‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 55 sur 70 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Observations au sujet de l’homme aumasque de fer.

« Après la mort de Mazarin , nous dit Voltaire, il arriva un événement qui n’a point d’exemple, et ce qui est non moins étrange , c’est que tous les historiens l’ont ignoré. On envoya , daus le plus grand secret , au château de l’île Sainte-Marguerite , un prisonnier inconnu, d’une taille au-dessus de l’ordinaire , jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier , dans la route , portait un masque dout la mentonnière avait des ressorts d’acier, ce qui lui laissait la liberté de manger avec le masque sur le visage. On avait ordre de le tuer s’il se découvrait. Il resta dans l’ile jusqu’à ce qu’un officier de confiance , nommé Saint-Mars , gouverneur de Pignerol , ayant été. fait gouverneur de la Bastille en* 1690 , l’alla prendre à Sainte-Marguerite , et Je conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant sa translation , et lui parla debout , avec une considération qui tenait du respect. Cet Tome VT , ae. part. ' u6

402 HIST. DE ER. , IIe. P. , L. XVIII.

inconnu fut logé à la Bastille aussi bien qu'on peut l’être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce qu’il demandait. Il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s’asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies , a dit qu’il n’avait jamais vu son visage, quoiqu’il eût souvent examiné sa langue èt le reste de son corps. 11 était admirablement bien fait, disait ce médecin ; sa peau était un peu brune ; il intéressait par le seul son de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu’il pouvait être.

» Cet inconnu mourut en 1704 , et fut enterré, la nuit , à la paroisse Saint-Paul. Ce qui redouble l'étonnement, c’est que, quand on l’envoya aux îles Sainte -Marguerite, il ne disparut dans l’Europe aucun homme considérable; ce prisonnier l’était sans doute, car voici ce qui arrriva les premiers jours qu’il était dans l’île. Le gouverneur mettait luimême les plats sur la table , et ensuite se retirait. Un jour , le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette ■ d’argent, et jeta l’assiette par la fenêtre, vers ùn bateau qui était au rivage. Un pêcheur *à qui ce bateau appartenait, ramassa l’assiette et la rapporta au gouverneur. Celui-ci étonné de-

louis xiv. '* 4o3

manda au pécheur : « Avez-vouS lu ce qui est ,661— 6s, » écrit sur cette assiette, et quelqu’un l’a-t-il » vue entre vos mains ? — Je ne sais pas lire,

» répondit le pécheur ; je viens de la trou- » ver , personne ne l’a vue. » Ce paysan fut retenu jusqu’à ce que le gouverneur fût bien informéqu’il n’avait jamais lu , et que l’assiette n’avait été vue de personne. « Allez, lui dit-il ,

» vous êtes bienheureux de nesavoir paslire. »

Parmi les témoins de ce fait , il y en a un trèsdigne de foi, qui vit encore. Chamillart fut le dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de la Feuillade , son gendre , m’a dit qu’à la mort de son beau-père , il le conjura , à genoux , de lui apprendre ce que c’était que cet homme qu’on ne connut que sous le nom de V Homme au masque de fer. Chamillart lui répondit que c’était le secret de l^état , et qu’il avait fait serment de ne le révéler jamais. Enfin, il reste encore beaucoup .de mes contemporains pour déposer de la vérité que j’avance , et je ne connais point de fait ni plus extraordinaire, ni mièux constaté • *

Un auteur moderne , dont le style ne ressemble guère à celui de Voltaire, ne donne

, (1) Voltaire , siècle de Louis XIV, tom. a, édit, encad. , pag. 77.

404 HIST. DE FR. , II.* P. , L. XVIII. pas à ce prisonnier moins d’imporlance que ce philosophe. « Qu’aurait pu dire le maréchal » de Richelieu (1) sur l’histoire de cette malj> heureuse victime du pouvoir arbitraire , de > l’homme au masque de fer, dont il a été le » dernier confident? Aurait-il pu nier que v c’était un frère de Louis XIV ? Et comment » aurait-il fait pour excuser ce souverain de » l’avoir fait languir jusqu’à sa mort dans » une prison? Ce seul trait flétrit, selon moi ,

» la mémoire de ce roi si vanté. On sait que » mademoiselle de Valois, tourmentée par le » duc de Richelieu qui était son amant, pour » savoir quel était l’homme au masque de fer , » apprit de son père , en cédant à ses ins- » tances , ce secret désiré ; clic n’eut rien » de plus empressé que de le communiquer à » son ami, avec promesse de n’en pas parler. » Ce ne fut que plus de cinquante ans après, » que Richelieu écrivit sur cet homme si » malheureusement célèbre , et sur lequel on i> n’avait point encore porté un jugement cer- » tain. On a trouvé dans ses papiers une his- » toire commencée , écrite par lui , où il dit » que ce prince était un frère de Louis XIV; » mais il n’entre dans aucun détail, et, soit

(l) Vie privée du maréchal de Richelieu , tom. I , p. 88 et suivantes.

^t fcouia ü Vif » 40 5

» crainte d'être compromis , soit souvenir de v la parole qu’il avait donnée d’être discret,

» l’histoire n’a pas été continuée, de façon » qu’on ignore si c’est le frère jumeaü‘dê v Louis XIV ou son frère adultérin.

