‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 46 sur 70 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Richard Cromwel abdique le protectorat.

Charles II est rappelé par la chambre des communes.

Dans cet intervalle, Richard Cromwel, iu-. capable de résister au torrent des affaires qui l’entraînait, avait abdiqué le protectorat. Son frère Henri Cromwel, qui commandait en Irlande, s’était aussi démis de sa place. Descendus du rang des princes, leurs compatriotes assurent qu’ils méritèrent d’ètre placés au rang des sages. Le parlement comptant sur l’armée d’Ecosse et sur une partie de celle d’Angleterre , traitait de révoltés ceux qui lui avaient présente 1 adresse des officiers subalternes de çette dernière armée. Un bill déclarait Fled- \vood, Lambert et Ueshorougk déçbtrs do

fontes fonctions civiles et militaires; ces trois officiers répondent à ce bill en s emparant des avenues de Westminster. Li orateur du parlement est arrêté , les députés se cacheut ; le parlement est dissous une seconde fois. Le grand conseil de guerre et quelques députés des régimens réunis , nomment pour diriger les affaires un conseil de vingt-trois personnes; il prit le litre de Comité de sûreté générale, renouvelé de nos jours pendant la révolution de France.

Jdonck était parti d’Edimbourg avec une armée écossaise entièrement composée de presbytériens ; son entrée en Angleterre fut précédée d’un manifeste en faveur du parlement; celle, pièce fit tant de sensation , que Lausen, vice-amiral , se déclara contre l’armée rebelle, et parut à la vue de Londres avec une escadre. Line si étrange confusion régnait dans l’armée que des régimens entiers abandonnaient leurs officiers pour se réunir aux Ecossais; d’autres paraissaient attendre l’événement avant de se décider. Le conseil de sûreté générale (1) se voyant méprisé , prit le parti de la retraite. Les quarante-deux membres du parlement s’étaient yassemblés sans obstacles dans Westminster.

Quatre partis divisaient alors les Anglais :

(0 Wbité Lock , mém. , p. 69a.

i°. Les aplanisseurs , levellers , attachés à l'œuvre de Cromwel ; le trouble et l’anarchie étaient leur élément. Cromwel qui sc servait de leur fanatisme pour parvenir à ses fins, s’était vu plusieurs fois sur le point d’être écrasé par eux. 20. Les indépendans modérés ou politiques j ils se flattaient de faire servir les écarts des premiers à l’établissement d’une république régulière. 5°. Les presbytériens ou puritains; ils voulaient aussi une république , en plaçant à sa tête un roi dont l’autorité serait restreinte par des lois précises. Enfin , les royalistes ou épiscopaux , dont le but était de rétablir les rois, les pairs, les évêques avec leurs anciennes prérogatives. '

Ce dernier parti paraissait le plus faible. Ceux qui le dirigeaient cachaient leurs vues avec beaucoup de soin, surtout depuis le mauvais succès des efforts faits quelque temps auparavant en faveur de Charles II. Mais lorsque les presbytériens que les indépendans et les aplanisseurs tenaient éloignés des magistratures , osèrent se montrer en force , soit pour protéger la religion que les applanisseurs voulaient détruire , soit pour défendre leurs opinions politiques, il se fit, presque subitement, une réunion entre des hommes , ne différant entr’eux que dans le plus ou le moins d’autorité dont le chef de létal devait être entouré , et sentant à l’envi l’urgence d’arrêter les entre-

prises des farouches aplanisseurs , lesquels i66o.~ agitant le peuple par leurs sermons amphigouriques , confondaient la liberté avec les excès de la licence , éteignaient les nuances de la société, et préparaient sa chute inévitable.

Les indéperi dans poiitiquesse trouvaient froissés entre4es aplanisseurs et les presbytériens.

Les premiers, sous le voile de leur attache* ment au protectorat et aux opérations d’Olivier Cromwel , cachaient à peiné la pente qui les engrainait vers Ics.mouvemens convulsifs et leur aversion pour tout gouvernement régulier.

Les seconds désiraient: le retour de Charles II , pourvu qu’il promît d’observer les conditions sous lesquelles, durant les guerres civiles, les parle mens d’Angleterre et d’Ecosse avaient offert à Charles Ier. de le maintenir sur le trône.

