CHAPITRE XII
Ce roi achète Dunkerque. Prospérité du Canada. Etablissement de la compagnie des Indes. Belles manufactures établies par Colbert. Bdlimens , façade du Couvre.
Ij’kconomie deColbcrt permit au roi en 1662, d’acheter Dunkerque et Mardick du roi d’Angleterre, pour cinq millionsdc livres. Charles II,, prodigue et pauvre, eut la honte de vendre le prix du sang des Anglais ; son chancelier, Hyde Clarendon , beau-pcre du duc d’Yorck , le comte de Southampton, grand trésorier y le général Monck , devenu duc d’Albe-Marle, et le comte de Sandwick terminèrent cette affaire avec l’ambassadeur de F rance , d’Estradc.. Eouis lit travailler trente mille hommes h fortifier Dnnkerqne 3 on creusa , entre la ville et la citadelle, un bassin capable de contenir trente vaisseaux de guerre qui ne ressemblaient pas à ceux d’aujourd’hui. A peine les Anglais, eurent vendu cette ville quelle devint l’objet de leur terreur.
Pour arrêter les entreprises du commerce étranger sur le commerce français , le roi com-
1661—62 niença, en 1662, à exempter les marins français d’une imposition, nommée le droit de fret% payée par les navires étrangers. Les Français acquérant des facilités de transporter euxmêmes leurs marchandises à moins de frais , •
leur commerce ne fut plus abandonné au* Anglais, aux Hollandais, aux Suédois. Les ports de Marseille et de Dunkerque furent déclarés francs. Le commerce sortait alors rapidement de sa longue léthargie; le gouvernement fit passer quatre cents hommes de bonnes troupes dans le Canada : ce corps fut renforcé en 1664. Les colons prirent par degrés un ascendant marqué sur les sauvages; la colonie jouit pour la première fois d’une profonde paix : les anciens colons , concentrés par faiblesse autour de leurs palissades, donnaient plus d’étendue à leurs plantations et les cultivaient avec plus de confiance et de succès. Les soldats transportés nouvellement à Quebec , qui consentirent à se fixer dans le Canada , obtinrent , avec leur congé , des propriétés et les moyens de les mettre en valeur; un esprit d’activité multiplia les échanges des sauvages avec les Français. Une nouvelle compagnie des Indes occidentales formée à Paris ne se réserva que le monopole du castor. , .
La compagnie des Indes orientales était • établie dans le même temps ; avant cette époque le luxe français était tributaire de l’industrie
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hollandaise. Le roi donna plus de six millions de notre monnaie d’aujourd’hui à la nouvelle compagnie pour commencer son commerce ; ' il invita les personnes riches à s’y intéresser: les reines , les princes et toute la cour four* nirentdcux millions de ce temps-là; les cours supérieures donnèrent douze cent mille francs, les financiers deux millions , le corps des marchands de Paris six cent cinquante mille.
Cette compagnie se maintint : car, encore que les Hollandais eussent pris Pondichéry en 1694 , et que le commerce des Indes languît depuis Ce temps-là, il reprit une nouvelle force sous la régence du duc d’Orléans. Pondichéry devint alors rivale de Batavia. L’abbé de Choiry se trompe en censurant ces établissemens dans ses mémoires : on sentit dans la suite tout ce que Colbert avait fait pour le bien du royaume j mais, durant les premières années de son mirnistère , l’envié s’attachait à ses actions. On lui sut à Paris beaucoup plus de mauvais gré de là dimipùtion de quelques rentes sur l’hôtel de ville acquises à vil prix depuis l656, et dix décri où tombèrent les billets de l’épargne , qu’on ne fut sensible au bien général qu’il faisait: peu de personnes considéraient l’avantage public. On sait combien l’intérêt particulier fascine les yeux et rétrécit l’esprit ; je ne dis pas seulement l’intérêt d’un commerçant , mais d’une compagnie, mais d’une ville. La réponse gros-
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✓ ^ sière d’un marchand nomme Hazou , qui , consulté par le ministre, lui dit : « Vous avez trouvé la voiture renversée d'un côté et vous l’avez renversée de l’autre , » fut long-temps citée comme une maxime ; il a fallu que l’esprit philosophique ait réformé les préjugés populaires avant qu’on rendît justice à ce grand homme ; il avait la même exactitude que Sully , mais des vues beaucoup plus étendues ; l'un ne savait que ménager , l’autre connaissait les avantages de l’argent placé à propos dans les grands établissemens, Henri IV secondait l’économie de Sully , Colbert fut perpétuellement contrarié par les magnificences de Louis *X1V ; enfin, depuis le traité de Vervins, une profonde paix favorisait les opérations du premier, tandis que le second trouvait des ressources promptes et immenses pour les guerres de 1667 et de 1672.
