CHAPITRE X VIII
b fort de Cromwel. Abdication de Christine , reine de Suède.
E n adoptant l 'acte du gouvernement , la .chambra des communes avait statué que Je parlement serait composé de deux chambres \ qu'il lui appartiendrait de confirmer la nomination des grands officiers de l’état , et que les députés légitimement élus , ne pourraient être exclus de la représentation nationale sans l’aveu de la chambre à laquelle ils appartenaient. Cromwel , redoutant les clameurs fie l’armée et des mécqntens , n’osait dissoudre ce parlement dans ;un temps qu’il venait d’en recevoir les faveurs ' les plus distinguées, il prit le parti de le proroger au mois de janvier >658 , et dans cet intervalle , d’aviser aux moyens de prévenir ses réclamations. Lebill qui prononçait la division du parlement en deux chambres , n’avait rie» préjugé sur la composition du corps politique ,
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c qui devait être ad joint aux communes.Onn’avait 9* pas même décidé si cette seconde chambre serait créée par le corps législatif ou par le protecteur. Cromwell profite de cet oubli pour tourner en sa faveur la nouvelle modification du parlement, dont les suites pouvaient lui devenir fatales , si les communes eussent présidé à la formation de la seconde chambre. Les membres en furent choisis parmi les officiers de l’armée et parmi les indépendans les plus intéressés à défendre le gouvernement. Cromwel leur fit expédier des lettres pour venir prendre séance au parlement.
À peine fut-on assemblé , qu’en vertu de la nouvelle loi fondamentale que les députés légitimement élus ne pouvaient être exclus de la représentation nationale sans l’aveu de la chambre à laquelle ils appartenaient , les communes votèrent que les députés auxquels , au commencement de la session, le conseil d’état avait refusé l’entrée au parlement , seraient rappelés dans le sein de l’assemblée législative : ce décret passa si rapidement que Cromwel n’eut pas le temps d’y mettre obstacle ; plus de ceut presbytériens vinrent augmenter le nombre des ennemis du protecteur. Cromwel , en composant l’autre /chambre de ses ùmis et de ses créatures , avait espéré de contenir une chambre par l’autre , de se servir du parlement pour en imposer à l’armée , de rester le maître en divisant les forces de tous les partis.
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Les communes arrêtèrent l’effet de cette po- ,055—59* ii tique , en contestant à l’autre chambre la voix négative, parce que n’étant qu’une émanation des communes, la partie ne pouvait rivaliser avec le tout. Bientôt on porta les regards sur le décret approbatif de l'acte du gouvernement: on prétendit qu’il était sans force. Cette discussion ne tendait à rien moins qu’à faire rentrer Cromwel dans une condition privée j menace d’une chute prochaine , il fut contraint de recourir au moyen extrême de dissoudre subitement les deux chambres.
Cromwel avait besoin de toute son habileté pour se maintenir 3 environné d’ennemis , il marchait sur la croûte d’un volcan prêt à l’engloutir. La brusque dissolution du parlement augmentait les murmures propagés de toute part contre son administration. Ses plus intimes amis prenaient en secret des mesures pour donner des bornes à un pouvoir exhorbitant , dont ils craignaient de devenir enfin les victimes. Le protecteur fut instruit que Jean Lambert, auquel il avait confié le commandement des troupes en Angleterre , soulevait l’armée j üon-seulement il cassa ce général et presque tous les officiers principaux employés sous ses ordres , mais il obligea les corps militaires à prêter un nouveau serment de fidélité au gouvernement : cette mesure qui semblait accuser de rébellion les démarches de la charp-
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l65S 5^. bre des communes , fut généralement imprdu*
vée. Georges Monck , qui commandait en Ecosse , refusa de prêter le nouveau serment , et se maintint dans son gouvernement malgré Cromwel, Les régimens témoignaient leur répugnance d’obéir aux nouveaux officiers qui leur étaient envoyés par la cour.
