déplorable victime du pouvoir arbitraire. Je parlerai, dans la suite, de cet événement, auquel des écrivains , amis du merveilleux , ont donné plus d’importance qu’il ne méritait.
Mazarin fut surintendant de l’éducation de Lpuis XIV. Il sortit des mains des femmes en 1645 , pour passer dans celles des hommes. Il eut alors beaucoup de chagrin . suivant les
(1) M.m. du mar. de Richelieu , , tom. r.
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1654. mémoires dn temps, de ce qu’on ne lui faisait plus de contes de Peau-d’Âne pour rendormir (1). Laporte, son valet de chambre, y substitua la lecture de l’histoire de France par Mézerai : ce Laporte était un homme zélé pour l’instruction de son maître. Ayant remarqué à Ituel que l’enfant affectait dans ses jeux défaire Je personnage de valet, il se mit dans un fauteuil , le chapeau sur la tête, et joua le rôle de ^roi. La reine mère, instruite par son fils de ce manque d’égard , le valet de chambre dit devant lui : « Puisque le roi a choisi mon métier , ri' est-il pas raisonnable que je fasse le sien. » Cette leçon fut sensible à l’enfant roi ; elle n’eut pas besoin d’être répétée. Ceux qui furent chargés de son instruction sous le cardinal Màzarin , ne partageaient pas le zèle de Laporte : c'était le maréchal de Villeroi , en' qualité de gouverneur, et l’abbé de BeaumonJ/- Péréfixe, depuis archevêque de Paris, en qualité de précepteur. La faute la plus capitale de Mazarin fut d’avoir appréhendé que l’intelligence du jeune roi ne ‘se développât j il donna aux maîtrfes chargés de former sa jeu- * nesse , l’ordre inhumain de tenir son ame dan» une négation absolue. L’abbé de Beaumodt ne
lui apprit absolument rienj cependant on fit
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(1) Mém. de Saint-Simon , tom. I.
imprimer , sous son nom , une traduction des Commentaires de César, et une de Fiorus sous le nom de son frère : ees princes n’y eurent d’autre part que celle d’avoir eu inutilement pour leurs thèmes quelques endroits de ces auteurs. Louis XIV , dans son adolescence , ne savait que danser, faire des armes et monter à cheyal -, à peine avait-il appris à écrire ; cependant il allait présider à un siècle de lumières : rien ne lui aurait été plus utile que de savoir de bonne heure les comparer et les
juser.
Né avec un esprit médiocre , l’étude qu’il avait trop négligée avec ses précepteurs au sortir de l’enfance, une timidité qui venait de la crainte de se compromettre , et l’ignorance où le tenait le cardinal Mazarin , firent penser généralement qu’il serait gouverné toute sa vie , comme Louis XIII son père : l’amour changea ces dispositions. 11 n’y a guère d’histoj'iens qui n’aient publié les premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais , pour mademoiselle d’Argencourt , pour la nièce du cardinal Mazarin , qui fut mariée au comte de Sôissons , père du prince Eugène, et surtout pour Marie Mancini , qui épousa le connétable Colonne. La comtesse de Motteville, dont les mémoires ont un grand air de vérité , prétend que Mazarin fut tenté de laisser
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agir la passion du roi , et de mettre sa nièce sur le trône. Il avait déjà marié une autre de ses nièces au prince dçConti, une seconde au duc de Mercœur : c’étaient autant de titres qui justifiaient sou ambition. Il pressentit adroitement la reine mère. « Je crains bien , lui dit-il , que le roi ne veuille trop fortement épouser manièpe. » La reine qui connaissait l<^ministre, comprit qu’il souhaitait ce qu’il feignait de craindre ; elle lui répondit avec la hauteur d’une princesse fille, femme et mère de rois : «Si le roi était capable de cette indignité, je me mettrais avec mon second fils à la tête de toute la nation contre le roi et contre vous.»
Mazarin ne pardonna jamais celte réponse à la reine , mais il prit le parti sage de penser comme elle, lise lit un mérite de s’opposera l’inclination du roi : son pouvoir n’avait pas besoin d’une reine de son sang pour appui; craignant même le caractère tranchant de sa nièce, il se hâta de la marier.
Louis XIV avait reçu de Ja nature le don précieux de se former par les exemples, d’emprunter d’autrui sans imitation et sans gène. 11 proGta infiniment d’avoir toujours vécu avec, les personnes du monde qui avaient Je plus d’esprit. Ce goût se développa lorsque les amusemens de l’adolescence occupaient 1 oisiveté où le cardinal Mazarin le laissait languir : il
loüis jrtv. 26 9
S’occupait (t) à lire des livres d’agrément, surtout avec la connétable Colonna. Il sc plaisait aux vers et aux romans qui , en peignant la galanterie et la grandeur, flattaient en secret son caractère ; il lisait les tragédies de Corneille et se formait le goût qui n’est que la suite d’un sens droit et le sentiment prompt d’un esprit bien fait. La conversation de sa mère et des dames de sa cour ne contribuèrent pas peu à lui faire goûter cette fleur d’esprit , et à le former à cette politesse singulière qui commençait dès lors à caractériser la cour.
