‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 35 sur 70 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Première campagne de Louis XIV.

La cérémonie du couronnement avait couvert ■une grande entreprise par laquelle on avait résolu de commencer la campagne , c’était le siège de Stenay. Les maréchaux de Turenne et de la Ferlé eurent ordre de rassembler l’armée aux environs de Sainle-Menehoult. Stenay est sur la Meuse entre Verdun et Mouzon : celle place appartenante au prince de Condé , était défendue par une garnison de treize cents fantassins et de deux cents chevaux; on l’investit le 19 juin avec un corps de cavalerie aux ordres du général Fabert. Le roi sortant de Reims vint au siège avec toute sa cour; à son arrivée , Chamilly , gouverneur de Stenay , fut sommé d’ouvrir ses portes à l’armée royale. 11 répondit qu’il était le très-humble serviteur et sujet du roi , mais que M. le Prince lui ayant confié la garde de Stenay, il ne pouvait sans ses ordres obéir à la sommation qui lui était faite. Le prince de Condé Tome VI , 2e. part, . i8

1654. pressait l'archiduc (1) de lui procurer les moyens de secourir cette place; la chose 11'était pas aisce, parce que le duc François de Lorraine qui était venu commander l’armée de son frère, refusait de prendre part à celle expédition , à moins que le prince de Coudé ne lui cédât Clermont comme une dépendance de la Lorraine. Ce refus irritait le prince de Condé ; il éclatait en plaintes amères, mais elles n’eurent aucun 6uccès. Les Espagnols n’étaient peutêtre pas fâchés de le voir dépouillé de ses places pour le rendre plus dépendant d’eux et moins recherché de la France : tout ce qu’il put obtenir fut une puissante diversion. Le prince de Condé proposa le siège d’Arras : cette entreprise était d’une exécution beaucoup plus difficile que le siège de Stenay. Arras était bien avant dans le pays ennemi , l’armée française pouvait se placer aisément entre les assiégeanset Douay,seul endroit dont ils devaient tirer leurs provisions.

Le 3 juillet , Arras fut investi par quatre ou cinq mille chevaux lorrains qui se portèrent entre la Scarpe et un ruisseau qui se perd dans les fossés de la ville. Peu de jours api’ès toute l’armée espagnole , composée de plus de trente

(1) Monglat, torp. 4. Qnincy, tom. T. Hist. du princ* de Condé , liv. 4. Mém. de Tureoue, tom. 3.

LOUIS XIV. 2y5

mille hommes, campa autour de la place : on eut bientôt tracé la circonvallation , elle renfermait cinq lieues de circuit. Au premier bruit de ce siège, le maréchal. de Tureune qui couvrait celui de Stenay , se porta dans l’Artois par des marches forcées , avec une armée de seize mille hommes ; il jeta plusieurs ponts sur la Scarpe , tant pour fourrager plus aisément que pour couper les vivres et les munitions qui venaient en abondance dans le camp espagnol , de Douay et de Cambrai. Cependant le maréchal de Hocquincourt pressait le siège de Stenay. Coudé faisait tant de cas de la bonté de cette place et de la valeur de ceux qui la défendaient, qu’il n’avait pu s’empêcher de dire que le roi avait eu tort de venir à l’armée avec l’appareil de la majesté royale, pour échouer dans le premier siège qu’il voulait entreprendre : ces paroles rapportées au roi, augmentaient son désir de prendre la place ; d’ailleurs l’armée du maréchal de Turennc était trop faible pour forcer les Espagnols à lever le siège d’Arras ; on ne pouvait la renforcer qu’après avoir pris Stenay. Les attaques furent poussées avec tant de diligence, et les soldats, animés par la présence du roi , secondaient ses désirs avec tant de vivacité , que tous les jours on enlevait quelques postes j enfin, la mine ayant ouvert un bastion, les assiégés capitulèrent après trentesix jours de tranchée ouverte.