Au milieu de cette divergence d’idées, il était dillicile aux indépendans politiques de faire prévaloir les institutions démocratiques. L’anarchie- la plus violente dévorait l'Angleterre $ l’argent disparaissait ; les gens riches vendaient leurs propriétés pour chercher du repos en Amérique ou sur le continent d’Europe; un grand nombre d’indépendans , pour prévenir la subversion totale de leur patrie, se rapprochaient des presbytériens. Alors la révolution qui devait ramener Charles II sur le trône , sans avoir aucune sanction légale , était faite presque . généralement, ; • ‘ • *■* »' . .*> • :

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Monck entrait dans Londres au milieu d’iine fermentation inconcevable. 11 serait assez indifférent d’examiner aujourd’hui jusqu’à quel point ce général influa sur le rappel de Charles II, si les oppositions des historiens à son égard , dans le récit du rétablissement de la famille royale, 11c formaient le conteste le plus choquant. Les royalistes en donnant Monck pour le modèle des hommes vertueux , lui attribuent presque tout l’honneur de cette révolution 3 les républicains , au contraire, prêtent à ce général le caractère le plus odieux : à les entendre, il n’avait d’autres vues que de s’emparer du pouvoir souverain. Ce sont les faits qui doivent nous guider. Monck avait été un des plus ardens royalistes pendant les premières années des guerres civiles ; fait prisonnier par Fairfax à la bataille de Nantwick , il abandonna lâchement le parti de Charles , lorsque ses malheurs sollicitaient le plus vivement son assistance ; devenu un des principaux chefs des levellers, Cromwel se servit de lui pour apaiser des insurrections en Irlande et en Ecosse. 11 eut enfin le gouvernement de ce dernier royaume après la mort du protecteur , et fit reconnaître son fils dans Edimbourg; mais l’abandonnant lorsque la fortune cessait de Je favoriser , il se déclara en faveur d’un parlement dont le projet était de fonder un gouvernement démocratique sur les ruines des institutions de Cromwel ^

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enfin , lorsque les suffrages se réunissaient en ' faveur de Charles II, abandonnantbrusq uement les indépendans et les puritains , il déploya le zèle le plus ardent en faveur des royalistes.

Il est si difficile de concilier cette versatilité avec la conduite franche et loyale de l’homme vertueux , qu’on est forcé de convenir avec le célèbre évêque de Salisbury (i),que le portrait de Monck a été flatté par les royalistes. Cet historien assure que tout le service rendu par ce général , se réduisit à un discours au parlement pour y appuyer le rappel du monarque après que la proposition en eut été faite à la chambre des communes et fortement appuyée, c Ce fut le grand service, de Monck , encore le succès en était dû au poste qu’il occupait. S’il eut quelque part aux ressorts secrets du rappel , c’est que le courant l’emporta et qu’il s’y laissa entraîner avec assez d’adresse pour en tirer bon parti 3 cependant il aurait obtenu quelque gloire si Sa mort avait suivi de près l’événement 3 moins connu, on l’aurait vu dans un jour favorable; il vécut assez pourapprendre aux hommes qu’ils se trompent souvent lorsqu’ils jugent les gens en place sur le succès des opérations délicates dont ils s’attribuent la

(1) Bnrnet , Mém. pour servir à l’histoire d’Angleterre , sous les règnes de Charles II et de Jacques II , tom. 1. Introduction hist. des rév. d’Angl., par le P. d’Orléans , tom. 3.

35ô HIST. DE FR. , It°. P. , L. XVlr.

i6ûo. ' gloire sans en avoir partagé les épines. »

Si les ailes de l’ambition avaient conduit avec rapidité Monck d’Edimbourg à Londres, il dut se trouver assez embarrassé en arrivant* Les adresses les plus contradictoires lui étaient présentées; mais, au milieu des tempêtes élevées par l’anarchie expirante , il voyait l’opinion publique se former ; il résolut probablement alors de se faire honneur auprès de Charles II d’une révolution qu’il avait cru d’abord diriger à son profit. On demandait de toute part que les députés, chassés du parlement par lesaplanisseurs lorsqu’il avait été question de faire le procès du roi , y rentrassent : les quarantedeux membres furent forcés d’adopter cette mesure. Ce corps se trouva composé de deux élémens discordans. En vain on cherchait à les concilier , cela était impossible par la nature des choses. Le parlement fut obligé de se dissoudre le 17 mars 1660 , après avoir convoqué une nouvelle assemblée législative pour le 25 avril suivant. Ainsi se termina le long parlement dont les séances avaient duré à différentes reprises durant près de vingt ans.

Le nouveau parlement fut élu avec liberté; oh offrit à Môtack le protectorat. Monck ne possédait ni cetartde-scruter les replis du cœur humain, de manier les esprits, de les conduire dans Jes occasions les plus délicates, ni ce coup d’œil du génie qui pénètre les rapports des affaires les plus compliquées, qui forme ses projets avec

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promptitude et les exécutent avec vigueur, ni " ce talent séducteur de la parole avec lequel l’homme, né pour changer les destins du monde, sait transfuser son ame dans l’ame de ses auditeurs , et se rendre maître de leurs opinions. Les hommes semblables à Cromwel sont rares.

