CHAPITRE V
Mort du cardinal Mazarin.
1661. INÆazarin voyant approcher l’instant de sa mort , avait présenté au roi Jean-Baptiste Colbert, comme un homme d’un travail infatigable , d’une fidélité à toute épreuve, et d’une capacité supérieure dans les affaires ; ce ministre célèbre avait un oncle riche , négociant à Troyes, qui le plaça chez Mascranni et< Cénami , banquiers du cardinal. Ce ministre ayant connu ses talens , lui confia ses affaires , et le choisit pour son exécuteur testamentaire ; ce fut le commencement de sa fortune. 11 fut souvent, durant la maladie de Mazarin , l’intermédiaire des missives secrètes entre le roi et son ministre. Dans les conférences particulières qu’il eut alors avec le monarque , il
confirma avec tant d’avantage le rapport avantageux fait de lui par Mazarin, qu’au moment de sa mort , la confiance du roi pour Colbert , dit le président Hénault , se trouvait toute établie.
Depuis son retour des frontières d’Espagne , Mazarin avait presque toujours été incommodé ; cependant son état ue devint alarmant que vers les derniers jours de novembre 1660 (1). Les médecins reconnurent alors que sa maladie était une hydropisie de poitrine. Quinze jours avant sa mort , il voulut absolument se lever et donner une audience publique , soit qu’il ne se crût pas si malade , et qu’il eût désiré qu’on ne le crût pas tel ; mais il était si défait que le comte de Fuensaldaigne, ambassadeur d’Espagne , le voyant dans cet état , se tourna vers le prince de Condé et lui dit : Sennor représenta muyben il defunto cardinal Mazarin , donnant à entendre qu’on ne voyait plus qu’une image de ce ministre.
Ondit(a) qu’en mourant il eut des scrupules sur les richesses immenses par lui accumulées.
(1) Hist. du card. Mazarin , tom. 2. Mém. dè Mot» teville , tom. 5. Mém. de Montpensier , tom. 5. Me'm. de Monglat, tom. 4-
(a) Mém. de l’abbé de Choisy , liv. 2. Mém. du comte de Bussy , tom. 3.
,66, Un théatin, son confesseur , lui dit nettement qu’il serait damné s’il ne restituait le bien mat acquis. Pour le tirer d’emba.ras, Colbert lui 1 '
conseilla de faire une donation de ses biens au roi, croyant que le roi les lui rendrait; il ne se trompa pas, le roi lai remit la donation au bout de trois jours. Il fit alors son testament. 11 léguait au roi deux cabinets de pièces de rapport d'un fort grand prix; à la reine quelques • diamans ; à la couronne dix-huit gros diamans, à condition qu’on les appellerait Mazarim II léguait au pape six cent mille francs pour être employés à la guerre de Candie , autant à la princesse de Conti , autant à la princesse de Modène; dix-huit mille livres de pension viagère à sa sœur Martinozi ; à Mancini , son neveu , le duché de Nevers , neuf cent mille liyres d’argent comptant , la moitié de ses meubles et tous les biens qu’il avait en Italie j deux cent mille écus au duc de Vendôme y autant à la comtesse de Soissons , et cent mille ï livres au maréchal de Gnmniont ; enfin , il légua six mille livres aux pauvres. MortenSe Mancini , la plus belle de ses nièces , venait d’être mariée avec Armand de la Meilleraye , grand-maître de Fartdlerie , qui parut dès lors dans le monde- sous le nom de duc de Maxarin. 11 le fit, conjointement avec sa nièce , SOft légataire universel, défendant très’-expressément qu’on fît aucun inventaire dé ses biens ,
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sans doute de peur que le public en fût scandalisé. Dès que ce testament fut achevé , Colbert le porta au roi pour le signer ; ce prince refusa d’en entendre lecture , il le signa sans savoir ce qu’il contenait , observant que c’était bien la moindre chose qu’il dût faire pour le cardinal , auquel il avait tant d’obligations.
Mazarin mourut le 9 mars , âgé d’environ cinquante-neuf ans. Il n’y eut que le roi qui semblât le regretter , car ce priüce savait déjà dissimuler.
