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CHAPITRE XIX

Traité des Pyrénées.

Plusieurs écrivains ont assuré que Mazarin avait voulu engager Turenneà lui céder l’honneur de la victoire des Dunes , comme ce ministre s’était attribué celui delà victoire d’Arras. Dubec-Crépin, comte de Morel, vint, dit-on de la part du ministre, proposer au maréchal d’écrire une lettre par laquelle il parut que le cardinal avait arrangé lui-même le plan de la bataille. Turenne reçut avec mépris ces insinuations; Mazarin éconduit, eut la petitesse de, rester brouillé jusqu’àsa mort avec Turenne.

Au milieu de ce triomphe, le roi tomba malade à Calais et fut plusieurs jours à la mortA

Aussitôt tous lescourtisans se. tournaient vers son frère. Les ménagemens, les flatteries et les promesses étaient prodigués par Mazarin au maréchal de Choiseul-Praslin , gouverneur du jeune prince. 11 se forma dans Paris une cabale contre le cardinal; il prenait scs mesures pour sortir de France et pour mettre à couvert ses richesses immenses. Un médecin d'Abbeville guérit le roi avec l’émétique, remède dont on n’usait alors qu’à la dernière extrémité : ce bon homme s’asseyait sur le lit du roi, et disait : « Voilà un garçon bien malade , mais il n’en mourra pas. » Dès qu’il fut hors de danger, le cardinal exila tous ceux qui avaient cabalé contre lui.

La France (1), après la bataille des Dunes, était puissante au dehors par la force de ses armes. Les Espagnols s’étaient rendus maîtres de la Catalogne ; celte province s’était soumise moyennant la confirmation de ses anciens privilèges et une amnistie générale. Mais en Italie et dans les Pays-Bas, les affaires de Philippe IV se trouvaient dans l’état le plus déplorable : les possessions espagnoles dans ces deux contrées étaient sur le point de passer sous la domination de Louis XIV; cependant la France , épui-

(1) Hist. (le la paix des Pyrénées. Hist. du cardinal Mazarin , tom. 2. Hist. du prince de Coudé, liv. 4. - Monglat, tom, 4, Mém. de Motteville , tom, 5»

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sée d’argent avait le plus pressant besoin de la paix. 11 était rare, avant la révolution de 1 '789, que les nations européennes prissent intérêt aux guerres entreprises par leurs souverains; des armées mercenaires levées, par ordre d’un ministre, faisaient plusieurs campagnes ruineuses sans que les rois au nom desquels elles combattaient eussent l’espérance ou même le dessein de ravir Je patrimoine de l’un ou de l’autre. Le peuple vainqueur ne profitait jamais des dépouilles du peuple vaincu ; il payait tout; il souffrait dans la prospérité des armes comme dans l’adversité , et la paix lui était presque aussi avantageuse après les conquêtes les plus signalées, que quand les ennemis avaient pris ses places frontières. 11 fallait deux choses au cardinal pour consommer heureusement son ministère, faire la paix, et assurer le repos de l’état par le mariage du roi; les cabales durant samaladie lui faisaientseufir combien unbéritier du trône était nécessaire à la grudeur du ministre : ces considérations le déterminaient à marier Louis XIV promptement.

Dès l’année i656, il avait envoyé Lionne au roi d’Espagne pour proposer la paix ei demander l’infante Marie- Thérèse , sa fille aînée, en mariage pour Louis XLV. Le premier ministre , Louis de Haro, persuadé que la France n’était pas moins affaiblie que l’Espagne , avait rejeté les offres du cardinal : l'infante était

destinée à l’empereur Léopold. Le roi d’Espagne n'avait alors qu’un fils , dont l’enfance malsaine laissait craindre pour sa vie. On voulait que Marie-Thérèse portât ses droits dans la branche cadette de la maison d’Autriche. Mais enfin , Philippe IV ayant eu un second fils , Philippe-Prosper, et sa femme étant enceinte , le danger de donner l’infante au roi de France lui paraissait moins grand, et les suites de la bataille des Dunes décidaient le conseil de Madrid à faire la paix. Les Espagnols promirent l’iufante , et demandèrent Une suspension d’armes. Mazarinet Louis de Haro se rendirent sur les frontières d’Espagne et de France, dans une petite île formée au milieu de la rivière de Bidassoa, nommée l'île des Faisans^* ,

