CHAPITRE VII
Disgrâce de Fouquet. Colbert est fait con- . trôleur général .
O K était si accoutumé en France , à l’administration d’un grand visir et à la molle oisiveté du prince , que Louis XIV , après la mort de Mazarin , n’ayant pas nommé un premier ministre , les beaux esprits qui commençaient à circonvenir la cour , exaltaient à l’envi , comme un phénomène admirable, une réso- Jution qui pouvait bien , dans un prince de vingt-deux ans, dont la hauteur égalait l’inexpérience, n’étre que l’effet du dépit d'avoir été quelquefois contrarié par le cardinal. Je ne rapporterais pas les détails de trois éyénemens •de peu d’importance qui signalèrent les deux premières années de l’administration de Louis XIV, si tous les biographes qui ont écrit l’histoire de ce prince n’en avaient tiré , en faveur de la fermeté et de la grandeur de Son caractère , les inductions les moins motiyées. Un de ces événemens était les circonstances dont la disgrâce de Fouquet fut environnée^ le second, une dispute de préséance contre
ses ambassadeurs et ceux d’Espagne , et le troi- .. . 1661—62.
sieme , une mauvaise querelle faite a la cour
de Rome.
Fouquet était procureur, général au parlement j cette charge lui donnait le privilège d’ètre jugé par les chambres assemblées j mais après tant de princes, de maréchaux et de ducs qui avaient été jugés par des commissaires, ou eut pu traiter comme eux un magistrat , puisqu’on voulait se servir de ces voies extraordinaires qui, sans être, injustes } laissent toujours un soupçon d’injustice. Colbert l’engagea, par un artifice peu honorable , à vendre sa charge ; on lui en offrit jusqu’à dix-huit cent mille francs à vingt-cinq francs le marc. Le prix excessif des places au parlement, si diminué depuis , prouve quel reste de considération ce corps avait conservé. Le duc de Guise , grand chambellan , n’avait vendu cette charge de la couronne au duc de Bouillon , que huit cent mille livres ; la fronde et les guerres civiles avaient mis ce prix aux charges de magistrature. Si c’était un des grands malheurs d’un gouvernement longtemps obéré, que la France fût l’unique pays de la terre où les places de juges fussent vénales , c’était une suite du levain de la sédition, et c’était une espèce d’insulte faite au trône, qu’une place de procureur général du parlement
coûtât plus que les premières dignités de la couronne.
Durant la vie de Mazarin , Fouquet avait eu des démêlés assez vifs avec Colbert qui cherchait à le décréditer auprès des gens d’affaire. Fouquet s’en était plaint j mais Mazarin éteignit ces semences de discorde. Il assura Fouquet que Colbert ne lui donnerait plus des sujets de plaintes , et qu’il lui ferait volontiers le sacrifice d’un autre homme ; mais que celuilà étant seul instruit des affaires de sa maison , il ne pouvait s’en passer (i)i
Après la mort du premier ministre, Fouquet fut informé des mauvais services que lui rendait Colbert dans l’esprit du roi ; cependant le roi lui ayant donné entrée dans le conseil des finances, Fouquet lui rendit son amitié avec une facilité inconcevable , soit qu’il crût , dans cette occasion, devoir dissimuler ses véritables sentimens , ou que sa conduite imprudente fut un effet de la noblesse de son caractère qui, le portant à rendre service à ceux qui s’adressaient à lui, le persuadait aussi que ceux qui avaient reçu des bienfaits de sa part, devenaient ses amis à toute épreuve. Colbert employait les démarches les plus humbles pour captiver son esprit ; il le louait excessivement 5 il ne
(1) Mém, de l’abbé de Choisy, toro, 1,
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lui parlait que de la confiance entière que le 1661—62. roi avait en lui et dont les suites annonçaient le pouvoir suprême auquel il était destiné.