Depuis son entrée (i) au ministère jusqu’en 1672 , chaque année fut marquée par l'établissement dequelque manufacture. Les draps fins, tirés auparavant d’Angleterre ou des Pays-Bas, se fabriquèrent dans Abbeville; le roi, avançait au manufacturier deux mille francs pour chaque métier battant ; on compta bientôt quarantequatre mille deux cents métiers en laine dans
(1) Voltaire, Siècle de Louis XIV, tom. J.
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te royaume ; les manufactures de soie perfectionnées, produisirent un commerce de plus de cinquante millions de ce temps- là. On commença en 1666 à faire d’aussi belles glaçes qu’à Venise , et bientôt on en lit dont la grandeur et la beauté n’ont été imitées
leurs : les tapis de Turqu^^et de Perse furent surpassés à la Savonnerie ; les tapisseries de Flandre cédèrent à celles des Gubelins. Ce vaste enclos des Gobelins était rempli alors de plus de huit cents ouvriers; il y en avait trois cents qu’on y logeait. Les meilleurs peintres dirigeaient l’ouvrage , ou sur leurs propres dessins ou sur ceux des anciens maîtres d’Italie : ç’est dans cette enceinte des Gobelins qu’on fabriquait encore des ouvrages de rapport , espèce de mosaïque admirable , tandis que l’art de la marquetlerie était poussé à sa perfection.
Outre cette belle manufacture des Gobelins, on en établit une autre à Beauvais. Le premier manufacturier eut six cents ouvriers dans celte ville ; le roi lui fit présent de soixante mille francs. Seize cents filles furent occupées aux ouvrages de dentelles. On fit venir trente principales ouvrières de Venise , et deux cents de Londres ; on leur donna trente-six mille livres pour les encourager. Les fabriques des draps de Sedan , celles des tapisseries d’Aubusson , dégénérées et tombées, lurent rétablies. Les
- 43a JîIST. DE *R. , II*. P. , t. XVI ité
i< 56»— 62. riches étoffes où la soie se mêle avec l’or et l’ar> gent, se fabriquèrent à Lyon , à Tours, avec une industrie nouvelle.
On sait que Colbert acheta eti Angleterre • le secret de cette machine ingénieuse avec laquelle on fait deJÊfes dix fois plus vite qu’à l’aiguille. Le fer-otanc, l’acier , la belle faïence, les cuirs maroquiués qu’on avait fait Venir de loin, furent travaillés en France; mais des réformés qüi avaient le secret du fer-blanc et de l’acier, emportèrent, en 1686, ce secret avec enx, et communiquèrent cet avantage et beaucoup d'autres à des nations étrangères. Le roi achetait tous les ans pour environ huit cent mille francs des ouvrages de goût fabriqués eti France , et en faisait des présens. Il s’en fallait beaucoup que la ville de Paris fut ce qu’elle est aujourd’hui : il n’y avait ni propreté habituelle , ni clarté, ni sûreté durant les nuits. 11 fallut pourvoir à ce nettoiement continuel des rues , à çette illumination que plusieurs milliers de fanaux forment toutes les nuits, paver les nouvelles rües, construire des nouveaux ponts, rétablir les anciens, stipendier une garde à pied et à cheval , chargée de veiller à la sûreté des citoyens. Le rot se chargea de tout, en affectant des fonds à ces dépenses nécessaires. Il créa, en 1Ô67 , un ma- ■ gistratpour veiller uniquement à la police. La
plupart des grandes villes de l’Europe ont à?
