‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 60 sur 70 · CHAPITRE XIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIH

Fautes de Colbert dans son administration.

La principale faute qu’on puisse reprocher à Colbert, c’est de n’avoir pas osé encourager l’exportation des blés. 11 y avait long-temps qu’on 11’en portait plus à l’étranger ; la culture avait été négligée dans les orages du ministère de Richelieu ; elle le fut davantage durant les guerres de la fronde -et la pesanteur des taxes acheva de décourager les agriculteurs. A peine le nouveau ministre des finances portait dans tontes les branches de l’administration sa main réformatrice, que la disette la plus affreuse se faisait sentir en

1661—62. f'raoce. La misère des campagnes y contribua peut-être moins qu’un arrêt du parlement , rendu le 19 août 1661 , qui défendait aux

marchands de contracter aucune association

pour le commerce des grains et d’en faire aucun amas. Le blé manqua l’année suivante ; le ministre n’eut d’autre ressource que d’acheter chèrement chez les étrangers ce que les Français leur avaient peut-être, vendu eux-mêmes, à vil prix , faute d’avoir la permission de le. garder.

Nos lois sur cet article ont toujours marché à pas précipités ; liberté toute entière ou interdiction totale. Il faut chercher le motif de cette conduite pernicieuse dans le principe d’oul’on est toujours parti , de regarder comme odieux tout emmagasinage des blés. Aussi long-temps que ce principe erroné subsistera , le législateur sera toujours forcé de parcourir les extrêmes , sans s’arrêter dans ce juste milieu , favorable également au laboureur et au. consommateur. La liberté totale du commerce des grains est moins préjudiciable à une nation agricole , que les gênes des prohibitions j mais le législateur ne raisonne pas comme un simple marchand. Obligé essentiellement de pourvoir à la nourriture du peuple, il doit établir une institution claire et invariable dans l’exportation des blés à l’étranger. La fixation dans chaque port et à chaque frontière du prix

moyen au delà duquel l'exportation est prohibée, est le seul expédient convenable.

Comme il n’est pas moins instructif de connaître les fautes des grands hommes que leurs actions les plus éclatantes , je dois relever les fausses démarches de Colbert à cette occasion. La crainte de retomber dans la disette, ferma nos ports à l’exportation du blé î chaque intendant dans sa province se fit même un mérite de s’opposer au transport des grains dans la province voisine. On ne put, dans les bonnes années , vendre ses grains qu’après avoir obtenu une permission du conseil : ce qui est bon dans une disatte passagère devient pernicieux dans les tetqps ordinaires. Le laboureur craignit de se ruiner en créant une denrée dont il ne pouvait espérer un grand profit. Les terres ne furent plus aussi bien cultivées qu’elles devaient l'être ; toutes les autres branches de l’administrationétant florissantes , empêchèrent Colbert de remédier au defaut de la principale.

Sully , avec moins d’art était parti- d’un principe plus naturel et plus simple. Regardant la terre comme le dépôt des premières richesses, du superflu comme du nécessaire , il faisait consister l’abondance dans la multiplication des richesses agraires. Pour animer cette multiplication, il faut que le commerce en ouvre les débouches. Sans liberté point de

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commerce. À l’aide du calcul on pouvait aller plus loin ; mais alors on calculait peu. Ce- -pendant l’essentiel se trouvait fait. « Si chaque juge de votre royaume, écrirait Sully à Henri IV , parlant d’une sentence qui gênait la liberté de l’exportation des blés , en faisait autant , bientôt vos sujets seraient sans argent et par conséquent Votre Majesté. » En vain Colbert diminua les tailles, lorsque les droits sur les consommations furent augmentés ; ce fut un secours illusoire. Vingtcinq millions de tailles, lorsque le blé fut réjduil à huit ou dix francs le septier , mesure de Paris, étaient aussi dtiliciles a payer que quarante millions lorsque les blés se soutenaient à quinze ou seize fraues le septier à la faveur de la liberté du commerce. Il résulta. de cette faute que l’argent devint rare malgré la sollicitude du ministre pour favoriser le commerce , les manufactures ,1a population. L’état fut obligé de recourir aux créations de rentes , aux moyens extraordinaires , et à ces .memes traitons qui avaient désolé la France durant un demi-siècle. Pendant les dernières années de l’administration de Colbert , on consuma .toujours par anticipation sur l’année suivante ; la guerre survint , les finances tombèrent en des mains moins habiles. La confusion se montra de toute part; mais quand même Colbert eût vécu plus long-temps , il est douteux qu’il

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eût pu réparer le mal qu’il avait fait: c’est la seule tache du ministère de Colbert ; elle est grande , mais ce qui l’excuse , ce qui prouve combien il est malaisé de détruire les préjugés dans l’administration française , combien il est difficile de faire le bien , c’est que cette faute , sentie par tous les hommes d’état , n’a été réparée par aucun ministre durant cent années entières, jusqu’à l’époque où Turgot , sous Louis XVI , rendit lecommerce des grains libres , avec des restrictions à peu près semblables à celles dont on use en Angleterre.

Avant la révolution, nous comptions trois .sources principales de la misère des campagnes; la rigueur de l’impôt, sa mauvaise répartition et la privation presque entière des bénéfices du commerce étranger. L’imposition des charges publiques sur tous les citoyens, en raison de leurs facultés, a fait disparaître presque subitementees trois fléaux. Depuis cette époque on a vu l’aisance et la félicité régner dans les villages , le nombre des mariages augmenter , les agriculteurs se livrer avec plus de zèle et plus de succès à la nourriture du gros et menu bétail, à la culture de la vigne, du lin, du chanvre, des mûriers blancs; les marais ont été desséchés, et les terres qui passaient pour rebelles à la culture , se sont couvertes de riches moissons ; les laboureurs ont pris un intérêt direct dans Ja balance du commerce,

LOUIS XJV.

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