» Il est difficile de croire que s’il fût né du » même lit que Louis XIV, quelques heures » seulement plus tard, comme l’assure l'auteur

» des mémoires de Richelieu, sa mère eût pu » avoir un intérêt plus pressant de l'eloigner » que le premier né ; elle n’avait pas eu le » temps d’aimer l’un plutôt que l'autre ; et les » différendsqui pouvaient naître entre les deux a frères au sujet de la couronne , 11e devaient » guère l’occuper dans ce moment.

» Il paraîtrait plus naturel de penser que la » femme de Louis XII ï , qui était galante i> quoique dévote , se trouvant grosse dans un » moment où son mari n’habitait pas avec elle , » prit grand soin de cacher ce fruit de ses » amours , qu'une maladie feinte déroba l’ins- » tant de sa couche , que quelques confldens » bien payés entourèrent la princesse , et » que l’enfant fut remis entre les mains d’un » homme qui en prit soin. Le hasard voulut 3> que cet enfant ressemblât parfaitement à son » frère. Quand il devint plus grand , une in- » discrétion de son gouverneur lui apprend sa » naissance j sa tête s'échauffe , il veut se faire

4 o6 HIST. DE FR.,- IIe* P., L. XVIII.

1661— 6a. ÿ reconnaître; On craint les suites de cette » découverte , 011 le fait enfermer. »

On peut choisir entre ces deux contes.

D’autres ont assuré que cet homme singulier était le comte de Vermandois, fils de Louis XIV et de mademoiselle de la Vallière , mort en i683 (1), et d’autres encore , le duc de Beaufort, tué au siège de Candie.

Dans les premiers momens qui suivirent la prise de la Bastille en 178g, toutes les portes de celte forteresse étaient ouvertes. Les dépôts formés dans cette prison d’état, et dont la conservation eût été d’un grand secours pour l'histoire, restèrent à la merci de la multitude , incapable d'en soupçonner l’importance. Cependant des curieux ramassèrent des papiers , parmi lesquels se trouvaient un grand nombre de simples cartes signées par des ministres ou par d’autres personnes , et qui contenaient des notes relatives aux prisonniers. \

Une de ces cartes , sous le 3N°. 089,0001 ,

(1) L’auteur des Mémoires dç Perse raconte que !o duc de Vermandois fut dérobé à la connaissance des hommes par Louis XIV , pour le puuir de ce qu’il avait donné un soufflet au dauphin. Le comte de Vermandois mourut au camp , devant Dixmude , eni683, et fut enterré solennellement à Arras. *

louis xiv. a 407 contenait ces mots : Fouquet . arrivant des ”77 TT îles Sainte- Marguerite , avec un masque de fer-, ensuite trois X*X‘X., et au-dessus Kersadion. J’ai vu cette carte dans les mains de celui qui venait de la trouver , et qui ne voulut pas me la céder, quelques instances que je lui en fisse. J’en pris avec un crayon une note exacte équivalente à la carte même , qui 11e présentait aucun caractère particulier d’authenticité 3 mais qui devint cependant une pièce de conviction morale , parce qu’elle donne au sujet de Phomme au masque de fer, l’entière solution des dillicullés qu’on n’avait pu résoudre jusqu’alors.

On a vu précédemment que le surintendant Fouquet fut conduit à la citadelle de Pignerol, appartenante alors à la France , et qu’après y ayoir passé quelques années , il trouva le moyeu de s’échapper sans qu’on sache où mourut ce célèbre exilé. Ce fait est attesté dans les mémoires de Gourville , l’ami de Fouquet. 11 est assez probable que Colbert , qui avait juré la perte du surintendant, trouva le moyen de le faire arrêter dans les pays étrangers et de le faire conduire aux îles Sainte-Marguerite , d’où il fut mené à la Bastille , lorsqu’on fit gouverneur de cette prison d’état , l’ancien commandant de la citadelle de Pignerol , qui était en état d’assurer le vindicatif contrôleur général

408 HTST. DE ER., ÏI\ P., L. XVIII.

que son nouveau prisonnier" était vraiment celui1 dont il avait eu la garde à Pignerol. Voltaire observe qu’à cette époque, il ne disparut en Europe aucun homme de marque j la chqse est vraie, puisque la disparution de Fouquet date de l’année 1664. A l’égard du masque de fer qu’il portait sur son visage durant la route, ce fut probablement une suite du secret qu’on voulait garder sur l’enlèvement irrégulier fait de cet homme dans un pays étranger.

Il serait absurde de penser qu’il porta toute sa vie ce masque de fer, parce qu’il est incontestable que son visage se fût bientôt échauffé , et que la gangrène eût terminé ses jours.

La manière dont Voltaire raconte cette aventure, lui prêle une teinte fabuleuse. Quelle apparence qu’on observât une étiquette pointilleuse à l'égard d’un prisonnier dont le sort devait être perpétuellement ignoré ? Qui sait s’il est vrai que Louvois se tenait debout avec respect lorsqu’il parlait à l’homme au masque de fer ? Qui sait si Chamillart a dit que c’était le secret de l’état ? Voltaire aimait à donner un ton d’importance aux anecdoctes qu’il tenait des gens de cour. L’àmour du merveilleux a pu faire 'd’tinê histoire très-simple une aventure extraordinaire.

Fouquet était né en t,6i5. Si l’homme au

masque de fer mourut, comme dit Voltaire, ^ en 1704; ce ministre aurait vécu quatre-vingtneuf ans. Sa mère, Marie de Meaupou , était morte dans sa quatre-vingt-onzième année.

Page 1