Tous les symptômes d’une nouvelle révolution se manifestaient. Le protecteur occupe sans cesse à détruire de nouvelles conspira* tions, alarmé des avis qu’il recevait, dévoré d’inquiétude , se livrait depuis quelque temps à la plus noire mélancolie $ craignant perpé- * tuellement d’être assassiné, il n'osait coucher deux nuits de suite dans la même chambre. On assure que , ne se fiant pas à la garde nombreuse dont il était environné , il portait une cuirasse sous ses habits. Cette continuelle anxiété en* flamma la masse de son sang (t); une. fîèvrè tierce le conduisit au tombeau le 3 septembre i658, à l’âge de cinquante-huit ans.
Pendant que les plus violentes convulsions agitaient l’Angleterre, Christine , reine de Suède , donnait, à l’âge de vingt-sept ans, l’exemple du mépris d’une couronne. Cette princesse, parvenue au trône dès le berceau, avait acquis
(i) Burnet, tom. 8. Mjl. Clar. tom, 6, Rapin Thoiras., toaa, 9.
beaucoup de gloire parle traité de Westphalie; la nation gouvernée par elle jouissait de toute la prospérité dont elle était susceptible. Christine , née avec le goût le plus vif pour les choses extraordinaires , livrée à la passion des sciences et des beaux-arts, envirounée de savans et d’hommes à grands projets , voulait tenter en Suède les métamorphoses qui furent exécutées en Russie par Pierre 1er., au commencement du dix-huitième siècle ; mais la rciue de Suède avait de plus grands obstacles à vaincre, parce que les Suédois joignaient à l’attachement des Russes pour leurs anciens usages un caractère plus prononcé.
Depuis que Gustave- Adolphe avait tourné le génie des Suédois du côté des armes , ce peuple se croyait né pour faire le destin des empires; il méprisait les travaux de la paix, et ne connaissait que le fer des vainqueurs. Sous leurs toits rustiques, les Suédois murmuraient, voyant les finances de l’état employées à l’achat de livres, de manuscrits, de statues, de tableaux, ou aux salaires des gens de lettres, attirés par la reine à Stockholm. On méconnaissait la fille de Gustave-Adolphe dans une princesse environnée de grammairiens et d’astronomes. Christine se dépitait, de son côté de ce que ses sujets ne s’appropriaient pas assez brusquement à sa voix les goûts et les manières des nations le* plus riches de l’Europe.
Tom. VI , 2e. pari. aî
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Des mécontentemens que Christine pouvait aisément apaiser, ia déterminèrent à chercher , dans une vie privée , le bonheur qu’elle n’avait pas su trouver parmi les soins et les inquiétudes du trône. On assure qu’elle laissa mûrir ce projet pendant sept ans, et que, voulant faire l'apprentissage de la vie qu’elle se proposait de mener , toute sorte d’étiquette était sévèrement bannie dans sa société particulière , comme si un vain simulacre d’égalité, établi entre quelques favoris avides et une reine trèsaltière et très-capricieuse , avait la moindre x-essemblanccavec les coqjiradict ions auxquelles pouvait être exposée cette même reine , lorsque , dépouillée des prérogatives du trône , elle serait exposée à recevoir les ordres qu’elle était accoutumée de donner. Eu vain , pour la détourner de sa bizarre résolution , le chancelier d’Oxenstiern lui disait qu’une reine sans états était une divinité sans temples, sans prêtres,et dont le culte s’oubliait bientôt ; éblouie par une fausse idée des hommes et des choses, et persuadée qu’avec le titre de reine elle jouirait, sous les beaux climats de France ou d’Italie , au sein des arts , de la paix , des plaisirs et de la liberté , des avantages de la royauté sans en conserver les charges, elle abdica la couronne , le 16 juin i654 , en faveur de Charles- Gustave de Bavière, tils d’une sœur de Gustave-Adolphe. •
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En général, l’abdication deChristhie fut trop
‘'lpar les Se“ i* lettres, L'action d'„n!i '™-b. i v'ngt-sept ans, qui sacrifiait l’éclat du diademe pour cultiver les beaux arts dans la retraite, prêtait merveilleusement aux déclamations des rhéteurs, à la verve des poètes andis que le philosophe, examinant en silence les motifs de cette retraite, les voyait dans cette inconstance qui fait le tournant de la plupart des hommes. Les reeards ■ -