Les conférences , commencées le 5 août 1659, durèrent quatre mois. Mazarin et Louis de. Haro y déployèrent leur politique ; celle de Mazarin était la finesse, et celle de Louis de Haro la lenteur : celui-ci ne donnait presque jamais de paroles; celui -là en donnait toujours d’équivoques. Le génie du ministre italien était de vouloir surprendre ; l’Espagnol voulait éviter d’être surpris. On prétend qu’il disait du cardinal : Il a un grand défaut , c’est qu’il veut toujours tromper.

Le traité des Pyrénées fut signé le 7 novembre. Il contenait cent vingt - quatre articles:

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i65 5— 5ÿ. ^es Prem*ers regardaient le rétablissement du commerce entre les deux nations; les autres réglaient les conditions du mariage du roi avec l’infante d’Espagne , et les intérêts des deux puissances et de leurs alliés. Le roi de France garda le Roussillon et une partie de l’Artois. Si Louis de Haro avait dit que Mazarin voulait toujours tromper , on dit , dans la suite , que ca ministre avait eu le don de prophétie en signant le traité des Pyrénées. On cite une lettre de lui, écrite eu 1645: « Si le roi très-chrétien pouvait » obtenir lesPays-Bas et la Franche-Comté en » dot en épousant l’infante Maric-Thércse, » nous pourrions aspirer à la succession d’Es- » pagne , quelque renonciation qn’011 fit faire y> à l’infante , et ce ne serait pas une attente » fort éloignée , puisqu’il n’y a que la vie du » prince son frère qui pût l’en exclure. » Ce prince était don Balthasar-Charles, qui mourut en i646.

Mazarin (t) se trompait en pensant qu’on pourrait obtenir les Pays-Bas et la Franche- Comté pour la dot de l’infante. On rendit à la monarchie espagnole les villes considérables qu’on avait conquises, Ypres, Oudcnarde ,

(1) En 1659, synode national tenu par lesrdlorme's de Loudun. Ils n’en ont pas tenu depuis en France.

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Saint-Omer, Dixmude , Fûmes, Bergues^ j Sainl-Oueii, et un grand nombre d’autres places ; on en garda quelqes-unes dans l’Artois , dans la Flandre et dans le Hainaut. Le cardinal ne se trompa pas en croyant que toute renonciation aux états d’Espagne exigée par l’infante , serait un jour inutile 3 mais ceux qui lui font honneur de celt£ prédiction , supposent que ce prélat était instruit que les enfans mâles . nés du second mariage de Philippe IV mourraient sans postérité , et que Charles II ferait un jour un testament en faveur d’un petitfils de Louis XIV. Mais Mazarin prévit ce que vaudraient des renonciations, dans le cas où la postérité mâle de Philippe IV s’éteindrait ; et des événemens étranges justifièrent sa prédiction après plus de cinquante années.

Marie-Thérèse n’apporta (1), par son contrat de mariage , que cinq cent mille écus d’or , et renonça solennellement à la succession de la monarchie d’Espagne. Il en coûta davantage au roi pour aller la recevoir sur les frontières.

Ces cinq cent mille écus d’or valant alors deux millions cinq cent mille livres , furent le sujet de beaucoup de contestations entre les deux ministres 3 enfin, la cour de France n’en reçut

(1) Hist. de la paix des Pyrénées. Mém, de Montpensier , tom. 5.