Anne d’Autriche y avait apporté une certaine galanterie noble et fière qui tenait du génie espagnol; elle y joignait les grâces, la douceur et une liberté décente qui n’étaient connues qu’en France. Le roi, dans celte école d’agtémens , fît plus de progrès en peu de temps , qu’il n’en avait jamais fait dans les sciences sous ses précepteurs.
La cour , depuis le retour triomphant de Mazarin , s’occupait de jeux , de danse , de la • comédie, à peine née France , et de la tragé- ■die, qui était devenue un art sublime entre les mains de Corneille. Un curé de Saiut-Germainl’Àuxerrois avait écrit souvent à la reine contre ces spectacles dès les premières années de la
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(1) Voltaire , siècle de Louis XIV, tora. 2. •
ib54-
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i65/j. régence. Il prétendait qu’on était damné pour y assister j mais l’abbé de Beaumont Pé ré fixe , précepteur du roi, se munit de plus d'approbations de docteurs que le rigide curé n’avait apporté de condamnations. 11 calma ainsi les scrupules de la reine. Cette anecdocte se trouve dans les mémoires de la sincère madame- de Molteville.
11 faut observer que depuis que le cardinal de Richelieu avait introduit à la cour les spectacles réguliers , qui ont enfin rendu Paris rivale d’Athènes , non-seulement il y eut toujours un banc pour l’académie française qui possédait plusieurs ecclésiastiques dans son corps , mais qu’il y en eut un particulier pour les étiques.
Mazarin, depuis 1644 > ht représenter sur le théâtre du Palais - Royal et du Petit-Bourbon près du Louvre , des opéras italiens , exécutés par des voix qu’il fit venir d’Italie. Ce spectacle nouveau était né depuis peu à Florence, contrée alors favorisée de la fortune comme de la nature , et à laquelle on doit la reproduction de plusieurs arts anéantis pendant un grand nombre de siècles , et la création de quelques-uns. L’opéra français nous vint de Venise. L’abbé Perrin, introducteur des ambassadeurs auprès de Gaston, duc d’Orléans, fut le premier qui tenta ce spectacle. Il obtint un privilège en 1 G6g ; mais nos premiers faiseurs d’opéras
ne connurent les vraies beautés de ce genre que lorsque Quinault travailla pour lascènc lyrique. Nous ne saurions lire aujourd’hui sans dédain l’opéra de Gilbert et la Pomone de l’abbé Perrin : ces pièces nous paraîtraient des poèmes gothiques.
Les jansénistes que Mazarin voulut réprimer se vengeaient en condamnant les plaisirs procurés à la capitale par ce ministre j ainsi en avaient usé les luthériens du temps de LcbnX. Presque tous ceux qui produisirent des idées nouvelles , en fait de religion , affichèrent des mœurs austères ; les mêmes esprits qui auraient bouleversé un état pour une opinion souvent absurde, anathématisaienl les spectacles nécessaires dans une grande ville.
La danse qui doit se compter parmi les arts, parce quelle est asservie à des règles et quelle donne de la grâce au corps , était un des principaux amusement de la cour durant la jeunesse de Louis XIV. Louis XIII n’avait dansé qu’une < fois dans un ballet , en 1 6a5 : ce ballet était d’un goût grossier , et n’annonçait pas la perfection à laquelle la danse fut portée dans la suite en France. On ne connaissait durant la jeunesse de Louis XIV que des danses espagnoles ; ce prince excellai t dans cet exercice. Les courses de bagues qu’on faisait quelquefois, et où on étalait une grande magnificence , faisaient paraître son adresse avec éclat. Ces plaisirs étaient peu
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3 «tu chose en comparaison dé ceux qui brillèrent à la cour lorsque le roi régna par lui-même ; mais c’élait de quoi s’étonner après les horreurs de la guerre civile et apres la tristesse de la vie de Louis Xi 11- : ce prince, malade et chagrin, n’avait été ni servi , ni logé , ni meublé eu roi. La cour ne prit un caractère de grandeur et de goût que pendant la régence d’ Art ued’ Autriche ; ce. goût et cette grandeur se firent remarquer au sacre du roi , et augmentèrent toujours depuis.
L’archevêque de Reims , Henri de Savoie , n’était pas prêtre; il fut suppléé par l’évêque de Soissons , son premier suffragant. Le duc d’Orléans était à Blois , le prince de Condé commandait les Espagnols en Flandre, -et le prince de Couli les Français en Roussillon. Les pairs laïques furent représentés par Monsieur , 'frère du roi , et par les ducs de Vendôme , d’Elbeuf , de Candale, de Roannès et de Bournonville : le maréchal d’Etrées fit les fonctions de connétable , le maréchal de Villeroi, celle de grand-maître. Louis parut dans la cérémonie , revêtu d’un manteau royal et d’une longue robe de toile d’argent sur une tunique de salin rouge ouverte pour recevoir fonction royale ; le leudemain il tint chapitre de l’ordre du Saint-Esprit suivant l’usage.