bientôt par Christine vers le trône qu’elle ivait imprudemment abandonné , doivem suspendre le i tr. but d adm.ration envers des actions sublimes en apparence, et qui peuvem n>élre
fue les suites desordonnées d’une imagination bouillante. Avec un caractère plus prononcé elle eut reste sur le trône, et le temps Jet perdit en chevaliere errante, en Franr*»
Allemagne, en Angleterre, ’en M “ eû’t £ employé a préparer le bonheur de son L par des établissement; utiles. Une perpétuelle veisatilite qui annonce l’esprit le nlus «,-M fut le mobile de sa conduite »nr fe „ hors a„ troue. Ce ne f„, pas fe pMos““ ?* qui 1m ravit a couronne, ce furie p|aisirP,n définissable tl'etonuer les souverains de I'p“
rope Par une démarche dont la singularisé frappait son esprit égaré. ® lté
Mais, lorsque le moment de l’ivressp f » passe, et qu’elle éprouva la prodigieuse diffé-
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~~ ~ rence mise par l’opinion publique entre une 1 reine sur le trône et celle qui en était des-
cendue, son amour-propre trompé se révolta; l’ambition versa ses cruels poisons sur tous les instans de sa vie. Les soupçons , l’inquiétude, les traits de hauteur qu’on lui reprochait , furent les effets d’un dépit qu’elle s’efforçait en vain de concentrer dans son cœur ; de là les inégalités de sa conduite et de son humeur, sa fierté presque toujours déplacée <et sa vie errante. Elle fit assassiner sous ses yeux en France, en 1657 , son écuyer Monaldeschi. Cet homme avait eu l’imprudence d’humilier sa fierté , en écrivant à une femme qu’il lui préférait, des lettres où la reine était légèrement traitée. Christine surprit ces lettres, et parut sans soupçon jusqu’au moment fixé pour en tirer vengeance. Elle mande Monaldeschi dans la galerie des Cerfs , à Fontainebleau ; il y vint; la porte se ferme avec précipitation. Un moine et trois hommes , l’épée à la main, occupaient le fond de la galerie; la reine était assise seule. Après avoir fixé Monaldeschi , elle tire les écrits de sa poche, et lui demande d’un ion froid : «Connaissez-vous ces papiers ?» Monaldeschi tombe à genoux , embrasse la robe de la reine ; son trouble lui permet à peine de balbutier quelques mots. Christine se lève, se tourne vers le moine , et lui dit : Mon père , je voua laisse cet homme , préparèz-le
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à Ta mort. Elle sort , et , quelques rooinens après , les trois sicaires 1g font périr , en lui enfonçant leurs épées dans la gorge.
Voltaire , en livrant ce crime (i) à l’horreur qu’il inspire , ne parait pas avoir saisi le vrai motif qui le fit commettre : «Ce n’était pas une reine qui punissait un sujet, nous dit ce philosophe , c’était une femme qui terminait une galanterie par un meurtre ; c’était un Italien qui en faisait assassiner un autre par l’ordre d’une Suédoise dans le palais du roi de France r nul ne doit être mis à mort que par les lois- Christine en Suède n’aurait pas eu le droit de foire assassiner personne; et certes, ce qui eût été un crime à Stockholm n’était pas permis à Fontainebleau. »
Ces principes avancés par Voltaire sont d’éternelle vérité; mais les conséquences qu’il en tire contre le caractère de Christine ne sont pas justes. Jamais cette princesse ne se livra sur le trône à des actes de cruauté ; il est très-probable qu’elle eut méprisé l’infidélité de Monaldeschi , lorsqu’en Suède elle avait mille moyens de s’en venger. La barbarie dont elle se rendit alors coupable ne fut que le fatal effet de cette faiblesse , de cette inconstance qui la dirigèrent continuellement. Sur le trône , elle ne soupirait
(i) Siècle de LouisXIV , lom. i.
qu’après une condition privée, et lorsque scs
1 souhaits furent accomplis , elle montra beau-
coup plus de soif du rang suprême qu’elle n’avait témoigné auparavant d’amour pour la vie privée. Dans l’idée aussi fausse que vaine de montrer qu'elle était reine alors qu’elle ne l’était plus , elle adopta l’affreuse idée du meurtre de Monaldeschi , qu’elle eût rejeté avec horreur à Stockholm,