CHAPITRE VI
Louis XIV gouverne par lui-même. Premières opérations de ce prince.
Jusqu'ici Louis XIV n’avait fait que prêter son nom aux événemens de son règne ; les choses allaient changer. Jamais il n'y eut dans une cour plus d’intrigues et d’espérances que durant l’agonie ducardinal Mazarin. Les femmes qui prétendaient à la beauté , se flattaient de gouverner un prince de vingt-deux ans ; les jeunes courtisans croyaient renouveler le règne des favoris; chaque ministre espéraitlapremière place ; aucun d’eux ne s’attendait qu’un roi élevé dans l’éloignement des affaires, voulût se charger des rênes de l’état et fût capable de les soutenir.
Au premier conseil (r) qui se tint après la
Pkjp'
' ,, * -- 'jfÇ*5’*-
(i) Millot , Elém. sur l’hist. de France , tom. 3. Journal historique du règne de Louis XIV, par Daniel.
louis xiv. 385
mort du ministre , le roi déclara qu’il -voulait tout voir par lui-même , et défendit de rien faire sans ses ordres. « La face du théâtre change , ajouta-t-il ; j’aurai d’autres principes dans le gouvernement de mon état, dans la régie de mes finances, et dans les négociations au-dehorsque monsieur le cardinal. Chacun de vous s’adressera à moi pour décider des affaires.» Sa résolution une fois prise , il la maintint jusqupu dernier instant de sa vie. Il fixa à chacun de ses ministres les bornes de son pouvoir, se faisant rendre compte par eux à des heures réglées , leur donnant la confiance qu’il fallait pour accréditer leur ministère, et veillant sur eux pour les empêcher 'd’en abuser.
Ceux qui gouvernaient (i) l’état à la mort de Mnzarin , étaient Nicolas Fouquet, surin-i tendant, Michel Letellier et Hugues de Lyonne ; les secrétaires d’état Louis Phelippeaux de la Vrillicrc et Henri de Lomenie-Brienne n’étaient chargés qne des expéditions. Les trois ministres composèrent seuls les trois premiers conseils tenus après la mort de Mazarin. La reine mère souffrait impatiemment de n’y avoir pas été appelée; mais Louis XIV montrant beaucoup d’égards et beaucoup de déférence pour sa mère,
(i) Mém. de l’abbé de Choisy , tom. I. Mém. de Motte vil1' a , tom. 5. Btissy , Hist. de Lou»s-le-Grand. Tom. VI , 2e. part. a5
386 HIST. DE FR. , IIe. P. , L. XVIII.
ne lui donna cependant aucune part au gou- * vernement. En tenant le quatrième conseil, il appela le chancelier Séguier et les secrétaires d’état pour y assister ; ce fut alors qu’il dit que Dieu lui ayant enlevé le cardiual Mazarin , dépositaire de sa confiance , il voulait être désormais son premier ministre , prendre une entière connaissance des affaires , et qu’il leur défendait de signer aucune ordonnance sans la lui communiquer.' ^
Colbert, qui jouit bientôt de la principale autorité, ne fut point compté entre les ministres; mais il était le conseil secret du roi et dirigeait réellement les affaires. A peine Mazarin avait fermé les yeux , qu’il vint informer Louis que ce ministre possédait près de quinze millions cachés en diflérens endroits , et qu’il y avait lieu de croire que son intention n’avait pas été de laisser cette somme au duc de Mazarin. Colbert était surintendant de la maison du cardinal ; sur ses renseignemens , on trouva à Sedan, chez le maréchal de Fabert, cinq millions , deux à Brissac , six à la Fère et deux à Vincennes. Le duc de Mazarin fît semblant d’ignorer que ces sommes fussent passées au pouvoir du roi; mais ce secret ne fut pas gardé. Cette conduite du roi envers le cardinal Mazarin , annonçait assez que Fouquet, l'agent principal de ce ministre , ne serait pas longtemps en place.
LOTUS XIV. 38y
A la tête du département des finances étaient i66x— bal deux contrôleurs généraux , deux intendans , et un surintendant qui réglait tout à sa fantaisie sous les ordres du premier ministre. Au premier coup d’œil, celte régie paraissait compliquée et extrêmement coûteuse 5 mais il faut considérer que les intendans et les contrôleurs n’étant que des subalternes , leur influence ressemblait beaucoup à celle des chefs de bureaux, si multipliés depuis , sous un contrôleur général unique.
Une des plus dangereuses plaies de l'état , était l’épuisement des finances. Le roi ayant mandé le surintendant en particulier, lui dit qu’il voulait prendre une connaissance entière de ses affaires. « Mon intention, ajouta-t-il , est de commencer par les finances , comme le point important 3 je sais que vous êtes seul en France en état de ni’en instruire ; je vous conjure de le faire sans déguisement.
Mon intention est de continuer de me servir de vous, pourvu que vous vous comportiez fidèlement , et que j’aie lieu de vous reconnaître sincère (1). J’oublie le passé 3 mais prenez garde surtout de me dire une chose pour l’autre.
(1) Mém, de l’abbé de Choisy, p, is5et 140.