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»6 55— 5j }ama‘s que cent mille francs. Ces renonciations et ces cinquante mille écus d’or semblaient être les clauses ordinaires dans les mariages des infantes d’Espagne avec les rois de France; la reine Anne d’Autriche, fille dç Philippe III , avait été mariée à Louis XIII à ces conditions ; et , quand on avait marié Isabelle , fille de Henri IV , on n’avait pas stipulé plus de cinq cent mille éeus d’or pour sa dot , dont même on ne paya jamais rien ; de sorte qu’on ne voyait dans ces grands mariages que des filles de rois mariées à des rois , ayant à peine un présent de nçce (i).

La France, abandonna les intérêts du Portugal; Mazarin promit de ne donner aucun secours au roi Alphonse VI qui venait de succéder à son père , Jean de Bragance. Le duc de Lorraine, de qui la Francfe et l'Espagne avaient à se plaindre , ou plutôt qui avait à se plaindre de cesjdeux puissances, fut compris

(1) De roi de France, Charles, dit le Sage, avait ordonné que les princesses, filles de France, n’auraient que dix mille livres en mariage. Elisabeth fille de Philippe-le-Bel , en épousint Edouard, roi d’Angleterre, n’eut que douze mille livres de dot. Charles IX ordonna, deux cents ans après, que la dot des plus riches bourgeoises de Paris n’excédât pas mille écus. Mézerai,

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dans ce traite , mais en prince malheureux qu’on ~ •opprimait parce qu’il n’était pas redoutable. La Frauce lui rendit ses états, en démolissant les fortifications de Nanci , en retenant Moyenvie , le duché de Bar , le comté de Clermont, Stenay , Dun et Jamets, et en exigeant que le duc ne pourrait lever des troupes ; qu’il renoncerait à toute alliance contraire aux intérêts de la France ; qu’il accorderait, en tout temps, le passage par ses états aux troupes envoyées par le roi en Alsace.

Louis de Haro obligea Mazarin à faire recevoir en grâce le prince de Condé, en menaçant de lui laisser en souveraineté Rocroi, le Catelet et d'autres places dont il était en possession. Ainsi la France gagna à la fois ces villes et le Grand-Condé. Ce prince perdit la charge de grand-maître de la maison du roi , qu’on rendit ensuite à son fils.

Les articles de cette paix qui concernaient l’Italie , se bornaient à une amnistie générale en faveur des individus qui s’étaient déclarés pour la Frauce ou pour l’Espagne, et au rétablissement des liaisons commerciales. Le traité de Quiérasque était confirmé; Pignerol restait à la France ; l’Espagne rendait au duc de Savoie Verceil et les autres places occupées par elle dans le Piémont. Les deux roiss'engageaient à déterminer le pape à rendre justice à la maison d’Eslc au sujet de Commachio, et de fixer

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“ un ternie convenable pour rendre Castro aü 9* duc de Parme. Le duc de Modène était aussi compris dans Je traité. A l’égard des difficultés de l’Espagne avec la maison d’Estc, il fut convenu qu’elles seraient terminées à l’amiable , de même que les contestations avec les Grisons, au sujet de la Valteline.

Charles II, plus malheureux alors que le , duc de Lorraine, vint près des Pyrénées implo- ' rer l’assistance des deux négociateurs. Il se flattait que les rois de France et d'Espagne se réuniraient pour le rétablir sur le trône de scs pères : la circonstance paraissait favorable après la mort de Cromwel ; il ne put seulement oblenir une entrevue ni avec Mazarin , ni avec Louis de Haro. Lockart , ambassadeur d’Angleterre, était à Saint-Jean-de-Luz; il se faisait respecter encore après la mort du protecteur, et les deux ministres, dans la crainte de choquer cet Anglais , refusèrent de voir le fils de Charles Ier. Ils pensaient que son rétablissement était impossible, et que toutes les factions anglaises, quoique divisées entre elles, conspiraient également à ne jamais reconnaître de rois. Ils se trompèrent tous deux; la fortune fit, peu de mois après , ce que les deux négociateurs auraient pu tenter.

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