CHAPITRE XIII
Suite de la révolution d'Angleterre. Les in* dépendons abolissent la royauté et la chambre des pairs.
D epuis la bataille d’ArraS, le prince de Coudé , malgré ses talens, s’opposait vainement aux succès de Turenne dans les Pays-Bas. Le duc François de Lorraine avaitpassé en France avec toutes ses troupes. Cette défection laissait un vide dans l’armée espagnole qu’il était bien difficile de remplir. Hans le même temps , Mazarin signait un traité d’alliance avec le gouvernement d’Angleterre. Cromwel régnait à Londres, sous le titre de Protecteur. Les cours de France et d’Espagne s’efforçaient à l’envi de l’engager à se déclarer en leur faveur, tant la politique des cours l’emporte souvent sur ce qu’on appelle bienséance. Mazarin , à force de souplesse , le décida contre les Espagnols. La condition du traité fut que Louis XIV abandonnerait les intérêts des enfans de l’infortuné Charles 1er. Henriette, reine d’Angleterre, fille de Henri IV, resta en France ; mais ses deux fils se retirèrent en Espagne. Les Espa- Tom. VI, ae. part. 19
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29O BIST. t>E FR. > Il\ P. , L. XVII.
gnoJs remplirent l’Europe d’invectives contre le ministre français , comme si onavait pu ignorer les offres qu'ils avaient faites euxmêmes au protecteur.
On a vu, dans le livre précédent, la catastrophe qui termina la carrière de Charles 1er. Les presbytériens qui se trouvaient à cette époque dans la chambre des communes , s’étaient retirés (1); il n’y restait qu’environ quatre-vingts membres du parti indépendant. La royauté et la chambre des pairs sont abolies par une proclamation ; on déclare criminel de haute trahison tout homme qui tenterait de rétablir sur le trône les enfans de Charles 1er.
Aucune des révolutions arrivées jüsqu’alorj dans la Grande-Bretagne, ne pouvait entrer en comparaison avec celle qui venait de s’opérer. Les anciens établiSsemeus politiques n’existaient plqs, quelques années avaient sud! pour lès abattre. Un manifeste fut publié, dans lequel le principe de la souveraineté des peuples était assez bien développé ; mais on en fit les pluS fausses applications ; on en tira les plus faussés Conséquences. Jamais nation ne se trouva dans des circonstances plus favorables pour établir chez elle la démocratie;, les troubles dé France, la faiblesse de l’Espagup elles dis-
(1) Clarendon , tcnn, 5, Rupin XhJiras, tom, 9.
louis XiV. zgi
positions politiques de la Hollande, tout l’as- 7(655— 5^ surait que ses voisins ne mettraient aucun obstacle au développement de sa nouvelle organisation politique. La situation physique qui séparait les îles britanniques du reste de l’Europe, facilitait encore la circulation des principes républicains chez une nation pour ainàî dire isolée; cependant le gouvernement fondé par Cromwel, jetant d’abord un grand éclat ex* lérieur, ne put s’affermir sur sa base; à peine subsista-t-ii quelques années , au milieu des ûgitationssanscesSe renaissantes. On en a conclu qu’une démocratie ne pouvait s’établir et se conserver en Angleterre, sans examiner si les institutions de Cromwcl avaient réuni l’assentiment de la majorité des Anglais , et même si ces institutions étaient vraiment républicaines^
Le nouveau gouvernement d’Angleterre res-* > semblait à un vaste édifice dont les fondemens minés ne pouvaient supporter le poids : il devait s’écrouler tout entier et tout à la fois.
C’est une vérité éternelle que les rois qui violent les conditions auxquelles ils reçoivent }a couronne , abandonnent eux-mêmes les avantages qu'ijs tiennent de la nation sur laquelle ils régnent. La force seule des maintient en place; mais, selon l’expression de J. J. Rousseau , la force ne forme aucun droit , ou du moins le drcÛLflui résulte de la force ne subsiste qu’au tan* a’une force plus grande ne le
>655—5 Pas disparaître. Le peuple que la viola* tion du contrat social a relevé de ses sermens., rentre dans sa liberté originaire. Cromwel avait établi clairement ces maximes dans sa proclamation publiée quelques jours après le supplice du roi; mais il se trompait lourdement lorsqu’il concluait qu’environ quatre-vingts aplauisseurs réunis alors en parlement , exerçaient légitimement la souveraineté appartenante aux habitans de la Grande-Bretagne.
