CHAPITRE XI
Conseil des finances établi. Opérations dé ce conseil. Finances , commerce , agriculture.
Le jour même que le surintendant fut arrêté , Louis XIV avait établi un conseil des finances^ présidé par le maréchal de Villeroi , dont le sort fut perpétuellement de porter les titreS des charges les plus importantes sans en remplir les fonctions. Maréchal de France sans commander d’armées , gouverneur du roi sans présider à son éducation , président du conseil des finances sans y avoir presque la moindre influence cependant il rendit sa famille une des plus puissantes du royaume. Le maréchal de Maillcrayc lui disait un jour plaisamment , à l'occasion de sa nouvelle dignité , « qu’il serait le chef des finances en idée , comme luimême il l’avait été sous Mazarin (i), mais que de bons appointemens devaient le consoler de
{i) Choisy , tom. i, Motte ville*, loin. 5. Mongkt tom.»}.
1661—62, cette inaction. » Les conseillers de ce nouveau conseil forent Colbert, d’Aligre , de Sève. Oü leur adjoignit dans la suite d’autres conseillers, mais Colbert avait seul toute l’autorité.
Dès ce montent , le désordre des finances commença à se débrouiller. Colbert déploya l’économie , le zèle , la fermeté de Sully, et le surpassa dans la connaissance du commerce , faiblement cultivé en France jusqu'alors, et dont les grands principes n’étaient pas connus.
» Pour bien apprécier le mérite de ce grand mi-
nistre , il n’est pas inutile de retracer en peu de mots l’état des finances lorsqu’il en eut l’administration.
En 1660 (1), on payait en France environ quatre-vingt-dix millions d’impôts; deux années de revenus étaient consommées d'avance. Depuis 1621 , il avait été créé pour vingt-cinq millions deux cent mille livres de rentes ; il subsistait encore deux millions d’anciennes rentes créées par Henri IV. L'embarras des finances forçait, chaque année, à recourir aux traitans. Les effets publics se trouvèrent tellement multipliés qu’ils s’avilirent. Toutes les branches du revenu publie , et principalement celles des domaines , se trouvaient engagées. En vain les droits des fermes avaient été ans-
(i)Forbonnais , Recberc. sur les finances, tom, I,
.* louis xiv. '4ài
mentes de soixante pour cent depuis i633 ; 1661—61, cette augmentation tournant au profit des traitans qui prêtaient de l’argent au roi , le produit en était moindre qu’auparavant. Les tailles, montées à cinquante - sept millions , rapportaient moins qu’en i6ao , où elles n’allaient qu’à dix-huit ou vingt millions. Ce qui n’était pas payé formait la matière d’une nouvelle imposition en faveur des receveurs toujours payés par préférence au prince. Les frais et les emprisonnemens auxquels ces retardemens servaient de prétexte , étaient justifiés auprès du prince , en lui faisant envisager ses sujets comme des hommes de mauvaise volonté , paresseux , insoucians. Cette politique parvint à les jeter dans le désespoir $ on abandonna la cultqre des terres; l’éducation des bestiaux fut oubliée. On attribua la disette à la liberté du commerce du grain; cependant ce commerce eût peut-être retardé la chute de l’agriculture, s’il n’eût pas été à peu près détruit, par le doublement des droits , des péages et de toutes les contributions indirectes.
« A peine Colbert, après la chute de Fouquet (1) , nous dit Voltaire, eut-il rétabli l’ordre dans les finances, que le roi remit au peuple
(1) Siècle do Louis XIV , tom. a, édition encad, , p»2- l6a* 1
42$ HIST. DE FR., ü*. F. , L. XVIII.
1661 . 6a- tçut *fu’ était dû d’impôts depuis 1647 jus-» qu’eu 1656 , et surtout trois milJions de tailles; qn abolit pour çiuq cent mille écus par an de çlrpils onéreux. Ainsi l’abbé de Cboisy paraît ou bien mal instruit ou bien injuste , quand il dit qu’çn ne diminua point la recette ; il est certain qu’elle fut diminuée par ces remises,, et augmentée par le bon ordre, x»
C’est Voltaire qui se trompe. L’amour de la vérité m’oblige d’observer que cet écrivain à jamais célèbre par la beauté de son style , parla, clarté de scs idées et pur l’amour de l’humanité qui brille dans ses écrits immortels, néglige trop souvent l’exactitude des faits 5 il coufond les dates et Jeaévéneiqens ,et se permet ensuite des injustices impardonnables envers des écrivains moins célèbres que lui , mais qui recherchèrent, qui dévoilèrent des faits historiques avec une attention plus suivie. C’est ainsi que très*injustement il verse le mépris à pleines mains, sur les histoires de Levassor et de Lamartiniore , après y avoir puisé presque tout ce qu’il nous dit de Louis XI 11 et de Louis Xl-V.
La remise du reliquat des tailles dues depuis 1647 jusqu’en i656, date de l’année iG6o(i); elle fut l’ouvrage de l'infortuné Fouquet. 11 est
(1) Forbonnais , Recherche* »ur le» finance* ,, tom. 1 , p. 269. • * .