Don Louis de Haro et le cardinal Mazarin moururent l’un et l’autre en 1661. Il est inutile de comparerensemble ces deux ministres , ils ne se ressemblaient d’aucune manière. Tous les deux avaient beaucoup d’ambition j mais Louis de Haro fit consister la sienne à devenir le bienfaiteur de sa patrie. On a vu des ministres plus heureux , plus guerriers , plus habiles que don Louis de Haro , nous disent de concert les écrivains espagnols; mais aucun ne fut aussi désintéressé, aussi juste, aussi humain , aussi modéré, aussi vertueux. Mazarin, au contraire , ne fit du bien qu’à lui et à sa famille par rapport à lui. Huit années de puissance absolue et tranquille depuis son dernier retour jusqu’à sa mort , ne furent marquées par aucun établissement glorieux ou utile, car le collège des Quatre-Pialious fut l’efièt de sou
38o HIST. DE FR. , II*. P. , L. XVIII. 1 testament. Il gouvernait les finances comme l’intendant d’un seigneur obéré. Le roi demandait quelquefois de l’argent à Fouquet *
« Sire , lui répondait-il , il n’y a rien dans les coffres de votre majesté ; mais mousieur Je cardinal vous en prêtera. » 11 était riche de plus dedeux cents millions, à compter comme on fait aujourd’hui. Plusieurs mémoires con-v ’ temporains disent qu’il amassa une partie de * • ce trésor par des moyens trop au-dessous de la grandeur de sa place ; ils rapportent qu’il partageait avec les armatcursles profits de leurs courses , c’est ce qui ne fut jamais prouvé ; mais les Hollandais I’ensoupçonncrent : ils n’auraient pas soupçonné ainsi le cardinal de Richelieu. ;; t | On a trop souvent comparé Richelieu et Mazarin. Louis XIII fut un prince sans énergie , Richelieu régna sur lui par l’ascendant d’une ame forte sur une ame faible : les Français n’étaient pas encore façonnés à l’esclavage Jf Richelieu, pour cimenter son pouvoir, sut !r. forger autour du trône des chaînes d’airain qui devaient enlacer la France; le Sang inonda les échafauds , les prisons se remplirent , les délations furent favorisées , les lettres de cachet inventées ; les caves de la Bastille , employées par Sully à renfermer les trésors de l’état, changées en cachots , recelèrent les plus vertueux citoyens : tout ce qui peut épouvanter un peuple sensible fut employé par
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Richelieu. Ainsi l'on vit , dans les bois de l’Amérique , des sauvages lâches et cruels , effrayés des forces des prisonniers vaincus , les mutiler pour les asservir. Alors s’écroula l’antique édifice de la liberté française sous un monarque si étranger aux lois et à leur empire tutélaire, qu’au rapport de Boulainvilliers , on le vit, se bouchant les oreilles , demander s’il existait en France d’autres lois que sa volonté. Haïr ce ministre despote devint un crime d’état; la France entière en était coupable lorsque les bourreaux en punirent le vertueux de Thou.
Après la mort de Richelieu et de son esclave couronné, les Français étonnés du fléau qui venait de s’appesantir sur eux , n’obtinrent jamais , malgré l’agitation d’une longue régence, l’assemblée des états généraux; ils furent promis en 1649. convoqua les assemblées bailliagères ; mais la nation fut trompée , tous les vices de la bassesse avaient remplacé dans la personne de Mazarin , le caractère cruel , sanglant , mais mâle , mais altier de Richelieu. Diviser pour régner était le principe du ministre italien. Le caractère de sa politique , dit le président Hénault (i), était plutôt la finesse et la patience que la force ; vaine adulation 1 Le caractère de Mazarin fut un mélange d’une
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(t) Abr. chron, de l’hist. de France , tom* 3.
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avarice sordide , d’une basse flagornerie , d une ambition cupide et démesurée, d’une dissimu* Jation , d’une fausseté habituelles et d’une per* fidie astucieuse, avec laquelle il employa in* distinctement tous les moyens de parvenir à ses fins. Mazarin avilit la nation dont Richelieu avait courbé le courage ; le ministère de Ma* zarin fut plus fatal aux Français que celui de Richelieu, qui, dédaignant les moyens honteux des lâches , avait eu du moins le courage d’être
un tyran audacieux
A la mort de Louis de Haro , l’Espagne , malgré ses pertes, aurait pu se relever avec un gouvernement tolérable. Cette monarchie, maîtresse des plus beaux cantons des Pays-Bas jp et d’Italie, était célèbre par la beauté de son elimat et par les richesses de ses productions territoriales j il ne fallait qu’un peu d’art pour amener l’abondance et le bonheur dans des provinces, où , sous les Romains, le nombre des habitons était presque incalculable. Des émigrations multipliées dépeuplaient les plaines délicieuses de l’Andalousie ; fil n’était plus possible de ramener dans les montagnes de la Castille les Maures laborieux expulsés par la main du fanatisme. Le gouvernement ne pouvait y suppléer que par l’attention la plus suivie d’opérer la multiplication des hommes par tous les moyens compatibles avec la morale ; les principaux de ces moyens étaient d’attirer des
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étrangers, en leur procurant de grands avantages,de diminuer le nombre des moines, d’arrêter les émigrations dans les possessions castillanes d’Amérique et d’Asie, surtout de conserver avec beaucoup de soin la paix avec les puissances voisines, et de rendre ainsi à l’agriculture et au commerce les hommes qu’on en tirait pour porter les armes.
Mais quels sont les gouvernemens dont les administrateurs surveillent la prospérité avec une sollicitude active et continuo ? Philippe IV, au lieu de profiter de la paix des Pyrénées pour renvoyer les soldats dans les campagnes et dans les ateliers, les employaient vainement à la conquête du Portugal, traité par lui de province révoltée ; il perdit ses troupes : elles périrent autant par le défaut des subsistances que par le fer des Portugais, La culture des terres était abandonnée ; la marine manquait de matelots j les arts , les manufactures , le commercedépérissaient. Philippe IV, à l’âge de soixante ans, jlomba dans une profonde mélancolie -y le présent l’affligeait, il était encore plus inquiet de l’avenir. Marié deux fois , il ne laissait de sa première épouse que Marie- Thérèse , femme de Louis XIV, et de son second hymen , qu’une fille qui épousa l’empereur Léopold , et un fils de quatre ans d’une complexion faible ; il prévoyait en descendant
] dans le tombeau , les malheurs qui devaient fondre sur la monarchie espagnole lorsque le trône serait vacant.