Lorsque le long parlement fut convoqué (f), il était composé de près de cent pairs et de plus decinqcents membres de la chambre des communes. On sait que les dépu tes des comtés et des villes arrivent ordinairement au parlement sans autre instruction que de voter selon leur conscience : ils sont donc investis du pouvoir le plus étendu.Mais insensiblement tous les pairs et tous les membres des communes, dont les opinions ne se rapportaient pas à celles des indépendans , s’étaient retirés ou avaient été expulsés. Les quatre-vingts sénateurs qui siégeaient dans les salles de Westminster, loin de former la représentation nationale, ne pouvaient même exprimer le vœu de la chambre des communes dont ils ne faisaient pas la sixième partie. Tel fut le vice. caché qui , dépouillant les opérations
(1) Voyez le livre précédent. -r*
de Cromwel et de ses adbérens du caractère j 65 5— 59. national , laissa fluctuer l’opinion publique ; elle détruisit un édifice qui n’eut jamais son aplomb. • !,.•
En Ecosse et en Irlande où les indépepdans ne parvinrent jamais à lbrmer un parti nombreux , le peuple se prononçait ouvertement en faveur de l’ancienne forme du gouvernement, il voulait seulement renfermer la prérogative royale dans des bornes plus exactement circonscrites. En Angleterre même , nou-seulcment les pairs et les familles nombreuses qui leur étaient attachées , mais une grande partie du peuple rejetait les principes des indépendans. Leurs lois ne parurent adoptées dans les trois royaumes qu’aussi long-temps que Cromwel tint le glaive suspendu sur la tète de ceux dont l’opinion ne se courbait pas sous son autorité. La force de Cromwel était dans les armes de ses partisans et non dans le vœu général , seul capable de consolider les grandes révolutions, soit que le gouvernement démocratique ne convînt pas aux Anglais , ou qu’ils envisageassent un nouvel esclavage lorsque Cromwel, en parlant de république , écrasait l’état du poids de son despotisme.
En effet, Cromwel voulait- il réellement fonder une république ? C’est un fait que les détails de son règne rendent problématique à nos yeux, et qui devait l'ctre davantage à ceux
a 9 4 HIST. DE ER. , IIe. P. , L. XVII.
1655—59. de ses contemporains. J’ai vu comparer Crom- >vel àSylla : ces deux hommes n’avaieut aucun trait de ressemblance , à l’exeeptiondu bouillanl courage qui les distingua l’un et l'autre, et de la profonde dissimulation dont ils surent couvrir leurs projets. Sylla * maître de Rome par la force des armes, se fît investir de la souveraine magistrature, selon les formes en usage dans» Sa patrie ; devenu dictateur , il publie de nouvelles lois, mais il les présente à la sanction du peuple assemblé. Il marche à front découvert dans la carrière qu’il s’est ouverte ; il attaque r il terrasse ses ennemis avec férocité , mais eu même temps avec une franchise guerrière. Mettant en pratique le principe développé dans la suite par Machiavel , qu’un nouveau gouvernement ne peut s'établir que par la mort ou par l’exil de ceux qui défendaient l’ancien , il affermit l’autorité des lois sur les cadavres sangians de ceux qui prêchaient l’anarchie dans Rome; mais aussitôt que la voix du patriotisme put se faire entendre, cet homme étonnant , après avoir exterminé dans les guerres civiles plus de cent mille de ses concitoyens , après avoir fait massacrer quatre-vingt-dix sénateurs , en pleine paix, se dépouille lui-même de la dictature , remet aux consuls la suprême puissance, et se réduit au rang de simple citoyen , sans craindre ni l'inconstance du peuple , ni la vengeance de tant d’illustres familles dont il avait
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enveloppé les chefs dans ses proscriptions. ,655—59; Sylla fut un républicain sombre et rigide , il menait violemment les Romains à la liberté.
Mais Cromwel, fanatique atrabilaire, cachait, sous le voile d'une superstition ridicule , sa profonde ambition ; l’hypocrisie et la mauvaise foi étaient ses moyens favoris ; la cruauté n’entrait dans ses projets qu’au défaut de la fourberie.