Hocquineourt eut ordre sur-le-champ d’aller joindre le maréchal de Turenne avec une partie de l’armée qui venait de conquérir Stenay. Etant arrivé à Péronne , où le roi s’était rendu avec le cardinal Mazariti , on tint plusieurs conseils : il fut résolu que huit mille hommes, commandés par Hocquineourt, se rendraient maîtres du mont Saint-Eloi, pour attaquer l’armée espagnole. Arras , attaqué et défendu par les deux plus habiles généraux du dix-seplicme siècle , devait être témoin des faits d’armes les plus brillans ; mais le sort de Coudé et de Turenne était d'être vainqueurs quand ils commandaient ensemble les Français , et d’être vaincus quand ils commandaient les Espagnols, soit que leur manière de mener les soldatsau combat 11e s’accordât pas avec les évolutious guerrières auxquelles les Espagnols étaient accoutumés, ou plutôt par l’effet de la défiance à l’égard de généraux étrangers, défiance manifestée égalemtnl et par le gouvernement de Madrid, et par les généraux espagnols , chargés par leur gouvernement de partager le commandement avec les généraux français.

Turenne avait à peine sauvé les débris de l’armée d’Espagne à la bataille de Rhetel, lorsque dégénérai du roi de France il s’était faitlieutenant d’un général espagnol ; le prince de Condé eut le même sort devant Arras : l’archiduc et lui commandaient l’armée assiégeante.

Tureune les assiégea dans leur camp et força leurs lignes; les troupes de l’archiduc furent mises en fuite. Condé , avec deux régimens composés de Français et de Lorrains , soutint seul les efforts de l’armée de Turenne; et, tandis que l’archiduc fuyait, il battit le maréchal de Hocquincourt, repoussa le maréchal de la Ferlé, et se retira victorieux en couvrant la retraite des Espagnols vaincus. Le roi d’Espagne lui écrivit ces propres paroles (1) : J’ai su que tout était perdu et que vous avez tout conservé. 11 est difficile de dire ce qui fait perdre ou gagner les batailles; mais il est certain que Condé était un des grands hommes de guerre qui eussent jamais paru , et que l’archiduc et son conseil ne voulurent rien faire dans celte journée de ce que Condé avait proposé.

Les lignes espagnoles furent forcées le 24 aoùt;l’arméc vaincuese retiraà Douay. Turenne étant entré glorieusement dans Arras , en sortit peu après pour investir le Quesnoy qui ne fit aucune résistance ; de là s’avançant dans le Brabant , il fit des courses sans que rien s’opposât à son passage ; eutin Condé, qui s’était retiré sous le canon de Mons depuis la levée du siège d’Arras, ayant reçu quelques renforts

(1) Mi primo , ho intendedo , todo estava pordito ,, V. A. ha conscrvada todo.

d’Allemagne , marcha vers l’armée française, suivi des milices du pays , armées pour l’intérêt commun. Turenne fut obligé de reculer jusqu’aux environs du Quesnoi où Condé n’osa l’attaquer* La campagne finit par la prise de Clermont et de fiinche que les troupes de Turenne emportèrent.

Cette campagne (t) combla de gloire ce général : on observa que, dans la lettre écrite au nom du roi au parlement de Paris , lé succès était attribué au cardinal Mazarin ; il n’était pas même fait mention de Türenne. Le cardinal s’était trouvé en effet à quelques lieues d’Arras avec le roi, il était même entré dans le camp au siège de Stenay , on avait tenu devant lui des conseils de guerre j sur ce prétexte il s’attribua l'honneur des événemens : cette vanité lui douna un ridicule que toute l’autorité du ministère ne put effacer. Le roi ne se trouva pas à la bataille d’Arras; il aurait pu y être; il était allé dans la tranchée au siège de Stenay. Mazarin ne voulut pas qu’il exposât davantage sa personne à laquelle le repos de l’état et surtout la puissance du ministre semblaient attachés.

(i) Christine , reine de Suède , abdique la couronne le 16 juin. V

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