Le roi , pour appuyer les insinuations de Colbert, envoyait à chaque moment chercher Fouquet(i), décidait par son avis une infinité de petites choses, et lui accordait toutes les grâces qu’il lui demandait. Les prestiges de l’ambition égarèrent l’infortuné ministre. Persuadé qu’il était à la veille de recevoir les patentes de premier ministre, il écoutait volontiers lesobscrvations des émissaires de Colbert, qui lui disaient qu’un surintendant ministre n’avait pas le temps de revoir des procès ; il crut héler l’instant de son triomphe en vendant sa charge de procureur général à Achille du llarlay , premier président dans la suite , et en faisant porter dans les coffres du roi , l’argent qu’il en retira.
Le surintendant paraissait encore redoutable quoiqu’il n’eût plus droit à la protection particulière du parlement. On attira, avec adresse à Nantes, un homme qu’un exempt et deux gardes auraient arrêté dans Paris; le roi lui fît des caresses avant sa disgrâce. Je ne sais pourquoi un grand nombre de princes affectent de tromper par de fausses marques de bonté ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre : ce
(1) Bussy , tom. 2. Choisy , tom, ». Rieneourt , tom. ^ 3. Gourville , tom. ».
3g6 HIST. DE PR., II*. P., L. XVI ir.
xô6i 62. fut surtout la conduite habituelle de Louis XV.
Cependant, dans ces circonstances , la dissimulation est l’opposé de la grandeur; elle n’est jamais une vertu et ne peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument nécessaire.. Louis XIV parut sortir de son caractère.. On lui avait fait entendre que Fouquet élevait des fortifications à Belle-lie , et qu’il pouvait avoir trop de liaisons au dehors et au dedans du royaume. Il parut bien, quand il fut arrêté et conduit successivement au château d’Angers, à la Bastille et à Vincennes , que son parti n’était autre chose que l’avidité de quelques courtisans qui recevaient de lui des pensions et qui l’oublièrent dès qu’il fut hors d’état de les faire payer. Il lui resta cependant d’illustres amis ; cela prouve qu’il méritait d’en avoir. Madame de Sévigné, mademoiselle Scudery , Pelisson , Gourville et plusieurs autres gensde lettres se déclarèrent hautement pour lui malgré sa disgrâce,, et le servirent avec tant de chaleur qu'il lui sauvèrent la vie; ces traits de générosité orneront les fastes de la littérature..
On connaît les vers de Jean Hénault, auteur du célèbre sonnet de l’Avorton qui fit Lea»-?coup de bruit dans son temps, et qui fut composé à l'occasion de l’aventure arrivée à mademoiselle de Guerchy, dont je parlerai dans--
la suite. Le sonnet qu’il publia contre Colbert r,
persécuteur de Fouquet, ne fut pas moins gé- l66l~ néralement répandu.
Ministre avare et lâche , esclave malheureux ,
Qui gémis sous le poids des affaires publiques,
Victime dévouée aux chagrins politiques ,
Fantôme révéré sous uu titre onéreux ,
Vois combien des graudetirs le comble est dangereux ;
Contemple de Fouquet les funestes reliques ;
Et tandis qu’à sa perte en secret tu t’appliques.
Crains qu’on ne te prépare un destin plus affreux. . .
Sa chute quelque jour te peut être commune;
Crains ton poste, ton rarfg, la cour et ta fortune;
Nul ne tombe innocent d’où l’on te voit monté.
Cesse donc d’animer ton prince à son supplice.
Et près d’avoir besoin de toute sa bonté,
Ne le fais pas user de toute sa justice.
Colbert à qui on parla de ce sonnet injurieux, demauda si le roi y élait offensé ; on lui dit que non. Je ne le suis donc pas, répondit le ministre. Il ne faut, jamais être dupe, dit Voltaire à ce sujet (1), de ces discours publics que le cœur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il ne poursuivait pas la mort de Fouquet avec moins d’acharnement.