Dans les premières séances du nouveau parlement , il ne fut pas question du rétablissement de la royauté ; cependant Charles II , instruit des dispositions générales en sa faveur, avait envoyé Jean Gréenwill à Londres pour négocier son rappel. Ce ministre hasarde d’exécuter sa commission délicate; il se présente le i.er mai à la porte de la chambre des communes. Un huissier annonce qu’un agent de Charles Stuart demande à être introduit ; des acclamations presque générales accompagnent cette nouvelle. Gréenville fait lecture d’une déclaration de Charles II , datée de Bréda , dans laquelle ce prince accordait une amnistie générale à tous les individus impliqués dans les derniers troubles, laliberté de conscienceà toutes les religions , et consentait que les acquisitions faites, pendant les troubles , des biens appartenons à la couronne ou au clergé , fussent maintenues si tel était le vœu des communes.

Des objets aussi importans furent à peine la matière d’une délibération. Monck , mandé pour donner son avis, fait valoir les avantages du rappel de Charles pour guérir les plaies de l’état ; ce rappel est ordonné à une grande

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majorité : on décrète le rétablissement de l'an*cien mode du gouvernement britannique, sans restreindre d’aucune manière la prérogative royale.

Au milieu des effusions de la joie publique , les lords se rendent au parlement; ils trouvent les portes de la chambre haute ouvertes , ils reprennent leurs places accoutumées. Charles 1 1 est proclamé roi dans les rues de Londres ; on le reçoit avec acclamation. Le parlement lui assigne une liste civile de douze cent mille livres sterling ; jamais Elizabeth n’en avait eu autant. On sait que malgré l’amnistie le procès fut fait aux principaux chefs des indépendans et aux membres de la commission qui avaient jugé Charles 1er. , et qui, ayant survécut aux cahotemens de la révolution, ne s’étaient pas exilé de leur patrie au retour de Charles II ; ils furent mis à mort.

Malgré la terrible leçon que la mort tragique de Charles Ier. donnait à son fils, on le vit bientôt adopter sans ménagement les maximes du pouvoir arbitraire’. L’histoire ne corrige donc pas les hommes; mais cotnment les Anglais, ayant la liberté là plus indéfinie de dicter des conditions au nouveau monarque, lui laissèrent-ils prendre l’étendue du pouvoir dont la simple prétention' avait conduit Charles Ier . à l’échafaud ?

Le tableau de toutes les grandes convulsions politiques nous apprend que le peuple , par

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l’effet de son inconstance naturelle , passe presque subitement aux extrêmes les plus opposés; il précipitera demain de la roche Tarpéïenne celui qu’il conduisait hier en pompe au Capitole. Mais l’imprévoyance des Anglais avait des causes particulières; la nation, déchirée par les chefs de partis , s’apercevait en frémissant qu’elle s’était ridiculement abusée par leurs démonstrations ex térieuresdu dévouement au bien public , et que tous cherchaient leur bien particulier dans les ruines de leur patrie. Les factions réunies d’abord dans le projet d'abolir la royauté , étaient à peine parvenues à ce but, qu’une funeste rivalité les rendaient ennemies irréconciliables ; elles cherchaient à s’entre-dé truire avec plus d’acharnemen t qu’el les n’en avaient montré . contre les rois et contre les pairs. Le système du gouvernement variait presque chaque mois au gré de la faction qui preuait momentanément le dessus. Le parti qui s’emparait du timon de l’état ne s’accordait avec celui qu’il venait de chasser, que dans le despotisme avec lequel il dictait ses volontés , sous prétexte de comprimer les malveillans dans un temps de crise. L’Angleterre se voyait à la veille d’une subversion totale : on chercha le repos dans l’ancienne constitution de l’état, dont au moins les avantages et les désavantages étaient connus. Cette détermination se fortifiait non-seulement par les espérances que présen- Tom. VI , 2e. part. aS

354 hist. DE » n*- *• ? L- xvii.

iôûo. taienl à chacun les promesses du nouveau monarque , mais par la modération dont l’expérience du passé semblait devoir lui faire une loi autant pour sa propre sûreté et celle de sa famille , que dans la vue d’éteindre les dernières semences de haine et jusqu’aux sources des désordres pasés. Ü'

Cependant le parlement s’aperçut bientôt que ce prince indolent et voluptueux se livrant» aveuglément aux insinuations de ses courtisans avides et du duc d’Yorck son frère qui lui succéda dans la suite , sous le nom de Jacques II; regardant d’ailleurs tous les avantages accordés par les communes , comme une dette qu’on lui avait payée , ne réaliserait pas les espérances dont sa réintégration avait été accompagnée. Ce corps prenait des mesures pour placer des bornes entre les libertés publiques et les prérogatives de la couronue. La cour prévint cette réforme en congédiant le parlement auquel il en succéda un autre plus favorable aux maximes du pouvoir arbitraire :cet abus d’autorité fut la première origine de la révolution de 1688, dans laquelle Jacques 11 fut précipité du trône. On verra dans la suite que Guillaume III ne parvint à la couronne britannique qu’après avoir juré l’exécution d’un acte parlementaire, dans lequel tous les objets qui avaient été un «ujct de dispute entre le peuple et le roi, se trouvaient décidés et la prérogative royale circonscrite.

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