338 HlST. DE ER. , TI.® P. L. XVIH.
it> u— 62. Expliquer à un homme de vingt-deux ans le dédale des finances , devenu depuis cent ans inextricable, était une chose bien difficile. Le surintendant était surtout embarrassé par la nécessité dans laquelle il avait été de payer les sommes les plus exorbitantes au premier ministre, sans en pouvoir représenter les quittances. 11 usa de quelques rélicences en présentant au roi le bilan de l’état : il avait tort sans doute ; mais peut - être ne pouvait-il pas faire autrement sans courir évidemment à sa perte. Colbert , auquel le roi montrait chaque soir les états que le surintendant lui avait communiqués durant la journée , en relevait les erreurs, et probablement les exagérait; la perspective de la place du surintendant aiguisait merveilleusement sa sagacité. Je ne veux pas atténuer les services rendus par Colbert; mais l’historien doit justice à tout le monde. L’acharnement avec lequel Colbert, devenu contrôleur général , poursuivit sou prédécesseur, ne prouve que trop que l’esprit de justice et de modération ne présidait pas à sa conduite dans celte occasion. On peut être un (i) bon ministre et un homme vindicatif, dit Voltaire; il est triste que Colbert n’eût pas su être aussi généreux que vigilant.
(i) Siècle de Louis XIV, tom. a, chap. 25.
xouis xrv. 389
Dès que Fouquet fut dans les finances , nous ioôj— tz. dit Bussy (1) , il passa en dépenses en sa maison de Vaux , à sa table et en toutes choses , non-seulement ses prédécesseurs , mais encore la magnificence des rois. On était son pensionnaire dès qu’on voulait l’ctre , et la honte n’avait pas rebuté la plupart des plus grands seigneurs d’être à ses gages. Lesgens qui achetaient de grandes charges, disposaient de sa bourse, pourvu qu’ils voulussent prendre des liaisons avec lui. •
Le courtisan Bussy écrivait lorsque Colbert était tout puissant; son témoignagne ne saurait avoir une grande force. Il est certain que les dépenses de Fouquet excédaient celles d’aucun particulier. Le château de Vaux (2) et les jardins lui*avaient coûté dix-huit millions. Il avait bâti le palais deux fois et acheté trois hameaux , dont le terrain fut enfermé dans les jardins immenses , plantés en partie par Le Nôtre , et regardés alors comme les plus parfaits de l’Europe. Lescaux jaillissantes de Vaux^, qui parurent depuis au-dessous du médiocre après celles de Versailles , de Saint-Cloud, de Marly , passaient alors pour des prodiges. Mais
(1) Mém. de Bussy , tom. 2 , p. 106.
(2) Les comptes qui le prouvent étaient à Villars en 1718. Le marc'chal de Villars pafle de ce fait dans sesjuémoires.
390 HIST. DE FR. j IIe. P., L. XVIII.
j66i— 62. cet homme , obligé de soutenir le crédit de J’état par son crédit particulier durant la guerre la plus dispendieuse , n’était-il pas obligé de donner de ses richesses une fausse et magnifique idée ? A l’égard de cette dépense de dixhuit millions , les comptes qui existent prouvent qu’il avait été servi avec aussi peu d’économie qu’il servait lui-même le roi , et que , prenant tout à crédit, il payait un intérêt * énorme.
Fouquet , à l’occasion du mariage du duc d’Orléans avec Henriette d’Angleterre, donna dans ce château une fête superbe au roi et à la cour. Louis XIV fut jaloux de cette magnificence. On voyait partout , dans cette maison, les armoiries de Fouquet p c’qfait un écureuil avec cette devise-: Quo non ascendant ; où ne monterai-je pas? Le roi se les fit expliquer. L’ambition de cette devise ne servait pas à apaiser le monarque. Les courtisans remarquèrent que l’écureuil était peint partout poursuivi par une couleuvre qui était le fonddes armoiries de Colbert , ce qui annonçait que le surintendant était instruit des efforts de Colbert pour le perdre, La fête fut au-dessus de toutes celles que le cardinal Mazarin avait données , pour la magnificence et pour le goût. On y • représenta , pour la première fois, les Fâcheux de Molière : Pélisson avait fait lq pvologuç qu’on admira. Les plaisirs public?
; louis xiy. 391
cachent ou préparent souvent à la cour des •désastres particuliers. La perte de Foûquet était alors décidée; sans la reine mère, il aurait été arrêté au milieu de la fête. Ce qui augmentait le ressentiment du maître , c’est que mademoiselle de la Vallière , pour qui le roi commençait à sentir une vraie passion, avait été l’objet passager du goût du surintendant. Il avait offert à mademoiselle de la Vallière deux cent mille livres. Cette offre fut reçue avec indîgnation, avant qu’elle eût aucun .dessein sur le cœur du roi. Le surintendant s’étant aperçu depuis quel puissant rival il avait, voulut être le confident de celle dont il n’avait pu être le possesseur; et cela même irritait encore.
Le roi qui , dans un premier mouvement d’indignation, avait été tenté de faire arrêter le surintendant au milieu même de la fête qu’il en recevait , usa ensuite d’une dissimulation peu nécessaire. On eût dit que le monarque , déjà tout puissant, craignait le parti imaginaire que Fouquet s’était lait par sa générosité. Déjà se développait ce caractère orgueilleux et irascible , dont les effets soulevant tous les gouvernemens voisins de la France , préparèrent de loin les calamités qui fondirent sur la vieillesse de ce monarque, qui dévorèrent la substance de ses sujets, et dont l^s suites enlevèrent à la maison da Bourbon Le trône de France.
_____ 3p2 HIST. DE FR. , IIe. F., L. XVIII. 1661—62.