CHAPITRE XIV
Réformes. Etablissemens militaires et judiciaires.
D Ès que Louis XIV gouverna par lui-même, il sut contenir tous les corps de l’état dans les limites de leur devoir; il réforma tout , finances , discipline militaire, marine, église, jurisprudence. Il y avait beaucoup d’arbitraire dans les formes de la justice , il pensa d’abord à rendre la procédure uniforme dans les tribunaux ; mais une partie de celte grande entreprise ne fut exécutée qu’en 166 7, elle dcmandait du temps , il fallait remédier à des abus plus pressans.
Tandis qu’on jetait les fondemens de cette réforme générale , il y eut entre les pairs de France et les présidons à Mortier, une contestation dans laquelle les intérêts de la vanité humaine avaient plus de part que ceux de l’état ; mais epfm il s’agissait de l’ordre et de la décence nécessaires dans toute administration. Les pairs ne venaient plus au parlement que lorsqu’ils accompagnaient le roi dans son lit de justice. Ils se plaignaient que, depuis la mort
l60i— g7. de Louis XI 11, les présidens s’cîaient mis en possession d’opiner avant eux : celte contestation fut débattue dans le conseil du roi. Les pairs •représentaient qu’ils étaient originairement les juges nés de la nation , qu’ils avaient succédé aux anciens grands vassaux de la couronne; que les maisons de Guise , de Clèves , de Gonzague avaient joui des mêmes prérogatives que les ducs de Bourgogne, de Normandie et de Guienne ; que les Montmorency, les Uzès, les Ja Trimouille, les Rohan et tous lesautrcs revêtus de cette dignité, avaient les mêmes droits qu’avaient eu les Guise, et que la cour dé justice, nommée parlement , tirait son plus grand honneur de la présence des pairs et du titre de cour des pairs.
Les présidens répondaient qu’ils ne faisaient qu’une personne morale avec le premier président , que toute la présidence représentait le roi , que le parlement était la cour des pairs , non-seulement parce que les pairs y avaient séance , mais parce qu’ils y étaient juges. Louis XIV et son conseil décidèrent qu’on rendrait aux pairs l’honneur qui leur était dù , et que dans les séances solennelles , ils opineraient les premiers. Les présidens à mortier restèrent eu possession d’opiner avant les pairs dans les séances auxquelles le roi n’assistait pas, et où le premier président et non le chancelier recueillait les voix. Les premiers présidens persis-
tèrent non-seulemeut à 11e prendre les avis des j'ëôï^ûâi pairs, qu’après ceux des présidons, mais à se #
découvrir devant ccs présidens et à demander l’avis des pairs le bonnet en tête; les pairs s’en plaignirent souvent, mais cette querelle ne fut jamais décidée
Dans le même temps, le roi forçait le duc de Lorraine à lui abandonner la forte ville de Marsal. Ce malheureux duc de Lorraine ,
Charles IV, guerrier assez illustre,, mais prince faible , inconstant et imprudent avait signé, le 6 février 1662, un traité fi) dans lequel il donnait la Lorraine à la France après sa mort , à condition que le roi lui permettrait de lever un million sur l’état qu’il abandonnait, et que les princes du sang de Lorraine seraient réputés princes du sang de France. Ce traité fut vainement enregistré au parlement de Paris ; les oppositions formées , tant par les princes lorrains qui avaient droit au duché après le duc Charles , que par les descendans de Cézar, duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, rendirent inutile cette cession : cet acte 11e servit qu’à produire de nouvelles inconstances dans Je duc Charles ,
(1) Vie du duc de Lorraine, édit. d’Amsteulam , pag. 67. Mém. dcMontpensier, tom. 5. Méin- de JI011- «lat, tom. 4.
444 hist. de fr., n®. v. , l. xviii.
~ “ trop heureux ensuite de céder Marsal et de sc
„ remettre a Ja clcmence du roi. Louis augmen-
tait ses états durant la paix et se préparait à la guerre , faisant fortifier ses frontières , tenant ses troupes sous une exacte discipline et augmentant leur nombre.
Avant lui on ne connaissait pas les habits uniformes dans les troupes ; il ordonna lapremière année de son administration que chaque régi*mentfùt distingué par la couleur des habits ou par différentes marques , règlement adopté bientôt par toutes les nations. Jusqu’alors chaque soldat était habillé comme il pouvait : les soldats mal vêtus, mal nourris, se conduisaient en brigands dans les quartiers d’hiver et dans les marches (i). Pour rétablir l’ordre parmi les troupes , on commença par la maison du roi. Les places de gardes du corps se vendaient jusqu’à quatre mille francs , parce qu’elles donnaient à leurs titulaires l’exemption delà taille : les plus riches laboureurs les achetaient et ne faisaient aucun service. On sépara les corps de la maison du roi en brigades ; on les • mit en garnison en divers endroits ; les gardes eurent défense de s’écarter sans un congé accordé difficilement; ce3 brigades se purgèrent bientôt de tous ceux qui n’y étaient entrés que
(i) Bussy , tom. 2. Quiucy, tom. t.
pour jouir des exemptions : ne pouvant re- 1661^62! tourner h leurs charrues , ils cherchèrent des charges dqpt l’exercice fût moins gênant: On créa des inspecteurs et des commissaires des guerres pour la cavalerie et l’infanterie. Les capitaines se prêtaient leurs soldats; trois compagnies paraissaient complètes et n’eri for-i maient pas une ; on fit des revues simultanées et on cassa tous les capitaines coupables de ces indignes artifices.
On ôta aux gouverneurs et aux eommandans des places et des régi mens le droit de donner descongés aux officiers. Us furent obligés pour l’obtenir de s’adresser au ministre de la guerre.
La charge de colonel général de l’infanterie ayant été supprimée , le mqréchal de Grammont , mestre de camp des Gardes-françaises-, et prenant l’ordre du colonel général , ne le prit plus que du roi ; il devint le premier co*. loneLdes gardes. Le roi installait ces colonels à la tête du régiment, en leur donnant de sa main un hausse-col doré et une pique , ensuite un çsponton lorsque l’usage des piques fut aboli. Il institua les grenadiers , d’abord au nombre de quatre par compagnie dans le régiment du roi, qui est de sa création ; ensuite il forma une compagnie de grenadiers dans chaque régiment d’infanterie ; il augmenta le corps des dragons , et leur donna un colonel général.