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juste de rendre à chacun ce qui lui est dù. Ce ministre , auquel tous les contemporains ont accordé de grands talcns , fut disgracié dans le temps où le retour de la paix lui permettait d’en faire usage pour le bonheur de la France, et la preuve est complète que, dans les mémoires rassembles par lui au dépôt des finances, Colbert trouva les renscigneinens dont son prédécesseur n’avaît pu tirer parti durant les dilapidations entraînées par les opérations de la guerre la plus absorbante.
Au surplus, cette remise d’impôts, immédiatement après la promulgation de la paix* n’opérait qu’un soulagement illusoire. 11 existait si peu d’équilibre entre la recette et la dépense qu’il fallait emprunter d’une main ce qu’on remettait d’uae autre ; mais elle annonçait un ordre plus heureux de choses , lorsque la cour , moins dépendante des traitaus , pourrait jeter des regards scrutateurs sur les sources de leur fortune.
Deux mémoires présentés au gouvernement par la ville de Lyon, l’un en i654, l’autre en i65g (1) , offrent les raisons de la décadence du commerce et de l'agricuUureenFranceyc’étaient principalement l’augmentation des droits de
(1) Forboonais ,Rech. sur les financ. , tom. 1 , p. 274 et suivantes.
424 hist. DE F R. , IïVP., L. xviii.
toute espèce, les changemens dans les monnaies , elles pirateries de la nier.
« Avant la guerre , disait le commerce de Lyon , les marchands étrangers prenaient une partie de nos denrées à crédit , et les payaient à raison de huit livres la pislole ; cette pistole monta à dix livres en i636 : l’étranger profita de ce changement pour rembourser le marchand français à un quart de perte sur son principal. Le roi ayant ordonné la même année de’ recevoir les espèces sans les peser, l’etranger les rogna , et il fallut définitivement les porter * au billon. En i653 , la pistole valut douze livres, ce fut une nouvelle perte pour les marchands français.
y> Les Anglais , les Hollandais , les Suédois entretenaient des escadres sur toutes les mers pour protéger leur pavillon. Les marchands français sillonnaient la mer sousleurs bannières dans la crainte des pirates. Ces nations se sont tellement emparées du commerce, que les négocians français possédaient peu de navires considérables. »
Ce mémoire prouve que l’industrie française est plus ancienne qu’on ne le dit tous les jours, et que plusieurs branches de notre ancien commerce ont disparu. En effet , pour que le peuple payât quatre-vingt-dix millions d’impôts, équivalant à deux cents millions d’aujpuyd’hui, il fallait supposer une grande ahou-
dance de richesses ; il était facile de se con- ,561—61. vaincre qu’avec une meilleure administration , ces impôts pouvaient être facilement supportés.
Soutenu par son courage , Colbert alla droit au bien , sans passer comme ses prédécesseurs par les routes obliques des formes inutiles. Le bon sens lui apprit qu’autant elles sont respectables lorsqu’il s’agit de décider de la fortune, de la vie ou de l'honneur des citoyens, autant il est dangereux d’y asservir les principes de l'administration politique. 11 ne discuta pas si tel impôt était domanial, ancien ou moderne , mais s’il était à charge et s’il nuisait à la perception d’autres impôts plus abondans.
La première opération de Colbert fut de supprimer un grand nombre de charges qui procuraient l’exemption de la taille.La manière dont le roi s’exprimait dans l’édit de cette suppression, me parait une leçon admirable de gouvernement. 11 reconnaissait qu’une partie des habitans des villes, occupés auparavant de professions utiles, les avaient abandonnées pour acquérir des charges -, en quoi l’expérience fait connaître que l’état souffrait non-seulement par l’abandon du commerce, des manufactures et des arts les plus nécessaires , mais que ce grand nombre d’officiers, surtout ceux des finances, multipliaient les exempts des tailles et donnaient lieu à des injustices de toute espèce.
En conséquence , les financiers en chefs ,
426 tflST. DE ER. , II*. P., L. XVIII.
»66 62 titulaires d’offices , les élections créées de-
puis iG5o , les trésoriers , contrôleurs généraux et provinciaux des ponts et chaussées , les contrôleurs généraux des vivres, les contrôleurs et payeurs des garnisons, etles contrôleurs des guerres furent supprimés , et le nombre des officiers fut réduit à quatre dans les greniers à sel. Ces charges avaient été payées en papiers avilis; on les remboursa selon la valeur réelle de ces papiers. Ce fut le premier soulagement procuré par Colbert : il diminuait vraiment les tailles , en augmentant le nombre de ceux qui devaient payer cette imposition.
On liquida ensuite les dettes de4’état ; presque toutes ces dettes étaient contractées frauduleusement. Les gens d’aflàire, enrichis par leurs gains usuraires , se disaient créanciers de sommes immenses , à la faveur des doubles emplois , de la confusion des comptes , des intérêts de l’intérêt , des remboursemens supposés , enfin , des avances faites au roi avec ses propres deniers. Ce fut le travail pénible de la chambre de justice dont j’ai déjà parlé. Celte opération fut exécutée avec rigueur; mais si quelques financiers souffrirent , la France entière , mieux administrée . bénit la main du législateur.