Un de ses plus ardens persécuteurs était le Tclüer , alors chargé des affaires étrangères, et <] ni fut chancelier en 1677; mais le chancelier Séguier fut celui qui le fraita avec le
(1) Hist. de Louis XIV, tom. a.
39$ HIST. DE FR. , II*. P. , t. xvm.
(32 plus de dureté. Faire le procès au surintendant, c’était assurément flétrir la mémoire du cardinal Mazarin ; les déprédations dans les finances étaient son ouvrage; il s’était approprié en souverain plusieurs branches des revenus de l’état; il avait traité, en son nom et à son profit , des munitions des armées; il imposait, dit Fouquet dans ses défenses, par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur les généralités, ce qui ne s’était jamais fait que par lui et pour lui.
Au surplus , l’abus fait par Mazarin de sa puissance ne justifiait pas entièrement Fouquet; mais l’irrégularité des procédures dirigées contre lui, la longueur de son procès, le temps qui éteint l’envie portée aux hommes en place et qui inspire de la compassion pour les malheureux; enfin, les vives sollicitations de ses* amis lui sauvèrent la vie. Le procès ne fut jugé qu’au bout de trois ans, en 1664 j de vingtdeux juges qui opinèrent , neuf conclurent à la mort, les treize autres le condamnèrent à un bannissement perpétuel : le roi commua la peine à une plus dure. Cette sévérité n’était conforme ni aux anciennes lois de la monarchie ni à celles de l’humanité ; ce qui révolta le plus* les esprits, c’est que le chancelier fit exiler l’un des juges, nommé Roquesante, qui avait le plus déterminé la chambre de justice
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à l’indulgence(r).Fouquct fut enfermé au château de Pignerol ; la plupart des historiens disent qu’il y mourut en 1680 ; mais Gourville assure, dans ses mémoires, qu’il sortit de celte prison. Ou ne sait où est mort cet infortuné dont les moindres aclious avaient de l’éclat lorsqu’il était puissant.
Dès que le surintendant fut arrêté, Colbert, le Tellier et Lyonne furent chargés de la direction des principales affaires; Colbert eut le titre de contrôleur général ; le roi signait lui -même les états et les ordonnances. Une chambre ardente fut établie pour rechercher les fortunes des financiers; presque tous les financiers furent cités devant ce tribunal; plusieurs se trouvèrent réduits à la mendicité , de manière que la joie ressentie de leur incarcération, se changeait en pitié. Saint-Evremont, attaché au suriutendant , fut enveloppé dans sa disgrâce. Colbert qui cherchait partout des preuves contre celui qu’il voulait perdre , fit saisir des papiers confiés à madame Duplessis- Bellièvre , maîtresse du prisonnier : on trouva dans ces papiers une lettre manuscrite de
(1) Racine assure dans ses fragmens historiques, que le roi dit chez mademoiselle de la Vallière , s’il avait été condamné à mort je l’aurais laissé mourir. Ces paroles étaient en meme temps dures et ridicules.
400 HIST. DE FR. , IIe. F. , L. XVIII.
Saint-Evremont, qui blâmait la paix des Pyrénées. On lut au roi celle diatribe qu’on fit passer pour un crime d’élat. Colbert qui dédaignait de se venger de JeanHenault, homme obscur , persécuta dans Saint-Evremont l’ami de Fouquet qu’il haïssait, et le bel esprit qu’il craignait. Le roi eut l’extrême sévérité de punir des réflexions innocentes laites , il y avait long-temps , contre l’œuvre du cardinal Mazarin qu’il ne regrettait pas, et que toute la cour avait outragé , calomnié , proscrit impunément durant plusieurs années. De mille écrits contre le ministre , le moins mordant et le moins connu , fut le seul puni après la mort de celui qui en était l’objet.
Saint-Evremont, retiré en Angleterre, vécut et mourut en homme libre. Lorsque, dans la * suite,, Louis XIV lui permit de revenir dans sa patrie , ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une grâce.