‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 56 sur 70 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Conduite de Louis XIV au sujet de l’ insulte faite à son ambassadeur à Londres.

Ijes anciens rois de l’Europe prétendaient entre eux une entière égalité. Les rois de France réclamaient la préséance 3 s’ils cédaient aux empereurs d’Allemagne , c’est que les hommes ne sont presque jamais assez hardis pour renverser un long usage. Le chef de l’empire allemand , prince électif et peu puissant par lui-même , conservait le pas sur tous les souverains , comme prétendant représenter les héritiers de Charlemagne et des anciens empereurs romains. Avant le traité de Westphalie, la' chancellerie allemande ne donnait pas aux rois le titre de majesté 3 cependant les monarques français pouvaient disputer la préséance aux monarques allemands , puisque la France avait ressuscité l’empire d’occident dont le nom seul subsiste en Germanie. Us avaient

1661—62 pour eux, non-seulement la supériorité d’une couronne héréditaire sur une dignité élective , mais l’avantage d’être issus par une filiation non interrompue de souverains qui régnaient sur une grande monarchie plusieurs siècles avant que, dans l’Europe entière , aucune des maisons qui possèdent aujourd’hui des couronnes , fut parvenue à quelque élévation ; ils voulaient au moins précéder les autres princes de l’Europe : on alléguait en leur faveur le nom de roi très • chrétien ; les rois d’Espagne opposaient le titre de catholique ; et depuis que Charles-Quint avait eu un roi de France prisonnier à Madrid, la fierté espagnole était bien éloignée de céder le rang. Les Anglais qui n’allèguent aucun de ces surnoms donpés par les papes, reconnurent le moins qu’ils purent cette supériorité (1).

C’était à Rome que ces questions étaient autrefois débattues ; les papes qui donnaient les états avec une bulle, se croyaient en droit de décider du rang entre les couronnes : celte cour où tout se passait eu cérémonies, était le tribunal où se jugeaient ces vanités de la grandeur. La France y avait eu toujours la supériorité quand elle était plus puissante que l’Espagne; mais depuis le règne de Charles-

(1) Voltaire , Siècle de Louis XIV.

(Joint, l’Espagne n’avait négligé aucune oc- l66l casiou de prétendre à l’égalitc : la question restait indécise. Un pas de plus ou de .moins dans une procession , un fauteuil placé près d’un autel ou vis-à-vis la chaire d’uu prédicateur , étaient des triomphes ; ils établissaient des litres pour cette prééminence.

A l’entrée d’un ministre de Suède à Londres, l’ambassadeur de France et l’ambassadeur d’Espagne se disputèrent le pas ; les domestiques * de l’un et de l’autre ministre , se battirent à coups de poings d’une manière ridicule. A cette nouvelle, Louis XIV rappelle l’ambassadeur qu’il avait à Madrid , fait sortir de France celui d’Espagne, et déclare à Philippe IV , son beau-père , que s’il 11e reconnaissait la supériorité de la couronne de France sur celle d’Espagne, la guerre allait recommencer. Il faut bien qu’au physique comme au moral , le plus faible reconnaisse la supériorité du plus fort. Le comte de Fuentès envoyé à Fontainebleau, déclara (1), en présence de toute la cour et de vingt-sept ministres étrangers , que le roi son maître était fâché de ce qui était arrivé à Londres , qu’il désavouait son ambas- • sadeur, qu’il l’avait révoqué, et que les mi-

(1) Le 14 mars i662,Mém.de Monglat,tom. 2. Hist. de Louis XIV, par Lamartinière, liv. 24.

nistrcs d’Espagne ne concourraient plus dans la suite avec ceux de France. Pour perpétuer la mémoire de cet événement , Louis XIV fit graver une médaille : on y voyait le roi debout sur le marche - pied de son trône, et l’ambassadeur d’Espagne , dans la posture d’un homme qui fait des excuses en présence du nonce du pape et des autres ministres étrangers. La légende, Jus precedendi assertum, signifie, le droit de préséance confirmé, et rendu incontestable ; l’exergue était un témoignage de la vive impression que Louis XIV avait ressenti de l’injure faite à son ambassadeur à Londres : His panorum excusatio coram XXX legatis PRiNCiFUM, le roi d’ Espagne fait excuse en présence de trente ministres étrangers. Malgré celte reconnaissance la difficulépourla préséance, entre les ministres français et espagnols , se renouvela dans la suite : on traita à Nimèguc et à Riswick sur le pied d’une égalité parfaite.

SMER

.’îtÆTTÏ ï

Page 1