peine imité ces exemples long-temps apres. 1661— Oa. '
Tout commençait à tendre tellement à la per- * fcction , que le second lieutenant de police de Paris acquit dans cette place une réputation qui le mit au rang de ceux qui ont fait honneur au dix-septième siècle.
Le roi ne cessa de bâtir au Louvre et dans ses maisons de campagne depuis 1661. Les particuliers , à son exemple , élevèrent dans Paris mille édifices superbes et commodes. Le nombre s’en accrut tellement dans les environs du Palais-Royal et de Saint - Germain , qu’il se forma dans Paris deux villes nouvelles, trèssupérieures à l’ancienne. Ce fut dans ce même temps qu’on inventa ces carrosses ornés de glaces et suspendus par des ressorts , de sorte qu’un habitant de Paris se promenait dans cette grande ville avec plus de luxe que les premiers triomphateurs romains n’en déployaient autre** fois en montant au Capitole. Cet usage qui a commencé à Paris , fut bientôt reçu dans toute l’Europe, et devenu commun, il n’est plus un luxe.
Louis XIV avait du goût pour l’architecture, pour les jardius, pour la sculpture. Dès que le contrôleur général Colbert eut , en 1664, la direction des bâtimens , il s’appliqua à seconder les projets de son maître. 11 fallait d’abord travailler à finir le Louvre. L’un des plus grands architectes qu’ait eu la France, fut ’J'om. VI , ae. parti u8
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( ,2 , chqisi pour consiruirc les vastes édifices projetés. U ue voulait pas s’en charger sans avoir la liberté de refaire ce qui paraîtrait défectueux
dans l’exécution : cette défiance de lui-même,
qui eût entraîné trop de dépenses , le fit exclure. On appela de Rome le cavalier Bernini , dont le nom était célèbre par la colonnade qui entoure le parvis de Saint-Pierre, et par la fontaine JNavonne. Des équipages lui furent fournis pour son voyage; il fut conduit à Paris en homme qui venait honorer la France. 11 reçut cinq louis par jour , pendant huit mois qu’il y resta , un présent de cinquante mille écus, avec une pension de six mille livres, et une de quinze cent livres pour son fils. Cette générosité de Louis XIV envers Bernini , fut encore plus grande que la magnificence de François 1er. pour Raphaël. Bernini , par reconnaissance , fit depuis à Rome la statue équestre du roi qu’ou voit à Versailles. Mais, quand il arriva à Paris avec tant d’appareil , il fut bien surpris de voir le dessin de lu façade du Louvre, qui devint bientôt dans l’exécution un des plus augustes tnenumens d’architecture qui soient au monde. Claude Perrault avait donné ce dessin exécuté par Louis Levau et d’Orbai; il inventa les machines avec lesquelles on transporta deux pierres de cinquante-deux pieds de long, qui forment le fronton de ce majestueux édifice. On va cher-
gitized bÿIScfogle
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cher quelquefois Lien loin ce qu’on a chez soi : aucun palais de Rome n’a une* entrée comparable à celle du Louvre , dont on est redevable à ce Perrault que Boileau osa vouloir
rendre ridicule. Ces vignes si renommées sont, de l’aveu de tous les voyageurs, très-infé-rieu,resau seul château de Maisons qu’avait bâti François Mausarl à si peu de frais.' Bernini fut magnifiquement récompensé ; il donna seulement des dessins qu’011 11’exécuta pas.